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Chômage partiel, le meilleur des remèdes au Covid-19 ?

3 questions à Bertrand Martinot

INTERVIEW - 26 Mars 2020

En réponse à la crise du Covid-19, et afin d’éviter une contraction du pouvoir d’achat des citoyens, le gouvernement français a mis en place une procédure de chômage partiel. Celle-ci permet aux entreprises éligibles de voir le salaire de leurs employés pris en charge par l’État. Le gouvernement, au nom de la solidarité nationale, a opté pour une prise en charge très large, et nécessairement très coûteuse. Était-ce la bonne solution pour soutenir le marché du travail ? Quelle devrait être la facture pour l’État ? Que va-t-il advenir de cette procédure une fois la crise terminée ? Bertrand Martinot, directeur du conseil en formation et développement des compétences chez Siaci Saint Honoré et Senior Fellow - Apprentissage, Emploi, Formation professionnelle à l’Institut Montaigne, répond à nos questions.

Le gouvernement a-t-il raison de recourir massivement au chômage partiel ?

Le gouvernement a considérablement ouvert les vannes du chômage partiel, en allant très au-delà des ouvertures déjà faites au moment de la crise de 2009 : ouverture à de nouveaux salariés (notamment plusieurs millions de salariés au forfait) et accroissement très fort du niveau de prise en charge par l’État (100 % de l’indemnité versée est remboursée).

Avec ce nouveau calibrage, la mesure est beaucoup plus généreuse qu’en Allemagne, à la fois du côté des salariés (indemnisation à 84 % du salaire net et 100 % au niveau du SMIC, contre 60 ou 67 % en Allemagne selon qu’il y a charge d’enfants ou pas) et du côté de l’employeur (prise en charge à 100 %, exonération totale de cotisations sociales, contre une exonération de 50 % en Allemagne).

Le gouvernement présente beaucoup cette mesure comme un moyen pour les entreprises de conserver leur capital humain et vouloir ainsi redémarrer plus rapidement en phase de reprise. Cet argument est en fait à relativiser, car dans de nombreux pays, les entreprises licencient en période de crise aiguë pour ne pas faire faillite et réembauchent très rapidement ensuite. C’est toujours ce que l’on observe par exemple aux États-Unis. En réalité, il s’agit surtout de limiter la hausse du chômage et l’extrême contraction du pouvoir d’achat qui s’en suivrait. Le dispositif doit donc être vu essentiellement comme une mesure de soutien rapide et fort à la demande. Et de ce point de vue, il est une arme extrêmement efficace.

Il s’agit surtout de limiter la hausse du chômage et l’extrême contraction du pouvoir d’achat qui s’en suivrait.

On a vu en effet l’efficacité de cette mesure en Allemagne en 2009, lorsque ce pays a réussi à traverser une profonde récession (- 6 % sur un an au 2e trimestre 2009) et que l’essentiel du choc a été absorbé en diminution du temps de travail, plutôt qu’en diminution du volume d’emplois. Les études rétrospectives menées notamment par l’OCDE indiquent que le chômage partiel en Allemagne aurait contribué pour environ un tiers à cet ajustement (le reste de l’ajustement ayant été opéré via d’autres formes de réduction du temps de travail).

Les moyens financiers mobilisés par le gouvernement seront-ils suffisants ?

Le gouvernement a budgété 8,5 Mds€ (deux tiers sur le budget de l’État, un tiers financé par l’Unédic) dans la loi de finances rectificatives du 20 mars dernier. Cela permet de financer environ 2 millions de salariés en chômage partiel en équivalent temps plein pendant 2 mois. Je note que 10 jours après le lancement des nouvelles modalités de chômage partiel, environ 1 million de salariés seraient concernés (pour mémoire, on considère qu’environ 1,5 million de salariés allemands sont passés par un épisode de chômage partiel durant la récession de 2008-2009, celui-ci prenant surtout la forme d’une diminution du temps de travail plutôt qu’un arrêt total). On peut donc penser que le niveau estimé par le gouvernement pourrait bien être atteint, voire dépassé, d’ici la fin du confinement.

Bien sûr, le coût total pour les finances publiques est très supérieur, puisque ces 8,5 Mds€ n’incluent pas les milliards d’euros de pertes de cotisations sociales correspondantes. Il n’inclut pas non plus le coût des indemnités journalières des salariés en arrêt de travail pour cause de garde d’enfants de moins de 16 ans, qui sont également très favorables (simplicité, automaticité, niveau d’indemnisation, pas de délai de carence…). D’une certaine manière, il faudrait les ajouter au volume de chômage partiel pour appréhender la part de diminution de la quantité de travail dans l’économie subventionnée à peu près intégralement sur fonds publics.

Si l’on se réfère à l’expérience de 2009, on constate que le chômage partiel continue plusieurs trimestres après le pic de la crise, car de nombreuses entreprises restent en difficulté, y compris des entreprises qui auraient été en crise, voire fait faillite, sans l’épidémie de Covid-19.

Il est donc difficile d’imaginer que le chômage partiel cesserait immédiatement à la sortie du confinement. Dès lors, les 8,5 Mds€ budgétés seront sans doute insuffisants, même si, hypothèse favorable, le profil de reprise était en "V". Si, hypothèse défavorable, la crise économique devait s’installer durablement, le chômage partiel ne serait pas une solution soutenable et il faudrait en revoir fortement les modalités.

Que faire de cet outil en sortie de crise ?

Si l’on se réfère à l’expérience de 2009, on constate que le chômage partiel continue plusieurs trimestres après le pic de la crise, car de nombreuses entreprises restent en difficulté.

Comme pour tous les instruments déployés pour soutenir l’économie, tout dépendra de la façon dont ils seront "débranchés" lorsque le pic de la crise sera passé. Il y aura sans doute un dilemme difficile à gérer entre la nécessité de maintenir tout ou partie de ces instruments en période de "convalescence" et la nécessité de contenir l’emballement incontrôlable du déficit et de la dette publique qui se profile. La question se posera également de maintenir un dispositif avec un calibrage aussi généreux pour les entreprise et les salariés, avec toutes les incitations qu’il implique à  diminuer les effectifs en en faisant porter le coût sur les finances publiques pendant de longs mois. Dans un contexte où les services du ministère du travail (DIRECCTE) sont débordés par les afflux de demandes et où ils ne sont pas en mesure de contrôler l’application des critères d’éligibilité, le risque est réel de voir ce dispositif peu à peu dévier de son objectif initial.

 

Copyright : Martin BUREAU / AFP

 

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