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CDU : l’impossible succession d’Angela Merkel

ARTICLES - 18 Janvier 2021

À la veille d’une année électorale décisive pour l’avenir de l’Allemagne, le parti d’Angela Merkel a élu samedi 16 janvier 2021 Armin Laschet Président de l’Union chrétienne démocrate (CDU). Incarnation d’une ligne modérée s’inscrivant dans la continuité de la politique menée par la Chancelière, le choix d’Armin Laschet traduit également la difficulté de la droite allemande à s’émanciper de la figure d’Angela Merkel. Analyse d’Alexandre Robinet Borgomano, responsable du programme Allemagne de l’Institut Montaigne.


"Le parti doit apprendre à marcher seul, à se faire confiance, à engager le combat contre ses concurrents sans compter sur son vieux destrier, comme Helmut Kohl aimait se définir lui-même. Il doit, comme un adolescent à la puberté, quitter le domicile familial pour tracer son propre chemin". Le 22 décembre 1999, Angela Merkel, alors secrétaire générale de la CDU, publie dans la presse allemande une tribune retentissante par laquelle elle exhorte son parti à se défaire de la tutelle exercée par le Chancelier Helmut Kohl. Quelques mois plus tard, elle est élue à la présidence de la CDU avec 96 % des voix et ouvre une nouvelle page de son histoire, marquée par deux décennies de conquête du pouvoir et de modernisation de la CDU. 

La modernisation de la CDU par Angela Merkel

L’Union chrétienne démocrate (CDU), qui naît en Allemagne de l’Ouest au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, est représentée sur l’ensemble du territoire exception faite de la Bavière, dominée depuis 1945 par l’Union chrétienne-sociale (CSU), le parti conservateur bavarois. Depuis la tenue des premières élections fédérales organisées en Allemagne en 1949, la CDU a dominé la vie politique allemande en parvenant à placer des Chancelier chrétiens démocrates à la tête de l’Allemagne pendant plus de 50 ans. Avant l’irruption de la Chancelière, Konrad Adenauer fut le Chancelier du miracle économique (Wirtschaftswunder) et celui du rattachement à l’Ouest (Westbindung), alors qu’Helmut Kohl s’imposait comme celui de la réunification. 

Les succès et la longévité de ce parti procèdent essentiellement de sa capacité à lier et animer les différentes tendances qui coexistent en son sein : l’aile libérale, l’aile chrétienne sociale et l’aile conservatrice. Animée par un rejet historique du communisme mais également par la volonté de conquérir et conserver le pouvoir, la CDU présente aujourd’hui un profil politique difficile à cerner. Pour la politologue Claire Demesmay, directrice du programme franco-allemand de la DGAP, trois éléments fondamentaux déterminent le positionnement la CDU : l’attachement à l’économie sociale de marché, le respect de l’individu fondé sur l’image chrétienne de l’Homme (christliches Menschenbild), et la défense du projet européen.  

Les succès et de la longévité de ce parti procède essentiellement de sa capacité à lier et animer les différentes tendances qui coexistent en son sein : l’aile libérale, l’aile chrétienne sociale et l’aile conservatrice.

Angela Merkel accède à la tête de la CDU en 1998, dans un moment de crise de la démocratie chrétienne. En 1994, la puissante Democracia Cristiana qui dominait la vie politique italienne depuis la guerre, est dissoute à la suite de scandales de corruption. En Allemagne la CDU a basculé dans l’opposition et voit ses fondements ébranlés par l'affaire des caisses noires (CDU-Spendeaffäre), la révélation d’un système de financements occultes au temps d’Helmut Kohl qui pourrait condamner la CDU à une disparition prochaine.

Angela Merkel, élue à la tête du parti en 2000, s’attache alors à rompre avec la période Kohl, en faisant émerger une nouvelle génération de dirigeants - les Junge Wilde - et en définissant pour la CDU un nouveau programme intitulé "Sécurité et Liberté", adopté lors du congrès annuel du parti en 2007. 

Les années Merkel furent marquées par un processus de modernisation de la CDU, inséparablement lié à la volonté de la Chancelière de gouverner au centre. Comme l’explique Caroline Kanter, directrice à Paris de la Konrad Adenauer Stiftung "Angela Merkel a réussi à comprendre les évolutions de la société allemande et à accompagner ces transformations en emmenant avec elle son parti". La plupart des réformes impulsées par la Chancelière ont pourtant contribué à priver de repères l’aile la plus conservatrice de la CDU. De l’abolition du service militaire à la révision de la politique familiale, de la sortie du nucléaire à la politique d’accueil des réfugiés, de l’adoption du mariage homosexuel à la création d’une capacité européenne d’endettement, Angela Merkel est parvenue à transformer l’Allemagne et à se maintenir au pouvoir, mais au prix d’une désorientation profonde de son parti. L’adage de Joseph Strauss, ancien Ministre-Président de Bavière selon lequel "aucun parti démocratique légitime ne doit pouvoir exister à droite de l’Union", fut balayé durant l’ère Merkel marquée par l’apparition de l’AfD (Alternative für Deutschland). 

L’expérience AKK

Dominée par la figure d’Angela Merkel pendant près de 20 ans, la CDU est aujourd’hui confrontée à la nécessité de s’émanciper et de préparer l'après-Merkel. En décembre 2018, Angela Merkel, fragilisée par un revers électoral lors des élections régionales, contestée en interne - au point de ne pouvoir imposer son candidat à la présidence du groupe parlementaire au Bundestag - renonce à la présidence de la CDU et annonce la même année qu’elle ne briguera pas de cinquième mandat. 

La lutte pour sa succession débute alors, marquée par le retour de Friedrich Merz, un ancien ténor de la CDU incarnant une ligne de droite "traditionnelle", libérale dans le domaine économique et conservatrice sur le plan des valeurs. Soutenu par les milieux d’affaires, Friedrich Merz gagne également le soutien d’une majorité de militants désirant rompre avec l’héritage de la Chancelière et revenir à la CDU d’avant Merkel. Lors du congrès qui se tient à Hambourg en 2018, Friedrich Merz manque de peu la présidence du parti face à la dauphine désignée d’Angela Merkel, Annegret Kramp Karrenbauer (AKK), qui devient quelques mois plus tard ministre fédérale de la Défense. 

Dominée par la figure d’Angela Merkel pendant près de 20 ans, la CDU est aujourd’hui confrontée à la nécessité de s’émanciper et de préparer l'après-Merkel.

L’expérience AKK révèle une des failles de Merkel : parvenue au pouvoir en détruisant la figure du père, Mutti, comme l’appellent les Allemands, n’a pu produire d’héritier : soutenue par la Chancelière, AKK prend la tête d’un parti divisé sur lequel elle ne parvient pas à imposer son autorité. Après plusieurs erreurs de communication, relatives aux minorités sexuelles ou à la liberté d’expression, AKK échoue à s’opposer à l’élection d’un Ministre Président libéral en Thuringe grâce au soutien conjoint de la CDU et de l’extrême droite. Merkel sort alors de sa réserve et condamne une alliance "impardonnable". Désavouée, AKK renonce à la présidence de la CDU. Les médias allemands n’ont pas manqué de souligner qu’Angela Merkel n’eut pas un mot pour sa dauphine déchue lors du congrès qui devait désigner Armin Laschet comme son successeur.

Armin Laschet : le choix de la continuité

Le 16 janvier 2021, à la veille d’une année électorale décisive pour l’avenir de l’Allemagne, Armin Laschet, Ministre Président du Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, est élu à la présidence de la CDU. Plusieurs facteurs permettent d’expliquer la victoire d’Armin Laschet sur ses deux rivaux, le conservateur Friedrich Merz, et le président de la Commission des Affaires européennes au Bundestag, Norbert Röttgen. L’expérience gouvernementale tout d’abord, dans la mesure où Armin Laschet préside aux destinées du Land le plus riche et le plus peuplé d’Allemagne; le soutien de l’Establishment du parti pour sa candidature; la qualité de son discours prononcé pendant le congrès, durant lequel il s’est présenté comme un fils de mineur de la Ruhr, un homme simple inspirant la "confiance"; sa capacité à rassembler enfin, qui s’exprime dans son alliance avec le jeune ministre de la santé Jens Spahn, défenseur d’une ligne plus conservatrice et qui témoigne de la capacité d’Armin Laschet à unifier l’aile libérale, l’aile chrétienne sociale et l’aile conservatrice du parti. 

Mais le choix d’Armin Laschet comme nouveau leader de la CDU révèle avant tout la volonté de la CDU d’inscrire son avenir dans la continuité de la politique menée par Angela Merkel. Peu d'éléments permettent en effet de distinguer Armin Laschet d’Angela Merkel. Interrogé par le journaliste Markus Feldenkirchen pour la télévision allemande WDR sur son manque de charisme et son style politique marqué par la retenue et la modération, Armin Laschet n’hésite pas à se référer au modèle que représente la Chancelière.

Le choix d’Armin Laschet comme nouveau leader de la CDU révèle avant tout la volonté de la CDU d’inscrire son avenir dans la continuité de la politique menée par Angela Merkel.

Dans cette même interview, il se refuse à nommer une seule décision de la Chancelière qui pourrait susciter sa réprobation...

Du point de vue de leur parcours personnel, tout oppose Angela Merkel - femme divorcée et sans enfant, fille de pasteur ayant grandi à l’Est qui s’est imposée au sein de son parti comme un phénomène exceptionnel (Ausnahmeerscheinung) - et Armin Laschet, père de famille catholique de la Ruhr, prototype presque banal de ce que fut la CDU depuis son origine. Pourtant, leur style et leur ligne politique sont parfaitement conformes.

La conclusion du discours d’Armin Laschet au congrès : "Je n’ai pas un grand sens de la mise en scène, mais je suis Armin Laschet et vous pouvez compter sur moi" apparaît comme une allusion directe à la campagne de la Chancelière en 2013 dont le slogan était résumé dans la phrase : "Vous savez qui je suis". 

Les défis de la CDU en 2021

La volonté d’inscrire l’avenir du parti dans la continuité de l’ère Merkel témoigne incontestablement du pragmatisme de la CDU. Alors que l’autre grand Volkspartei, le SPD, a choisi de se recentrer sur le cœur de son électorat en élisant à sa tête un duo incarnant l’aile gauche du parti, la CDU reste convaincue que les élections en Allemagne, se gagnent au centre. "Mass und Mitte", la modération et le centre, s’imposent ainsi comme les mots d’ordre du nouveau président de la CDU. 

Armin Laschet - dont la force réside dans le fait qu’il fut toujours sous-estimé - devra cependant affronter en 2021 trois principaux défis pour maintenir au pouvoir la démocratie chrétienne allemande. 

  • Il lui faudra tout d’abord rassembler un parti divisé entre les tenants de la ligne Merkel et ses détracteurs, dont le résultat de Friedrich Merz samedi 16 janvier (46 % des suffrages) révèle l’importance au sein du parti. La force d’Armin Laschet réside précisément dans sa capacité à incarner les différentes tendances de la CDU : Catholique pratiquant, reçu en audience par le Pape en octobre 2020, Armin Laschet fut l’un des principaux soutiens de la politique migratoire de la Chancelière à laquelle l’aile chrétienne sociale reste profondément attachée. Allié en Rhénanie du Nord aux libéraux, Armin Laschet incarne également une politique favorable aux milieux d’affaires et s’est imposé au milieu de la crise comme le défenseur d’une politique de lutte contre la pandémie attachée à minimiser l’impact des mesures restrictives sur l’économie. Président d’un Land traumatisé par les agressions perpétrées par des migrants le soir de la saint Sylvestre en 2015, Armin Laschet a également fait de la sécurité intérieure en NRW son cheval de bataille, ce qui peut lui permettre de s’attacher le soutien des conservateurs allemands. 
     
  • Le nouveau président devra également se confronter à la question délicate du candidat à la Chancellerie (K-Frage). Son élection à la présidence du parti ne signifie pas en effet qu'il parvienne à s’imposer comme le candidat de la droite aux prochaines élections. Au sein de la CDU circulent depuis plusieurs mois des spéculations autour d’une possible candidature du Ministre de la Santé Jens Spahn, qui avait choisi de candidater en tandem avec Armin Laschet, mais dont l’étoile commence à pâlir désormais. Une sortie inappropriée lors du congrès et le risque de voir son action comme Ministre remise en cause à mesure que l’Allemagne perd le contrôle de l’épidémie, pourrait ternir la popularité de cette éternelle figure montante de la CDU. Markus Söder, le ministre-président de Bavière particulièrement populaire dans les sondages apparaît comme un rival bien plus dangereux. Récemment converti à l’écologie, Markus Söder se présente comme une figure volontariste et déterminée, capable de séduire à la fois les conservateurs et la frange du parti la plus modérée, qui voit dans une alliance avec les verts le meilleur moyen de régénérer la démocratie chrétienne allemande. La façon dont l’épidémie évolue en Bavière et en Rhénanie du Nord, tout comme les résultats de la CDU aux élections régionales prévues dans le Baden Wurtemberg et le Palatinat en mars prochain, détermineront la capacité d’Armin Laschet à s’imposer contre le chef des conservateurs bavarois. 
     
  • Armin Laschet devra enfin définir les contours idéologiques de son parti. Bien qu’un travail collaboratif ait été engagé depuis 2018 pour produire un nouveau Grundsatztprogramm (le dernier date de 2007), la finalisation de ce programme semble aujourd’hui renvoyer à un avenir incertain. C’est sans doute sur ce terrain qu’Armin Laschet semble le plus fragile. Lors du congrès de la CDU, ses deux concurrents se sont attachés à définir dans leurs discours le contenu qu’ils entendaient donner aux trois lettres qui forment le nom du parti. Armin Laschet au contraire s’est contenté de produire un récit centré sur sa personne et sur la nécessité de restaurer la  confiance des citoyens... La question des valeurs ou les projets d’avenir portés par la CDU est laissée de côté et c’est là l’une des principales faiblesses de la CDU. Si pendant des années, la figure d’Angela Merkel a permis de conduire son parti à la victoire, la personnalisation du pouvoir a également contribué à effacer les contours de son parti.

La CDU face au vide

Comme l’explique le spécialiste des sondages Matthias Jung dans un article du Zeit, les résultats élevés de la CDU dans les derniers sondages sont tirés par le fait "qu’une partie de la population n’a pas encore compris que l’époque Merkel touchait à sa fin. La prise de conscience du départ de Merkel aura un impact négatif sur les résultats de la CDU". Lors des derniers sondage en vue des élections fédérales, la CDU reste à 37 % d’intention de votes, contre 20 % pour les verts et 15 % pour le SPD. Mais la figure d’Angela Merkel, qui a fait la force de la CDU, pourrait devenir prochainement sa pierre d’achoppement. 
 
La popularité de la Chancelière a permis à la CDU de garder sa cohérence pour ne pas connaître le même déclin que les autres partis traditionnels d’Europe, mais Armin Laschet, en proposant un weiter so qu’il voit comme "la continuation du succès" prend le risque d’occulter les fragilités de la CDU. Profondément divisée, la CDU est également marquée par un recul du nombre d’adhérents (entre 2000 et 2020, le nombre d’adhérents de la CDU passe de 616 000 à 405 000). Elle est désormais privée de marqueurs idéologiques clairs, en particulier depuis que la nécessité de lutter contre la pandémie a levé la pertinence, à court terme, d’une parfaite maîtrise des dépenses publiques. La CDU, qui a connu au cours des deux dernières années d’importants revers au niveau régional et européen, voit sa base électorale s’éroder au profit des Verts et de l’AfD... 

La volonté d’incarner l’héritage d’Angela Merkel ne peut suffire à donner à la CDU un nouvel élan. Dans sa lettre à la FAZ qui marque en 1999 l’achèvement de la période Kohl, Angela Merkel pose les conditions permettant au parti de tracer son propre chemin : "il lui faut disposer de valeurs fondamentales, de militants convaincus, d’un mélange de volonté de conservation et d’expériences nouvelles, mais également d’un concept pour l’avenir". Ce sont précisément ces éléments qui font défaut à la CDU. 

 

Copyright : Odd ANDERSEN / AFP

 

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