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China Trends #5 - La Chine se voit gagnante avec l'Europe

BLOG - 2 Juin 2020

Une détérioration de l’image de la Chine dans la plupart (mais pas dans la totalité) des pays de l’Union européenne (UE) ; une controverse autour de la diplomatie dite du "loup combattant" pratiquée par plusieurs ambassadeurs chinois (et rebaptisée "diplomatie Kung Fu Panda" par l’ambassadeur de Chine en Italie) ; un sentiment, sinon entièrement fondé, du moins très répandu, selon lequel la Chine serait responsable de l'épidémie de Covid-19 ; les résultats très mitigés de la "diplomatie des masques" menée par Pékin ; les critiques de plus en plus fortes des médias concernant le Xinjiang, Hong Kong ; et enfin le regain d'intérêt pour Taiwan de la part de plusieurs États membres de l'UE et à la Commission : la Chine est aujourd’hui l’objet de nombreuses controverses en Europe. Dans ces conditions, personne n’aurait deviné que la perception des relations UE-Chine resterait largement optimiste au sein des milieux chinois de politique étrangère. Comme on le verra ci-dessous, c’est dû à la fois à de bonnes et (de notre point de vue) de moins bonnes raisons.

China Trends a pour but de comprendre et de partager ce que pense l’autre partie, car méconnaître les idées et les sentiments d’autrui peut conduire à des erreurs d’appréciation dans nos choix politiques. Dans le cas de la Chine, cette compréhension est bien sûr plus facile à atteindre pour l’expression officielle, celle des experts et analystes officieux, que pour l'opinion publique dans son ensemble. Nos trois articles, rassemblés dans cette édition, décryptent l’expression officielle ou officieuse, et certains de leurs enseignements ont de quoi nous surprendre. Selon ces analyses, les relations UE-Chine gardent le bon cap car les deux parties ont en commun le "pragmatisme" et le soutien au multilatéralisme, la Chine soutenant de son côté l'intégration européenne. À propos de ce qui pourrait prêter à controverse aux yeux de Pékin, un jeune expert chinois voit dans le futur mécanisme européen de filtrage des investissements une clarification et une homogénéisation de ce qui n’était auparavant qu’une juxtaposition de systèmes nationaux, voire un vide réglementaire. D'autres sources se contentent de mettre en garde les investisseurs chinois contre le fait de s'aventurer sur des terrains risqués - comme les hautes technologies ou les domaines qui relèvent de la sécurité nationale d’un État.

China Trends a pour but de comprendre et de partager ce que pense l’autre partie, car méconnaître les idées et les sentiments d’autrui peut conduire à des erreurs d’appréciation dans nos choix politiques.

Ils les invitent à se concentrer plutôt sur d’autres domaines en Europe. Au sujet du format "17 + 1" (anciennement "16 + 1" avant l'arrivée de la Grèce dans le dispositif), certains des points de vue recueillis par notre auteure invitée, Justyna Szczudlik, se concentrent sur les succès rencontrés par la Chine avec les cinq États non européens faisant partie du format. Ils ont, en effet, été courtisés avec davantage de réussite au moyen des offres chinoises de prêts. Ces auteurs ne s’attardent guère sur l’excédent commercial global de 45 milliards d'euros que dégage la Chine avec l'Europe centrale et orientale, et qu’ils qualifient de "structurel".

Certains admettent l’existence de nuages qui viennent assombrir la relation UE-Chine : la volonté d’affirmation croissante d’une Union européenne qui est allée jusqu’à dépeindre la Chine comme un "rival systémique" en mars 2019, la nécessité pour la Chine de collaborer davantage avec des tiers (et en particulier l'Allemagne) dans les pays d’Europe centrale et orientale (PECO) afin d’atténuer les réticences formulées au niveau européen à l’égard du format 17+1, ou encore un processus de filtrage des investissements peu clair, qui soulève des incertitudes d’interprétation et porte en lui des coûts de mise en conformité. Notons que ces trois thèmes - critique de "l'affirmation de soi", nécessité de travailler avec des tiers et demande de clarté réglementaire et en quelque sorte d'une "liste négative" en matière d’IDE - sont le reflet exact de ce que l'Europe demande constamment à la Chine ! Nulle part, dans les sources ici analysées, la question des valeurs n’apparaît - qu'il s'agisse des droits de l'Homme, des divergences sur le droit international (par exemple sur la mer de Chine méridionale), ou de la concurrence entre un modèle de gouvernance démocratique et un modèle socialiste, telle que reflétée dans la notion de "rivalité systémique", une notion qui dans les faits est également présente dans de nombreux documents politiques chinois.

Les experts chinois ne voient-ils que ce qu’ils veulent bien voir de l’Union européenne ? Cet optimisme a peut-être une autre explication sous-jacente. Car d’autres analystes décrivent une forme de faiblesse européenne : les PECO sont classés comme économies en développement ou émergentes, et les critiques à l'égard de la Chine sont attribuées à la pression qu’exercent les États-Unis en Europe, et tout particulièrement en Pologne. Selon l’un d’eux, engager des décisions européennes contraignantes en matière d'investissement nécessiterait une modification des traités européens : honnête erreur d’analyse, doit-on relever, dans la mesure où, précisément, le traité de Lisbonne a conféré à l'UE la compétence sur les investissements en provenance de l’extérieur de l’UE. Admettons tout de même que les États membres ne sont pas encore prêts à l'accepter politiquement... Paradoxalement, c’est à l’État de droit européen que la Chine fait confiance pour poser des limites aux politiques publiques qui enfreindraient les règles du marché : la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) est en mesure d’empêcher l'UE ou les États membres de fonder leurs décisions sur une vision abusive de l'ordre et de la sécurité publics (et nous savons d'ailleurs que certaines entreprises chinoises ont déjà évoqué un recours éventuel à la CJUE à ce propos).

Pour certains analystes, le durcissement de la position de l'UE en matière d'investissement s'apparente à du protectionnisme et, surtout, les chaînes de valeur européennes sont désormais moins efficaces que les asiatiques. L’expert bien connu des questions européennes du China Institutes of Contemporary International Relations (CICIR) l'exprime de la manière la plus crue : l'Europe est "impuissante en dépit de ses intentions". Elle n'aura pas d'autre choix que de passer à une intégration souple - c'est-à-dire accepter une Europe à deux ou trois niveaux ? - et d'être "pragmatique" vis-à-vis (lire "s'accommoder") de ses partenaires extérieurs, et donc de la Chine.

Paradoxalement, c’est à l’État de droit européen que la Chine fait confiance pour poser des limites aux politiques publiques qui enfreindraient les règles du marché.

Notre sélection d’analyses ne couvre pas certaines des questions centrales et parfois brûlantes qui marqueront cette année : les décisions sur la 5G, les controverses sur les droits de l'Homme, qui grossissent chaque année, une perception croissante selon laquelle les chaînes d'approvisionnement doivent gagner en sûreté, le manque de progrès patents sur un nouvel accord d'investissement ou sur les efforts pour lutter contre le changement climatique, la nouvelle crise de Hong Kong qui aura nécessairement aussi des conséquences pour la présence européenne. Mais au sujet du format 17 + 1, du filtrage européen des investissements et de la relation globale entre la Chine et l’Union européenne, ces analyses révèlent une tendance commune à ces experts chinois de montrer, en dépit de cet environnement dégradé, un visage optimiste pour la relation UE-Chine. Cela les amène à laisser de côté certaines questions ou se fier à la faiblesse de l'Europe. D’où aussi la possibilité d’erreurs dans la politique européenne de la Chine. À tout prendre, même cela vaut mieux que certaines autres poussées internationales de la Chine, de la cyberguerre aux menaces ou aux fake news proférées par les diplomates en poste en Europe.

 

 

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