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Au-delà du consensus : quatre nuances de politique chinoise à l’heure de la campagne américaine

BLOG - 2 Juillet 2020

La question chinoise est au cœur du débat électoral américain : mais s’il existe "du" consensus sur chacun des principaux terrains de cet affrontement, il n’y a pas "un" consensus général bipartisan à Washington sur une stratégie Chine et sa traduction en moyens et objectifs politiques concrets. Le contexte électoral et l’hyper-polarisation de la politique américaine brouillent le débat et les positionnements, quand ils ne provoquent pas de véritables retournements. Or ces différences et les rapports de force politiques en cours détermineront la politique américaine dans les années à venir. Cet article propose une typologie croisant deux grilles de lecture, thématique et partisane, et met en lumière la coexistence de quatre grandes familles afin d’éclairer notre propre débat, en France et en Europe.

La grille de lecture thématique décline les trois prismes prioritaires à travers lesquels la relation bilatérale est considérée depuis Washington :

  • Économique : le prisme économique se décline selon trois angles : accent sur les emplois américains et la politique industrielle ; accent sur la compétition technologique ; accent sur les normes de travail et environnementales, voire sur les droits de l’homme. Si la nécessité d’un rôle accru de l’État fédéral est admise par tous, les orientations de politique industrielle et technologique varient selon la nature du rôle étatique envisagé et le lien avec le secteur privé.
     
  • Stratégique : cette perspective met l’accent sur la compétition militaire, avec généralement un fort accent technologique, la suprématie technologique demeurant un fondement essentiel de la puissance et du maintien (souhaité) d’une suprématie mondiale (type Third offset de l’administration Obama).
     
  • Idéologique (ou "civilisationnelle" pour les nationaux-conservateurs qui insistent sur la religion) : ici, c’est le modèle américain qu’il faut défendre, avec un accent plus fort sur la liberté religieuse pour les trumpistes, sur les droits de l’homme et la démocratie pour les démocrates. À noter le ralliement des évangéliques, élément constitutif et indispensable de la base de Trump, à la posture la plus dure avec la volonté de punir la Chine, pour le Covid comme pour la persécution des chrétiens de Chine et des Ouïgours du Xinjiang. Le sénateur Josh Hawley, l’un des plus fervents partisans de Trump au Sénat, s’est fait le porte-parole de cette nouvelle croisade, qui n’est pas exempte de contradictions.

Les grands marqueurs de différenciation sont le cadre bilatéral ou multilatéral, [...] le militaire ou l’économique, et le degré d’interventionnisme ou de désengagement international.

Cette grille de lecture thématique, croisée avec une grille partisane, produit une typologie thématique déclinée en quatre grandes familles, à l’intersection des camps politiques et des positions stratégiques de think tankers affiliés. La défense des principes (valeurs et droits de l’homme) est invoquée dans chaque camp. Le découplage total n’est envisagé par personne. Les grands marqueurs de différenciation sont le cadre bilatéral ou multilatéral, l’accent principal sur le militaire ou l’économique, et le degré d’interventionnisme ou de désengagement international.

1/ Les trumpistes :

L’approche de l’administration actuelle, synthétisée en mai 2020 dans un document stratégique sur la Chine résumant les stratégies nationales déjà publiées (NSS 2017 et NDS 2018), peut être résumée en cinq points :

  • Le "paradigme iranien" domine : il faut une "pression maximale" qui poussera le régime chinois à échouer et/ou obéir (une forme de stratégie de "changement de régime économique").
  • Unilatéralisme : les États-Unis n’ont besoin de personne pour contrer la Chine, les alliés rentreront dans le rang.
  • Le système international fait partie du problème : les organisations internationales sont pénétrées et instrumentalisées par la Chine, et augmentent l’influence chinoise. Il faut en quitter le plus possible, ignorer celles qu’on ne peut détruire, et construire des institutions alternatives contre la Chine dans les domaines nécessaires.
  • Il n’y a pas de cause commune possible entre Washington et Pékin donc aucune voie de coopération possible (la fidélité de Trump à ce point est variable).
  • La relation bilatérale avec Taïwan se retrouve au sommet des priorités de la Maison Blanche en Asie, en écho aux positions du Congrès, mais à rebours des propos antérieurs du président Trump.

2/ Les démocrates-centristes (Biden) :

À ces principes, les démocrates-centristes, qui donneraient le ton d’une administration Biden, opposent cinq postulats distincts :

  • Cette compétition sera gagnée "à la maison" : il faut réformer l’économie américaine et améliorer d’abord l’état du pays ; la recherche et le secteur technologique doivent être les priorités.
  • Les États-Unis sont plus forts parce que et quand ils travaillent avec leurs partenaires et alliés : le monde est multipolaire et il n’y a pas d’alternative aux alliances, qu’il faudra reconstruire, consolider, étendre, ou inventer.
  • Une autre priorité doit être de s’investir pour réformer les organisations internationales existantes de l’intérieur : le désinvestissement américain laisse le champ libre à la Chine.
  • Il ne s’agit pas d’un jeu à somme nulle : il existe des domaines de coopération possible (climat), et certains investissements chinois sont bénéfiques pour l’économie mondiale (par exemple dans les infrastructures en Afrique).
  • Les autres pays ne veulent surtout pas devoir choisir entre les États-Unis et la Chine : il faut éviter de leur imposer ce choix binaire

Parmi les tenants de cette position, certains préconisent une attitude beaucoup plus ferme, appuyée sur la défense des valeurs (Taïwan, Hong Kong, chrétiens et Ouïgours de Chine) : on retrouve là ce que défendaient aussi bien Warren que Sanders pendant la campagne. Cette position démocrate-centriste est en revanche très éloignée de la posture d’une partie de l’aile progressiste que l’on retrouve chez les puristes de la quatrième famille.

3/ Les républicains-traditionnels (y compris les ex-néoconservateurs non convertis au trumpisme) :

Ils ont des points communs avec les démocrates-centristes (accent sur les alliances) comme avec les trumpistes (défense sacro-sainte de Taïwan), mais leur prisme est avant tout stratégique, avec une forte dimension militaire et technologique. Les organisations internationales qui comptent sont donc surtout les alliances militaires, mais les autres sont utiles pour la légitimité. Les Européens sont indispensables car ils devront assurer la sécurité de l’Atlantique Nord (avec le soutien américain). La tribune récente de Elbridge Colby et Wess Mitchell dans le Wall Street Journal symbolise bien cette approche.

Tous partagent un même tropisme militaire et un consensus sur l’importance de gagner la guerre technologique et de financer l’innovation de défense.

Les différences entre l’approche Biden et celle-ci sont surtout liées à l’accent mis sur les réformes économiques au sein des États-Unis, concession à la priorité intérieure : pour le reste, ces positions sont largement convergentes, et pourraient donc présager d’un nouveau consensus bipartisan. Ainsi, les analystes à sensibilité démocrate comme Julie Smith, Mélanie Hart, Ely Ratner, qui pourraient certainement faire partie d’une administration Biden, sont très proches d’analystes républicains "traditionnels" comme Aaron Friedberg ou Evan Feigenbaum, qui auraient peuplé une administration républicaine classique mais sont rejetés par le trumpisme : tous partagent un même tropisme militaire et un consensus sur l’importance de gagner la guerre technologique et de financer l’innovation de défense.

4/ Les démocrates-Quincy (anti-militaristes, "réalistes", mais aussi les "restrainers", incluant des libertariens de droite type the American Conservative) :

Ils partagent des éléments avec la première ou avec la deuxième famille :

  • Un certain dédain trumpien des alliés, asiatiques comme européens, qui doivent prendre en charge leur défense, position qui va jusqu’à proposer d’abandonner Taïwan à la Chine ("realpolitik").
  • La vision d’une compétition avant tout économique : pour y faire face, la priorité doit être la reconstruction économique intérieure, notamment infrastructures, santé, éducation, recherche.
  • Un accent sur les domaines de coopération avec la Chine, notamment le climat.

Dans ce camp, l’accent mis par les progressistes pendant la campagne, Sanders et Warren en tête, sur la nécessité de contrer le "modèle autoritaire-corrompu" chinois, est désormais contesté. L’inquiétude dominante est qu’une nouvelle bipolarité ne protège et même n’enfle à nouveau le budget du Pentagone, et détourne une nouvelle administration des priorités intérieures du pays (économiques, sociales, raciales), le tout en donnant une seconde vie à un consensus bipartisan militariste et interventionniste honni. Ainsi Peter Beinart ou Stephen Wertheim, insistent sur l’urgence au contraire de refuser le narratif de compétition stratégique et de Guerre Froide, faute de quoi les États-Unis risquent de se retrouver entraînés dans une nouvelle course aux armements, qui mènera à de nouvelles guerres par procuration, le tout sous fond de racisme anti-asiatique.

Une administration Trump 2 bénéficierait de la convergence des points de vue européen et américain sur la Chine accélérée par la pandémie ; mais la coopération transatlantique sur la Chine demeurerait compliquée : l’approche transactionnelle trumpienne serait accentuée face à des Européens considérés comme adversaires commerciaux et moins utiles stratégiquement que les partenaires asiatiques. Une telle approche transactionnelle confirmée pourrait même mettre l’OTAN dans la balance. Surtout, le président Trump redeviendrait le principal facteur perturbateur du consensus sur la Chine et de la politique étrangère en général, un aspect qui ne fera que s’accentuer s’il est réélu – la campagne sera derrière lui et le débat entre les différentes branches pourrait reprendre. Ce dernier point compliquera le positionnement des Européens, si l’administration exige un alignement sans discussion sur des dossiers sensibles qui resteraient sujets aux retournements d’un président coutumier des revirements impulsifs.

Une victoire Biden devrait conduire à une volonté de "reset transatlantique", mais sa nature, et la réinvention d’un contrat transatlantique pour le 21e siècle réclamerait des efforts de part et d’autre. Une administration démocrate aurait des priorités avant tout intérieures, aspect renforcé dans le double contexte Covid et post-George Floyd. Sur la scène internationale, elle verrait l’urgence d’une relance de la coopération multilatérale. Une administration démocrate pourrait envisager de manière plus sereine le développement d’une autonomie stratégique européenne. Mais les dossiers commerciaux (tarifs douaniers, réglementations environnementales, filtrage des investissements), ainsi que les enjeux numériques (taxation des GAFA, régulation des plateformes), pourraient occuper le devant de la scène transatlantique. Sur ces dossiers cruciaux, ce ne sont pas les habituels interlocuteurs de la relation transatlantique qui prendront les décisions majeures. La volonté de coopérer sur la diplomatie climatique ouvre des possibilités, mais la coopération avec la Chine se heurtera à la réalité de la pratique chinoise en la matière.

En conclusion, le simple retour des États-Unis à une approche plus coopérative des relations internationales devrait au moins permettre une conversation transatlantique plus rationnelle sur la Chine avec l’ensemble de l’administration américaine. Mais le virage asiatique de la politique étrangère américaine sortira définitivement confirmé de l’épreuve Covid-19. L’Europe devra donc trouver sa place – et avant tout sa voix.

 

Copyright : WANG ZHAO / AFP

 

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