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À Bruxelles, la "commission géopolitique" à l’épreuve de ses premières crises

BLOG - 15 Janvier 2020

De mai à décembre 2019, la transition a été longue à Bruxelles, et il est heureux qu’elle se soit déroulée sans qu’une crise internationale majeure ne vienne la perturber. Trump, toujours occupé à négocier son accord commercial avec les Chinois, n’en était pas encore à "s’occuper" de l’Europe. Erdogan n’a pas encore mis à exécution sa menace d’ouvrir les vannes migratoires sur l’Europe. La plus grande tempête a en fait été celle provoquée par le président français dans son entretien à The Economist - avec la volonté, précisément, de réveiller l’Europe avant que les vraies crises n’achèvent de la briser.

Depuis le 1er décembre, Charles Michel, Ursula von der Leyen et Josep Borrell ont pris la tête d’un dispositif dont l’objectif proclamé est de faire entrer l’Europe dans l’ère de la géopolitique, de la faire passer d’une période où elle subissait les crises les unes après les autres, à une époque où elle reprend l’initiative pour les anticiper. Six semaines plus tard, les événements iraniens et libyens ne rassurent pas sur la capacité de l’UE à faire face aux crises majeures qui l’attendent dans les mois et les années qui viennent.

La confusion des rôles

La première inquiétude vient de la difficulté du nouveau trio à définir clairement les rôles de chacun, et les objectifs de tous - à commencer par l’ordre des priorités. La crise iranienne est certainement une humiliation supplémentaire pour une diplomatie européenne dont le JCPOA a probablement été l’unique réalisation majeure de ces dix dernières années. Que l’Iran réplique à l’assassinat de Soleimani en sortant un peu plus de l’accord nucléaire est aussi la cruelle métaphore d’un monde où l’Europe prend les coups à la place des autres, comme l’enfant trop faible de la cour de récréation sur qui il est bien commode de se venger.

Mais elle vient aussi montrer une Europe qui ne sait pas qui fait quoi, ni pourquoi. Entre la réaction de Charles Michel sur Twitter quelques heures après la mort de Soleimani, et une présidente de la Commission qui met en scène sa propre communication sur la crise iranienne, quelle place pour le Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell ?

La prétention d’Ursula von der Leyen à présider une Commission qui serait géopolitique dans son ensemble aboutit paradoxalement à affaiblir celui dont le rôle est d’incarner cette dimension internationale. Borrell a d’abord fait les frais de l’élaboration d’une architecture politique qui a fait la part belle aux barons des partis européens, en sacrifiant son rôle de vice-président de la Commission européenne. Le premier déplacement d’Ursula von der Leyen à l’étranger, opportunément consacré au continent africain, s’est étrangement déroulé en l’absence de celui dont on aurait pu espérer qu’il soit le garant d’une nouvelle stratégie africaine de l’UE.

Combien de Libyes ?

Or c’est bien en Afrique que le destin de l’Europe se joue à court et moyen terme, et la dégradation de la situation sur le terrain en quelques semaines, de la Libye au Sahel, illustre l’urgence d’une stratégie européenne cohérente.

C’est bien en Afrique que le destin de l’Europe se joue à court et moyen terme, et la dégradation de la situation illustre l’urgence d’une stratégie européenne cohérente.

Plus que l’Iran, c’est la Libye qui devrait constituer pour les acteurs européens le signal d’alarme le plus puissant, tant l’évolution de la situation a été rapide et profonde, à leurs dépens. Quelques semaines ont suffi pour voir les acteurs russes et turcs prendre la main et réduire les Européens à l’insignifiance - s’activant pour préparer une conférence à Berlin alors que les principaux protagonistes sont déjà dans l’avion qui les emmène à Moscou pour signer un cessez le feu parrainé par Poutine et Erdogan.

Combien de Libyes nous attendent encore ? Combien de points ou de secteurs stratégiques où les acteurs européens poursuivent leurs petits jeux d’intérêts pour s’apercevoir brutalement qu’ils sont déjà hors du "grand jeu" ? L’exemple libyen fait irrésistiblement penser, dans un autre ordre, à l’industrie spatiale, où les acteurs publics et privés continuent leurs escarmouches franco-germano-italiennes alors que l’Europe est menacée d’insignifiance à très court terme, avec des conséquences qu’on a peine à imaginer.

Le magistère de l’anticipation

Il y a donc un enjeu vital à ce que la Commission reprenne la main au plus tôt, pour instaurer un leadership interne et une crédibilité externe, et parvenir à anticiper sur les prochaines crises qui frapperont le continent de façon existentielle.

La crise migratoire, d’abord, qui menace de toutes parts, du Sahel à l’Ukraine en passant par la Turquie et la Libye. En interne, les négociations sur la gestion de l’asile et la répartition des réfugiés restent bloquées. Mais au-delà de ces discussions sur les éventuelles conséquences de nouvelles crises migratoires, comment l’Europe peut-elle se préparer à ces crises elles-mêmes ? Erdogan a déjà commencé à jouer avec les nerfs des Européens en jouant sur les flux vers la Grèce. La seule réponse est-elle d’ajouter des zéros sur le chèque à Ankara ? C’est l’impréparation géopolitique de l’Europe qui nourrit à bon droit l’angoisse migratoire d’une partie des Européens, notamment à l’Est.

Plutôt que de mimer un langage diplomatique incantatoire, c’est un langage de vérité que la nouvelle Commission doit tenir aux Européens.

La crise commerciale transatlantique, ensuite. Après le 15 janvier, si la trêve entre Trump et Xi entre effectivement en vigueur, les coups commenceront à pleuvoir très vite sur l’Europe, avec la violence que l’on connaît. Il s’agit là aussi d’un péril mortel pour l’UE, au cœur de ses prérogatives et de ce qui fait sa puissance réelle, sa capacité à agir comme un véritable acteur international. Avec l’instinct qui le caractérise, Trump a déjà identifié les points faibles et n’hésitera pas à appuyer sur les articulations fragiles. Combien de temps l’Europe peut-elle résister en étant confrontée à un "choix de Sophie" entre l’agriculture française et l’industrie automobile allemande ? Les Irlandais mourront-ils pour la taxe GAFA française, ou les Polonais pour Nordstream 2 ?

Ces derniers exemples montrent bien que la Commission européenne n’a pas les moyens de contrôler le jeu des acteurs nationaux. Mais elle peut les placer devant leurs responsabilités, et exercer un magistère dont on ne peut sous-estimer la puissance : celui de la vision stratégique et de l’anticipation. Plutôt que de mimer un langage diplomatique incantatoire, c’est un langage de vérité que la nouvelle Commission doit tenir aux Européens, si elle veut avoir encore une chance de les faire agir ensemble. Faute de quoi beaucoup d’autre Libyes nous attendent.

 

Copyright : KENZO TRIBOUILLARD / AFP

 

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