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China Trends #2 – Bases navales : de Djibouti à un réseau mondial ?

BLOG - 3 Juillet 2019

Le débat chinois portant sur les bases militaires du pays à l'étranger a radicalement évolué sous la présidence de Xi Jinping, faisant écho au brusque changement stratégique porté par la décision de se doter d’une première installation navale à l'étranger, à Djibouti. L'absence de bases a longtemps été un marqueur de l'identité stratégique de la République populaire de Chine (RPC) ; c’est ce qui différenciait sa stratégie de sécurité de celle des Etats-Unis et d'autres puissances militaires. Cette caractéristique résultait d'une posture idéologique anti-hégémonique, mais aussi des restrictions importantes limitant la capacité de projection de l'Armée populaire de libération (APL). Néanmoins, sous Xi, l’attention de la communauté stratégique chinoise s'est tournée vers la question de savoir comment construire un réseau international d'installations à l'étranger qui protégerait au mieux les "intérêts à l’étranger" du pays (海外利益).

Xue Guifang et Zheng Hao, deux universitaires du département de droit de l'Université Jiaotong de Shanghai, saisissent assez justement l’état de la pensée chinoise au sujet des bases navales et de leurs liens avec ces intérêts à l’étranger.[2] En 2011, en Libye, l'évacuation précipitée de 36 000 ressortissants chinois a entraîné d'importantes pertes économiques : on estime à 20 milliards de dollars le coût, pour la Chine, de l’abandon de différents projets menés sur place. Face à un risque géopolitique de ce type, Pékin n’a pas manqué de retenir la leçon. Ce, d'autant plus que d'ici 2030, la Chine pourrait compter 10 millions de ressortissants hors de ses frontières (contre environ 5,5 millions aujourd'hui), et des investissements à l'étranger qui s’élèveront à 1 000 milliards de dollars.

Dans la Chine d’aujourd’hui, certaines revues spécialisées s’interrogent sur les modalités pratiques de la gestion de réseaux de bases à l'étranger. Wang Tianze, Qi Wenzhe et Hai Jun, tous trois analystes à l'Institut du transport militaire des forces terrestres de l'APL (陆军军事交通学院), soutiennent que : "Afin de protéger nos intérêts sans cesse croissants à l'étranger, nous établirons progressivement au Pakistan, aux Émirats arabes unis, au Sri Lanka, en Birmanie, à Singapour, en Indonésie, au Kenya et dans d'autres pays un réseau logistique (后勤保障的网络体系) fondé sur des moyens divers (achat, location, coopération) pour construire nos bases ou centres de protection à l’étranger (海外保障支掌点)". [2]

Même si la Chine prévoit d'avoir des bases supplémentaires à l'étranger, ils soulignent que le pays ne "suivra pas la voie des grandes puissances occidentales".

Selon eux, les installations militaires à l'étranger revêtent cinq fonctions : la guerre, la capacité à envoyer des signaux diplomatiques, la recherche d’effets politiques, l’établissement de relations diplomatiques et l’entraînement du personnel militaire. Les installations chinoises permettent la conduite de plusieurs types de missions : 

  • l’appui logistique à la lutte contre la piraterie, le déploiement de troupes de maintien de la paix et d'aide humanitaire ou de secours en cas de catastrophe (ce sont là les trois missions officielles de Djibouti) ;
  • la conduite d'opérations militaires autres que la guerre (MOOTW, de l’anglais Military operations other than war) comme la coopération internationale, les opérations d'évacuation des non-combattants et le sauvetage d’urgence ;
  • la sécurité des voies maritimes et les chaînes d’approvisionnement et de logistique chinoises. 

Mais la gestion des bases navales constitue un défi logistique. Les spécialistes des transports de l'armée chinoise notent que l'entretien et l'exploitation des infrastructures de base (jetées, pistes d'atterrissage, entrepôts, dépôts pétroliers), des équipements militaires et du quotidien du personnel, nécessitent une coordination entre les missions de multiples administrations en Chine (ministères des Affaires étrangères d’une part et des Transports d’autre part, douanes, autorités chargées des inspections de sécurité, banques) et les différentes entités de l'armée : unités chargées des opérations à l’étranger, Commission militaire centrale et son département du soutien logistique (后勤保障部), Département du personnel (联合参谋部), le siège de la Marine et l’armée de l’air. La partie internationale du soutien logistique implique la gestion des douanes, des contrôles aux frontières et des inspections de sécurité dans plusieurs juridictions.

En ce qui concerne l'équipement militaire, la meilleure façon de relever ce défi logistique est de s’appuyer sur un certain nombre de systèmes navals qui permettent une projection des forces à longue portée : les bâtiments militaires de transport de chalands de débarquement (les auteurs ne mentionnent pas le type 071, d’une capacité de 25 000 tonnes, dont 7 sont actuellement en service dans la marine chinoise et qui possèdent une capacité d'assaut amphibie), les navires de ravitaillement polyvalents (多功能综合补给舱) et les navires rapides de soutien au combat (快速战斗支援舱). La dernière génération en service est le type 901. Avec une capacité de 45 000 tonnes, elle vise principalement à fournir du carburant, des munitions, des produits secs et autres fournitures aux futures formations de porte-avions, mais elle peut également jouer un rôle logistique dans le réseau chinois des bases étrangères à venir. Ce qui manque encore à la marine chinoise, c'est un navire à cargaison sèche comme les 14 vraquiers de la classe Lewis and Clark en service dans la U.S. Navy, d’une capacité de 41 000 tonnes.

Le rôle de la marine est aujourd’hui majeur mais, selon les auteurs, la Chine doit concentrer simultanément ses efforts sur trois domaines spécifiques.

  • Premièrement, la Chine doit continuer à s’appuyer sur la Marine et mettre l'accent sur les navires de ravitaillement polyvalents, les navires rapides d'appui au combat, les grands navires de ravitaillement en pétrole et les navires semi-submersibles à double usage, qui peuvent transporter plus de 100 000 tonnes de fret. 
  • Deuxièmement, elle doit s'appuyer sur son armée de l'air et en particulier sur l'avion de transport lourd Y-20, qui est déjà en service mais n'a pas encore atteint le stade de la production de masse. Les auteurs recommandent d'accélérer le rythme de sa livraison à destination de l’armée de l’air. 
  • Troisièmement, il convient selon eux de s'efforcer d'harmoniser les normes et règles militaires d’une part et civiles d’autre part, afin que les navires civils puissent contribuer à l'effort d'approvisionnement.

Liu Dalei, Hu Yongmin et Zhang Hao, analystes militaires de la Beijing Military Equipment Academy (武装学院), inscrivent leurs réflexions sur les bases navales dans le cadre d’une analyse plus large des opérations à l'étranger, dans le contexte de la "stratégie militaire d’expansion internationale" (Go global military strategy)  (军事力量走出去的战略背景).[3] Les bases navales sont des "lieux de protection désignés" (定点保障) qui appuient les opérations à l'étranger et, à ce titre, elles doivent "rayonner" (辐射) autour de la zone où des opérations militaires sont menées. Du point de vue des opérations à l'étranger, le facteur clé est la capacité des bases en matière de réparation et d'entretien, capacité qui leur permet de remplir pleinement leur rôle d’appui. La dimension politique - la relation avec le pays dans lequel la base est située - est évidemment essentielle aux yeux des auteurs. C'est un point également soulevé par Xue Guifang et Zheng Hao, qui affirment que des efforts sont nécessaires pour "construire un environnement international qui acceptera la construction par la Chine de bases à l'étranger " (营造接受中国建设海外基地的国际环境).

Pour Li Qingsi et Chen Chunyu, universitaires en relations internationales à l'Université Renmin de Chine, à Pékin, "construire des bases dans les principaux hubs de transport maritime est déjà devenu un choix stratégique qui exige une action de plus en plus urgente" (日益迫切的战略选择).  L’article qu’ils ont signé vise à opposer les approches chinoise et américaine à l'égard des bases militaires, en partant du point de vue que les bases américaines "servent des politiques hégémoniques", tandis que les bases chinoises doivent être construites pour "développer le commerce et atteindre l'objectif d’une situation gagnant-gagnant" (发展贸易实现互利共赢目标). Ils ajoutent que "des capacités de défense sont nécessaires dans les bases à l'étranger afin d’empêcher les attaques terroristes". Néanmoins, même si la Chine prévoit d'avoir des bases supplémentaires à l'étranger, ils soulignent que le pays ne "suivra pas la voie des grandes puissances occidentales" (西方大国的老路).

L'histoire a appris à la Chine que "l'insuffisance de la capacité de projection des forces militaires" (军事投送能力不足) entraîne une incapacité à protéger les citoyens et les intérêts du pays à l’étranger.

Actuellement, neuf pays possèdent des bases navales à l'étranger : par ordre décroissant du nombre de ces bases, on compte ainsi les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, l'Inde, l'Italie, la Russie, l'Allemagne et le Japon. L'histoire a appris à la Chine que "l'insuffisance de la capacité de projection des forces militaires" (军事投送能力不足)[4] entraîne une incapacité à protéger les citoyens et les intérêts du pays à l’étranger. Cela explique, de l'avis des auteurs, pourquoi la puissance militaire est importante pour protéger les intérêts chinois le long des routes commerciales maritimes vers le golfe Persique et le golfe d'Aden. Depuis la réforme de 2016, la Commission militaire centrale a mis en place un "bureau pour les opérations à l'étranger" (海外行动处) qui assure orientation et coordination et joue un rôle important dans le développement des bases navales à l’étranger.

Les auteurs soutiennent que la stratégie portuaire et navale de la Chine doit évoluer en se fondant sur la "cultivation du militaire par le civil" (以民养军). Sur le plan stratégique, la Chine ne doit jamais s'écarter de la priorité politique qui légitime le développement de bases navales : ce n’est pas ici la domination militaire mais bien la protection des intérêts commerciaux.

Pendant la phase d'expansion, la Chine doit "éviter de heurter les sensibilités" (減少敏感度) par ses actions, et "s'arrêter avant d'aller trop loin" (适可而止) pour éviter la "tragédie des grandes puissances" (大国悲剧). En d'autres termes, la construction des bases doit être liée à l'exercice des responsabilités internationales. Mais au-delà de ces opérations, la Chine n'a pas le choix puisqu'elle est confrontée à des pressions internationales qui limitent son essor ("les bases navales sont une nécessité") et développer la capacité d'exercer un "contrôle maritime" (制海权) dans le Pacifique occidental, dans le sens militaire de sea control, est essentiel à la croissance des intérêts du pays.

En conclusion, il semble que la communauté stratégique chinoise réfléchit déjà en termes tactiques aux futures bases navales, avec une attention accordée à la protection des intérêts du pays à l'étranger. Djibouti en est un bon exemple : les futures bases navales devront être justifiées en fonction des responsabilités internationales qu'elles aident la Chine à assumer. Aucun auteur ne préconise la construction de bases pour concurrencer militairement les États-Unis et l’un des auteurs étudiés met même ses lecteurs en garde contre le risque d’un déploiement excessif qui affaiblirait le pays. Dans le même temps, la rivalité stratégique avec les États-Unis est l'élément central de la pensée militaire de la Chine... Pour résumer, on peut s’attendre à ce que la Chine, lorsqu’elle arbitrera au sujet de l’implantation de ses futures bases navales, redouble d’efforts pour éviter que ses actions ne renvoient l’image d’une confrontation avec les États-Unis.

 

Découvrez la version intégrale

 

[1]  Xue Guifang, Zheng Hao,"Risk management and realistic needs for China’s construction of overseas bases in the 21st Century" (中国21世纪海外基地建设的现实需求与风险应对), Guoji Zhanwang, no. 4, 2017, pp. 104-121.

[2] Wang Tianze, Qi Wenzhe, Hai Jun, "An Exploration Into Logistical Support of Transportation and Projection for Military Bases Abroad" (海外军事基地运输投送保障探讨), Guofang Jiaotong Gongcheng yu Jishu (Defense Transportation Engineering and Techniques), no. 1, 2018, pp. 32-36.

[3]  Liu Dalei, Hu Yongmin, Zhang Hao, "Equipment Support in Overseas Military Actions" (我军海外军事行动装备保障问题研究), Junshi Jiaotong Xueyuan Xuebao – Journal of Military Transportation Academy, vol. 19, no. 9, September 2017.

[4] Li Qingsi, Chen Chunyu, "Analysis of Chinese Overseas Port String Bases Strategy" (试析中国的海外港链基地战略), Quyu yu Quanqiu Fazhan – Regional and Global Development, no. 2, 2019, pp. 123-137.

 

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