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China Trends #6 - Le mirage de la diplomatie du loup combattant

BLOG - 7 Août 2020

Le durcissement du ton diplomatique adopté par certains hauts fonctionnaires chinois l'année dernière a provoqué des controverses et soulevé de nombreuses questions sur les objectifs sous-tendant la politique étrangère de la Chine. Il y a en la matière une divergence considérable entre la perception occidentale et la description qu’en font les analystes chinois. De leur côté, les responsables et les analystes occidentaux dénoncent une agressivité excessive ; du leur, les responsables et les experts chinois réfutent l'emploi de l’expression "diplomatie du loup combattant" (wolf warrior diplomacy). Si cette dénégation chinoise prend souvent pour cible l’expression en tant que telle, les commentateurs chinois admettent dans le même temps un changement dans le style diplomatique du pays.

L'argument du caractère hostile de l’environnement international auquel la Chine est exposée est souvent utilisé pour justifier cette évolution. Dans une interview, Ruan Zongze, vice-président exécutif du China Institute of International Studies, affirme que la diplomatie dite du loup combattant est une interprétation déformée et trompeuse de la diplomatie chinoise, qui vise à nier à la Chine le droit de défendre ses intérêts légitimes1. Il affirme que la Chine doit façonner cet environnement international en sa faveur - sans que cela ait quelque chose à voir avec une attitude de "loup combattant". En jouant avec les termes pour défendre le ton de la politique étrangère du pays, Liu Xiaoming, ambassadeur de Chine au Royaume-Uni, affirme que "la raison pour laquelle les diplomates chinois doivent mener des combats de loups est qu'il y a des loups dans ce monde (因为世界上有狼,中国外交官才要做 "战狼")" 2.

Liu Xiaoming, ambassadeur de Chine au Royaume-Uni, affirme que "la raison pour laquelle les diplomates chinois doivent mener des combats de loups est qu'il y a des loups dans ce monde (因为世界上有狼,中国外交官才要做 "战狼")".

Dans le contexte plus spécifique des relations sino-américaines, Wang Jisi, président de l'Institut d'études internationales et stratégiques de l'Université de Pékin, note que l'attitude du gouvernement chinois, des think tanks, des médias et de l'opinion publique à l'égard des États-Unis a largement évolué au cours des deux dernières années, une tendance accélérée par la crise du Covid-193. Les relations sino-américaines ont longtemps été considérées comme une priorité absolue, avec la conviction que la ligne directrice de Deng Xiaoping "cacher ses talents et attendre son heure (韬光养晦)" devait continuer à servir de cap pour la politique chinoise à l'égard des États-Unis.

Aujourd'hui, ce point de vue a perdu du terrain au sein de l’opinion publique générale, au profit de l'idée selon laquelle la Chine devrait riposter contre toutes les actions hostiles entreprises par les États-Unis. Wang Jisi prédit également que la guerre de l’information et des opinions publiques et la compétition sur le terrain diplomatique deviendront la nouvelle normalité, que la Chine cessera de tolérer les attaques venues des États-Unis et qu’elle n’hésitera plus à faire le choix de la confrontation.

Les experts chinois ne sont pas pour autant dans un éloge unanime de ce tournant diplomatique agressif. Shi Zhan, professeur à la China Foreign Affairs University, prend pour exemple la question de la qualité des masques exportés par la Chine4. Il souligne que lorsque l’on est critiqué sur la qualité des masques, menacer de ne plus en fournir n'est pas la réponse appropriée : les masques ne sont pas des armes. À ses yeux, il convient que la Chine fasse davantage preuve de prudence car un comportement si agressif à l’international risque de l'isoler du reste du monde.

Shi Yinhong, professeur à l'École d’études internationales de l'Université de Renmin, et Zhu Feng, directeur exécutif du Collaborative Innovation Center for South China Sea Studies de l'université de Nanjing en viennent tous deux à la conclusion qu’une politique étrangère agressive ne sert pas l'intérêt national chinois5. Aux yeux de Shi Yinhong, la Chine connaît actuellement des dissensions avec plusieurs pays développés, tout particulièrement avec l'Australie et le Canada, tandis que ses relations avec la Russie semblent moins prometteuses qu’on ne l’aurait imaginé. Dans le contexte actuel de la crise du Covid-19, la Chine doit donc allouer ses ressources aux dossiers les plus critiques et éviter de se faire des ennemis. Cette manière de penser se retrouve chez Zhu Feng, qui remonte à la nature de la diplomatie : elle ne consiste pas à "s'en prendre (怒怼)" aux autres. Il s’agit d’un art de la persuasion et de l’influence qui implique des choix et une différenciation (有所取舍,有所甄别).

Cependant, dans la pensée de Shi Yinhong et Zhu Feng, les États-Unis semblent faire figure d’exception. Shi Yinhong soutient qu'éviter les conflits avec les autres, c'est concentrer les ressources de la Chine sur la compétition avec l’Amérique. Les analyses de Shi Yinhong, Zhu Feng et Wang Jisi, en dépit des contradictions de leurs constats initiaux, ont en commun de toutes anticiper une posture chinoise de plus en plus dure face aux États-Unis. En revanche, Yuan Nansheng, vice-président de la Chinese Association for International Relations, ancien ambassadeur au Zimbabwe et secrétaire du parti au sein de la China's Foreign Affairs University, met en garde contre le risque d'une erreur de jugement stratégique, notamment vis-à-vis des États-Unis, et contre la perception erronée du déclin des États-Unis. Il souligne que les citoyens chinois accordent désormais davantage d'attention aux affaires internationales, autrement dit qu'il y a un marché pour un style diplomatique plus offensif en raison d'un sentiment de fierté nationale et d’une confiance réelle dans la force de la Chine.

Il souligne toutefois les risques soulevés par la recherche de la satisfaction de l’opinion publique : "L'histoire a montré que le détournement de la politique étrangère par l'opinion publique conduit inévitablement à des résultats désastreux". Yuan Nansheng soutient en outre que la formule "cacher ses talents et attendre son heure" n’est pas nécessairement synonyme de faiblesse : dans le domaine de la diplomatie, cela signifie traiter les autres avec humilité et "garder l'épée dans le fourreau (把宝剑插进刀鞘)". Pourquoi avoir besoin de sortir l’épée, lorsque chacun, à l’international, sait que la Chine en possède une ? "La Chine devrait développer la force de sa diplomatie, et non pas simplement durcir sa ligne (中国外交应该强起来,而不是单纯的强硬起来)".

Les citoyens chinois accordent désormais davantage d'attention aux affaires internationales, autrement dit qu'il y a un marché pour un style diplomatique plus offensif en raison d'un sentiment de fierté nationale.

Certains experts chinois se penchent sur ces enjeux à l’échelle mondiale. Pour Zhao Kejin, directeur adjoint du Centre d’études sur les relations sino-américaines au Carnegie-Tsinghua Center for Global Policy, et Qi Zhenhong, président de l'Institut chinois d'études internationales (CIIS), le principal défi réside à ce titre dans la capacité du reste du monde à comprendre et à accepter le développement de la Chine.

Zhao Kejin avance que la Chine est d’aujourd’hui est "grande mais non forte (大而不强)" et "riche mais non supérieure (富而不优)" et que cette réalité est à l’origine d’une série d'incidents diplomatiques comme le conflit territorial des îles Senkaku/Diaoyu, les différends en mer de Chine méridionale, le conflit commercial sino-américain et la confrontation frontalière sino-indienne. Aux yeux des experts chinois, le fait que la Chine se retrouve progressivement au centre de la scène mondiale a déclenché une réaction en chaîne au sein de la communauté internationale. Les théories d’une "menace chinoise", du "piège de la dette", du "néocolonialisme chinois" ont fleuri sur le terreau de manœuvres stratégiques diverses visant à entraver l'essor de la Chine ou à nourrir un certain scepticisme et des doutes quant à ses intentions ultimes. Les critiques à l’égard du style diplomatique de la Chine en font partie. En d'autres termes, la Chine fait face à la question de sa non-acceptation par la communauté internationale. Pour y répondre, Qi Zhenhong recommande davantage de communication et des échanges accrus avec les partis politiques, les think tanks, les universitaires et les médias d'autres pays, afin de construire un consensus sur un schéma de relations internationales nouveau8.

Certains experts chinois, convaincus que la Chine n'a pas pour objectif de devenir une puissance hégémonique, écartent la probabilité d'une nouvelle guerre froide. Selon Wang Cungang, professeur à l'université de Nankai, la référence constante au caractère anti-hégémonique de la politique étrangère chinoise dans les rapports du Congrès national du Parti communiste chinois doit être considérée comme une preuve solide et valable de la posture du pays9. Il soutient également que la Chine appartient à un nouveau modèle de grands pays (新型大国) et ne constitue aucunement une grande puissance au sens traditionnel du terme (绝非传统意义上的大国). Par conséquent, la Chine ne suivra jamais "les sentiers battus des grandes puissances en quête d'hégémonie" (国强必霸).

Selon Ruan Zongze, [...] aucun pays n'a, dans l’histoire, dirigé le monde et que cela ne se produira jamais à l'avenir.

Selon Ruan Zongze, vice-président exécutif de l'Institut chinois d'études internationales (CIIS), la Chine "effectue l’ascension de la montagne en poussant un rocher (滚石上山)" et il lui serait imprudent de provoquer des conflits ou des différends10. Il ajoute également qu'aucun pays n'a, dans l’histoire, dirigé le monde et que cela ne se produira jamais à l'avenir. Inutile donc de s'inquiéter de l'intention chinoise d'occuper une position de leader dans l'ordre international.

Dans le contexte actuel, Cai Tuo, directeur du Center for Globalization and Global Issues Studies à la Chinese University of Political Science and Law, souligne qu'il convient d’éviter de réfléchir en termes de guerre froide, car une nouvelle guerre froide ne résoudrait en rien les problèmes causés par les divergences de modèles de gouvernance11. Selon Yuan Nansheng, une nouvelle guerre froide impliquerait en outre un découplage complet entre les États-Unis et la Chine, ce qui est impossible à réaliser en termes d'échanges commerciaux. Contrairement à l’époque révolue de la guerre froide, l'interdépendance économique mondiale invalide l’hypothèse de la création de deux systèmes économiques et de deux marchés parallèles.

En résumé, les experts chinois reconnaissent le changement de style opéré dans la diplomatie chinoise. Ils affirment que la Chine a été placée dans une position délicate et forcée à l’agressivité pour protéger ses intérêts. D'autres soutiennent que cette agressivité diplomatique est contre-productive. Dans la mesure où la Chine n'est toujours pas acceptée par la communauté internationale, elle doit chercher à éviter les conflits et n'est pas en position d'être dans la confrontation. Enfin, certains experts insistent sur la nécessité pour la Chine d’empêcher une nouvelle guerre froide, qui n’est pas en adéquation avec les objectifs qu’elle poursuit et qui nuirait inévitablement à ses intérêts.

 

 

1"Wang Yi talks about ‘War Wolf Diplomacy’ for the first time. What is the logic behind China's current diplomacy? (王毅首谈"战狼外交",当下中国外交背后有怎样的逻辑)", The Paper, 24 mai 2020, https://m.thepaper.cn/yidian_promDetail.jsp?contid=7550262&from=yidian.
2"Ambassador to Britain: Chinese diplomats have to fight wolf wars is because there are wolves in this world (驻英大使:因为世界上有狼,中国外交官才要做"战狼")", Beijing Daily, 24 mai 2020, http://www.bjd.com.cn/a/202005/24/WS5eca85fde4b00aba04d1e437.html.
3Wang Jisi, "U.S.-China Relations under the Covid-19 Pandemic (新冠疫情下的中美关系)", Aisixiang, 8 avril 2020, http://www.aisixiang.com/data/120783.html.
4"PKU Diplomacy School Professor: ‘Wolf Warrior Diplomacy’ misleads the country (北大博士外交学院教授:"战狼"误国)", China Business Focus, 28 avril 2020, http://www.cbfau.com/appxg/cbf-201587830.html.
5"Shi Yinhong: Will China lead the world post Covid-19? Shi Yinhong: On the contrary, China should strategically hold tight (时殷弘:"疫后中国将领导世界? 时殷弘:相反,中国应战略收缩")", Chongyang Institute for Financial Studies, 28 juillet 2020, http://www.rdcy.org/index/index/news_cont/id/679855.html.
6"Senior Diplomat Yuan Nansheng: The pandemic is changing the world order, preventing strategic miscalculation (资深外交官 袁南生:疫情改变世界秩序,防止发生战略误判)", Ling Xun, 28 avril 2020, https://baijiahao.baidu.com/s?id=1665206137556762919&wfr=spider&for=pc.
7Zhao Kejin, "70 Years of Chinese Diplomacy: Historical Logic and Basic Experience (中国外交70年:历史逻辑与基本经验)", Northeast Asia Forum, No. 2, 2019.
8"Developing innovative theories of international relations and promoting a fair and mutually beneficial international system. China's Diplomacy is Proactive, Progressive and Responsive (发展创新国际关系理论 推动国际体系公平互惠 中国外交主动应变 进取担当)", China Daily, 21 juillet 2020, https://china.chinadaily.com.cn/a/202007/21/WS5f16aaa1a310a859d09d931a.html.
9Wang Cuigang, "The Hundred-Year Unprecedented Change and the Chinese Communist Party's Diplomatic Leadership (百年未有之大变局与中国共产党外交领导力)", World Economics and Politics, No. 5, 2020.
10Ruan Zongze, "The Warmth, Splendor and Dynamism of China's Diplomacy (中国外交的温度、亮度与力度)", Global Times, 26 mai 2020, https://opinion.huanqiu.com/article/3yO5FPWujSO.
11Cai Tuo, "The game between rationality and irrationality - Symptoms and Responses to the Great Global Change (理性与非理性的博弈——全球大变局的症结与应对)", Exploration and Free Views, No. 1, 2019, http://www.aisixiang.com/data/114880.html.

 

 

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