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China Trends #6 - Le pari risqué de la politique étrangère chinoise

ARTICLES - 4 Août 2020

Même pour des experts chinois qui s’efforcent de ne pas trop dévier des éléments de langage de l’État-parti, la promotion de la politique étrangère de la Chine et de ses pratiques diplomatiques est désormais une tâche ardue. Les exemples abordés dans les trois articles de ce China Trends ne couvrent que quelques-uns des problèmes et conflits soulevés par la "nouvelle ère" de Xi Jinping. Ils s’intéressent notamment à la gestion du discours chinois à l’international - un enjeu souvent déconnecté de la réalité -, aux explications désormais fournies sur l’activisme en mer de Chine du Sud et aux raisons derrière la dérive de plusieurs envoyés chinois qui se sont éloignés d’un comportement diplomatique usuel. Mais nous pourrions y ajouter d'autres défis : l’intensification des actions navales et aériennes chinoises autour de Taiwan (ce qui, naturellement, n'est PAS considéré comme un acte de politique étrangère aux yeux de la Chine), une présence toujours plus persistante dans la région des îles Senkaku/Diaoyu (administrées par le Japon) et une confrontation frontalière violente avec l'Inde à partir des revendications irrédentistes chinoises sur la région.

La montée en puissance militaire de la Chine n'a toutefois pas entraîné jusqu’à présent d'affrontements hors de la région Asie-Pacifique. Depuis sa circumnavigation du continent européen en 2017, la Chine a même restreint les actions en Europe visant à "agiter le drapeau" : elle se concentre sur la pénétration commerciale, les acquisitions technologiques et... la gestion de son discours à l’international. Pourtant, même en la matière, une zone grise est apparue, avec des actions cyber à la fréquence croissante, et une manipulation de l'information par le biais des réseaux sociaux, allant jusqu’à inclure des bots. Les organisations internationales offrent à la Chine un terrain idéal pour accroître son influence, puisque la tentation de Donald Trump de retirer les États-Unis de ces organisations, consterne ses partenaires. Mais croire deviner ce que les dirigeants chinois - actuellement, Xi Jinping - estiment être leur propre intérêt est illusoire. En réalité, la Chine n'a pas entrouvert la porte à une réforme de ces organisations internationales, même lorsque leurs inefficacités ou leurs limites menacent leur avenir. Les Européens étaient et sont demandeurs d’une OMC rénovée, d’une OMS capable d’imposer la mise en œuvre de ses orientations (en principe) obligatoires. Ils n’auraient de même rien souhaité de mieux que des progrès en matière d’accords internationaux sur les émissions et la lutte contre le changement climatique.

Les organisations internationales offrent à la Chine un terrain idéal pour accroître son influence, puisque la tentation de Donald Trump de retirer les États-Unis de ces organisations, consterne ses partenaires.

Mais c’est à Hong Kong que la Chine a fait bouger les lignes : cela n’aurait dû surprendre personne, puisque l’attitude chinoise au sein de ses régions autonomes comme le Tibet ou, surtout, le Xinjiang, est bien pire que les actions entreprises jusqu'à présent à Hong Kong. Mais le statut de Hong Kong est régi jusqu'en 2047 par un traité international signé en 1984 avec le Royaume-Uni : le violer ouvertement, comme c'est le cas avec la nouvelle loi de sécurité nationale, est un acte international qui remet en question le respect, par la Chine, de ses propres engagements juridiques.

C'est en gardant ce contexte à l’esprit qu'il convient de lire les trois articles suivants. Ils révèlent, parmi les experts chinois, une tendance défensive. Certains des observateurs les plus renommés dans le milieu pékinois des relations internationales mettent en effet en garde contre un pari risqué : la Chine parvient à irriter plusieurs partenaires à la fois, en instrumentalisant la diplomatie des masques et, surtout, en sous-estimant la capacité stratégique américaine dans le Pacifique occidental.

Mais on note aussi, dans ces articles, une tendance à rationaliser le nouveau comportement diplomatique de la Chine. Bien que l’expression "diplomatie du loup combattant" soit réfutée1, on reconnaît que le monde est parfois peuplé de loups et que la Chine doit formuler une réponse aux nombreuses attaques dont elle souffre de la part de l'Occident. L’analyse change aussi de cap pour se concentrer presque exclusivement sur les États-Unis comme cause de tous les maux. Voir dans les États-Unis la cause de tous les maux traduit une évolution récente du discours diplomatique chinois : 2020 marque une intensification et une personnalisation des polémiques en la matière. Certains ambassadeurs chinois en poste à l’étranger - par exemple en France, en Pologne ou encore en Suède - sont ainsi passés d‘un langage agressif à portée générale, ou contre leur pays hôte, à une focalisation plus étroite sur la dénonciation des États-Unis. Pékin, qui s'était relativement gardé d’attaques personnelles, s'en est pris à plusieurs reprises au secrétaire d'État américain Mike Pompeo ; dans un récent discours, Wang Yi, ministre des Affaires étrangères chinois, évoque les "lubies" américaines, une référence à peine voilée à Donald Trump. Au plus fort des manifestations du mouvement Black Lives Matter et alors que des troupes étaient déployées autour de la Maison-Blanche, les médias officiels chinois ont abandonné leur retenue et commencé à tourner Washington en dérision.

Cette nouvelle orientation rencontre un consensus plus large parmi les experts chinois, qui soutiennent cette mise en cause des États-Unis, mais recommandent une certaine modération dans les réponses à y apporter. Dans le cas de la mer de Chine du Sud, cette modération implique un accent sur la diplomatie économique, les sauvetages en mer, et aussi un optimisme disproportionné quant au cycle actuel de négociations du Code de conduite avec l’ASEAN. Cette approche analytique met confortablement de côté les enjeux pourtant cruciaux de ce dossier : le refus par la Chine d’une reconnaissance de l'arbitrage international, son affirmation dans la région, l'expansion des ses îles artificielles et leur militarisation. Selon ces experts, le facteur qui vient déstabiliser le statu quo en mer de Chine méridionale serait en réalité l’ensemble de ces exercices de liberté de navigation menés par les États-Unis. Qu’importe que ce statu quo ait été établi par la force au cours de la dernière décennie...

Cette fixation sur les États-Unis est-elle un changement stratégique, ou simplement une position d’attente dans une année à la fois marquée par l’échéance électorale américaine, et où l'administration Trump a de son côté pris des mesures très voyantes à l'encontre d’intérêts chinois ? Cela reste difficile à dire à l'heure actuelle. Ce qui est clair, c'est que l'ancienne génération d'experts chinois est en fait plus à l'aise avec la rhétorique traditionnelle de la Guerre froide qu'avec la diplomatie du loup combattant, qui résonne à leurs oreilles comme un écho de la Révolution culturelle...

 

 

1 L’expression est tirée du roman Le Totem du loup (狼图腾 ou Láng Túténg) publié en 2004, un récit fondé sur la lutte pour la survie et se déroulant en Mongolie-Intérieure ; l’auteur y soutient que les Chinois ont trop pratiqué une attitude de "moutons" face aux loups.

 

 

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