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Barkhane - Une analyse de l’engagement militaire français au Sahel

BLOG - 16 Février 2021

Pour bien analyser où nous sommes, il convient de revenir d’abord où nous voulions être. Nous sommes intervenus militairement au Mali, pour la première fois de cette façon en Afrique depuis 1978, parce que nous estimions qu’il s’agissait de la seule manière de contenir une menace djihadiste jugée déstabilisante pour la région et dangereuse pour nos intérêts de sécurité. 

Cette intervention directe, sur demande du gouvernement malien, soulignait aussi par défaut que la France était la seule puissance capable de vaincre militairement les organisations djihadistes de la région du Centre-Sahel. Les forces armées maliennes (FAMa) étaient incapables de s’opposer à elles, les organisations régionales avaient, et ont toujours, les plus grandes difficultés à mettre en place des forces communes efficaces et les rares puissances susceptibles d’engager le combat contre des organisations djihadistes s’y refusaient, au moins directement. 

Dans la forme, l’opération Serval déclenchée en janvier 2013 tranchait également avec les autres formules d’évitement du combat direct que nous avions essayées depuis 1979, de l’appui discret à l’opération humanitaire armée en passant par l’interposition ou la sécurisation, avec des résultats mitigés. De fait, l’opération Serval renouait avec l’"utilité stratégique". Une bonne stratégie doit accorder harmonieusement un but, des moyens et des méthodes, et l’engagement de janvier 2013 répondait alors à ce critère. Ce fut donc un succès, relatif et limité, mais il est difficile d’en imaginer d’autres dans le contexte actuel. La France et ses alliés avaient gagné une campagne mais pas la guerre. Les organisations irrégulières que nous avions combattues et à plus forte raison celles que nous n’avions pas combattues, celles des séparatistes Touaregs Ifoghas en premier lieu, existaient toujours, même amoindries et neutralisées pour un temps. 

L’opération Barkhane : un pari risqué 

La stratégie qui avait présidé au lancement de l’opération Serval était cohérente, elle ne l’était plus à sa fin lorsqu’il a été décidé de prolonger Serval par l’opération Barkhane. En se reposant toujours sur l’hypothèse que la déstabilisation du centre Sahel par les organisations djihadistes, la France décidait de maintenir une force militaire au cœur de la zone la plus critique afin de "contenir l’activité de ceux qui l’on baptisait "groupes armés terroristes (GAT)" à un niveau de menace faible jusqu’à ce que les forces armées locales puissent assurer elles-mêmes cette mission dans le cadre d’une autorité restaurée des États". Précisons qu’il n’est question ici que du volet du "duel des armes" et de la lutte contre les forces combattantes adverses. L’autre volet, qui consiste à s’attaquer aux raisons de tout ordre, politique, idéologique, social ou économique, qui font que ces combattants ennemis existent, est évidemment aussi important et par ailleurs complémentaire du premier. Il en sera cependant peu question ici. 

La stratégie qui avait présidé au lancement de l’opération Serval était cohérente, elle ne l’était plus à sa fin lorsqu’il a été décidé de prolonger Serval par l’opération Barkhane.

L’équation militaire française consistait donc en une course de vitesse entre, d’un côté, l’érosion du soutien des opinions publiques française et régionales à l’engagement français et d’autre part, l’augmentation forte et rapide des capacités tactiques et éthiques des forces de sécurité malienne, nigérienne et burkinabé, les premières concernées. C’était un pari très risqué, car depuis 1962 les opérations françaises où des soldats sont tombés au combat n’ont jamais duré plus de neuf ans. 

Il est même une règle empirique qui veut que toute opération militaire dont on peut estimer qu’elle durera plus de trois ans  sera un enlisement dont il sera difficile de sortir. Or, dans la manière dont on a entamé cette course de vitesse entre 2013 et 2014, tout indiquait que cela allait effectivement être le cas. 

En 2014, la mission principale de Barkhane était donc d’exercer le maximum de pression sur les organisations djihadistes que nous avions combattu en 2013. On notera que l’on excluait de cette guerre les autres organisations, comme Boko Haram, qui pourtant menaçaient aussi certains États du G5-Sahel. On ne touchait pas non plus à toutes les organisations irrégulières maliennes, criminelles ou séparatistes, qui menaçaient tout autant la stabilité du pays que les djihadistes et dont on connaissait par ailleurs la porosité avec ces derniers. 

Avec les moyens dont nous disposions, qui nous empêchaient de contrôler durablement le terrain, "exercer le maximum de pression" consistait à essayer d’éliminer le maximum de combattants adverses, si possible plutôt les cadres. Nous espérions au mieux étouffer l’adversaire et le rendre inopérant, au pire le maintenir à un faible niveau de dangerosité. 

L’expérience historique tend à montrer que cette approche n’a de chance de fonctionner que si on y consacre beaucoup de moyens. Or, cela n’a pas été le cas. Alors que Serval se transformait en Barkhane, nous engagions un contingent d’une même ampleur en République centrafricaine, puis nous avons rejoint en Irak la coalition contre l’État islamique et enfin nous avons déclenché l’opération Sentinelle en France. En l’espace de deux ans, nous avons dispersé nos forces, alors que dans le même temps, on continuait à réduire le budget des armées et leurs effectifs. Il fallut atteindre le rebond budgétaire de 2015 et la fin de l’opération Sangaris en 2016, pour pouvoir augmenter - et très progressivement - les moyens alloués à Barkhane, moyens clairement toujours insuffisants. 

L’expérience historique tend aussi à montrer qu’en deçà d’une masse critique, cette approche est même plutôt contre-productive. Par l’insuffisance de ses moyens, Barkhane a sans doute plus nourri que réduit la force de l’ennemi en lui fournissant les arguments d’un discours nationaliste et surtout en lui laissant l’occasion d’accumuler de l’expérience militaire. Pendant plusieurs années, nous avons pu nous targuer de gagner de manière écrasante tous les combats et même de relativement contenir nos pertes humaines, mais le problème était que ces petites victoires étaient trop peu nombreuses pour avoir un réel effet opérationnel. 

En l’espace de deux ans, nous avons dispersé nos forces, alors que dans le même temps, on continuait à réduire le budget des armées et leurs effectifs.

Ce n’est pas en éliminant 10 combattants ennemis par mois jusqu’en 2018, que l’on pouvait espérer enrayer la montée en puissance de l’ennemi. Dans cette comptabilité macabre, compte tenu des effectifs moyens des combattants et des groupes ennemis (entre 1 500 et 3 000 selon les époques), on peut estimer qu’en dessous de 70 éliminations par mois, l’ennemi se renforce plus par accumulation d’expérience qu’il ne s’affaiblit.

À la recherche de la relève

Le problème majeur de l’équation militaire n’était cependant pas l’efficacité relative de Barkhane contre l’ennemi, mais le fait que derrière ce "bouclier", la "relève" n’est jamais venue. 

Malgré des moyens considérables, la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) n’a guère eu d’impact sur la situation, par son incapacité à mener des opérations militaires. On peut même considérer qu’elle a plus tendance à affaiblir les forces qui y participent qu’à les renforcer. Rappelons que pour beaucoup d’armées africaines, ce type de mission est une aubaine, car les Nations Unies financent, contre remboursement, l’équipement des unités et accordent des primes très substantielles aux soldats qui en font partie. La MINUSMA, comme toutes les missions du même type, est donc considérée comme un investissement plus que comme un engagement, un investissement qui présente l’inconvénient de piéger les meilleurs bataillons dans une pratique antinomique avec les nécessités de la guerre. Pendant que les Katibas djihadistes apprenaient en combattant, les bataillons de Casques bleus, étaient en train d’appauvrir leurs compétences à l’instar des 1 700 soldats burkinabés coincés dans la MINUSMA alors qu’une grande partie de leur pays était attaqué en 2019.

Quant aux forces armées nationales, et en premier lieu les Forces armées maliennes (FAMa), malgré la mission de formation de l’European Union Training Mission (EUTM-Mali), elles ont très peu évolué depuis 2014 et en réalité moins vite que les groupes djihadistes, car personne n’a touché vraiment à la faiblesse structurelle, pour ne pas dire la corruption, de leur infrastructure administrative. 

Le meilleur état-major du monde ne sert pas à grand-chose si les bataillons qu’il dirige sont sur le terrain d’une qualité inférieure à ceux de l’adversaire.

La Force commune du G5-Sahel, créée officiellement en 2017 et qui s’efforce de coordonner l’action des armées locales autour des frontières avec un état-major commun et des bataillons dédiés, est surtout une coalition de faiblesses. Comme toutes les coalitions interafricaines, on y a rapidement buté sur la difficulté de financer des moyens nécessaires à un bon fonctionnement en commun. De toute manière, le meilleur état-major du monde ne sert pas à grand-chose si les bataillons qu’il dirige sont sur le terrain d’une qualité inférieure à ceux de l’adversaire. 

Le Collège de Défense du G5-Sahel représente pour l’instant l’apport le plus intéressant de cette structure.

Une situation qui se dégrade depuis 2015

Au bilan, dans une sorte de fuite en avant organisationnelle, on a multiplié les structures supranationales, en essayant d’y impliquer le maximum de partenaires, alors que le problème résidait surtout dans le fait que les soldats locaux n’étaient pas bien payés, équipés, entrainés, gérés et commandés. Dans ces conditions, et compte tenu par ailleurs de l’incapacité des États, malien et burkinabé en premier lieu, à assurer leur mission d’administration et de justice sous couvert de forces de sécurité efficaces et légitimes, il n’a pas été possible d’enrayer la dégradation de la situation à partir de 2015.

Malgré les accords d’Alger, le conflit du nord Mali contre les séparatistes est resté gelé. De nouvelles organisations djihadistes sont apparues sur de nouveaux espaces comme le Front de libération du Macina (FLM) au centre du Mali, qui finit par s’associer à Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), Ansar Dine et Al-Mourabitoune pour former en 2017 le Rassemblement pour la victoire de l’islam et des musulmans (RVIM). On a vu apparaître également l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) dont l’action s’étend dans la zone des "trois frontières" entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso. Les attentats spectaculaires se sont alors multipliés dans les capitales et par la force ou la séduction d’une offre alternative de justice, les djihadistes ont étendu leur influence dans les zones rurales. 

Par contrecoup, on a vu également se multiplier, parfois avec le soutien des gouvernements mais sans réel contrôle, des milices d’autodéfense nourries par les tensions socio-ethniques croissantes et les nourrissant aussi par leurs exactions. Ce qui a fini par créer un troisième foyer de crise à la frontière malo-burkinabé. 

Face à cela, la stratégie générale française a peu évolué, sinon dans le sens d’une plus grande pression militaire. À la fin de l’année 2018, le taux mensuel de pertes ennemies est passé à presque 20, sans que cela ait changé fondamentalement la situation. L’année 2019 a été une année noire. La violence a doublé par rapport à l’année précédente. Les armées locales ont subi des coups très forts de la part des groupes djihadistes et se sont trouvées au bord de l’effondrement. Dans le même temps, l’image de la France, accusée simultanément d’impuissance, de protéger les séparatistes de l’Azawad, de soutenir des gouvernements corrompus et de s’être associée à des groupes d’autodéfense ou des armées coupables d’exactions, s’est dégradée. Il a fallu cependant l’émotion provoquée par la mort de 13 soldats français le 25 novembre, pour provoquer une réaction forte qui aurait dû être prise beaucoup plus tôt.

Le sommet international de Pau les 13 et 14 janvier 2020 a pris acte de la dégradation de la situation et de la faiblesse des armées locales, mais a conclu qu’il fallait augmenter sensiblement les moyens et l’activité de Barkhane et en accompagner plus étroitement les armées locales, notamment grâce à la Task Force Takuba composée d’équipes de conseillers issus des forces spéciales européennes. 

Une configuration à réinventer

Depuis ces décisions, avec ces nouveaux moyens, Barkhane exerce une pression beaucoup plus forte qu’auparavant sur l’ennemi. 

L’engagement militaire français est probablement à un tournant. Au rythme de ses pertes humaines et de son coût, la posture actuelle ne peut compter probablement que sur un crédit de deux ans seulement d’approbation des opinions.

Les pertes françaises sont plus élevées, mais pour un soldat français qui tombe il y a désormais 100 combattants ennemis. On s’approche dans ces conditions de la neutralisation de l’EIGS et peut-être aussi d’AQMI.

L’engagement militaire français est donc probablement à un tournant. Au rythme de ses pertes humaines et de son coût, la posture actuelle ne peut compter probablement que sur un crédit de deux ans seulement d’approbation des opinions. Il est peut-être donc utile de profiter des succès tactiques et opérationnels du moment pour en changer et se placer dans une configuration militaire durable plus discrète et au moins aussi efficace.

L’urgence réside dans la consolidation rapide des forces armées locales, les Forces armées maliennes (FAMa) en premier lieu. Il n’y pas d’autre solution pour cela que la fusion des unités locales avec des unités françaises ou européennes. L’engagement de la Task Force Takuba va dans ce sens, mais cette opération est trop lente et trop limitée en volume pour avoir un effet opérationnel significatif. Pour lui donner l’ampleur nécessaire et étendre cet engagement aux forces armées nigérienne et burkinabé, il est possible de s’appuyer sur les Pôles français de coopération de Dakar et Libreville afin de fournir des détachements de la valeur d’une section interarmes intégrés à chaque bataillon local, en priorité ceux dédiés à la Force commune du G5-Sahel, et des détachements aériens de pilotage-maintenance auprès des armées de l’Air. 

L’hybridation de l’avant ne peut cependant être efficace que si elle soutenue par un "Takuba de l’arrière". Rien de solide sur la durée n’est possible sans une professionnalisation des armées, au sens de dépolitisation, mais aussi d’administration efficace et contrôlée des ressources humaines et budgétaires. C’est un front pratiquement aussi important que le front des combats et sur ce terrain aussi les organisations djihadistes ont pour l’instant l’avantage sur des institutions corrompues. 

Cet effort de renforcement des structures locales ne peut s’effectuer qu’en réduisant parallèlement notre embasement au Nord-Mali et en ne conservant que des unités d’intervention, au moins le Groupement aéromobile, sans doute à Bamako ou à Niamey, mais éventuellement hors de la région critique. Le nouveau dispositif, qui pourrait recevoir un nouveau nom afin de symboliser une rupture, pourrait ainsi s’appuyer en 2022 sur trois forces : raids et frappes-unités hybrides de contrôle de zone-unités d’intervention, dont on peut espérer qu’elles permettent de contenir et de presser l’ennemi sur la longue durée et à un coût humain, financier et symbolique inférieur. 

 

Copyright : Francois Mori / POOL / AFP

 

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