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Attentat de Strasbourg : "Malgré les attaques, la France ne se tient pas statique et n’est pas condamnée à subir”

Interview de Hugo Micheron

INTERVIEW - 14 Décembre 2018

Mardi soir, un homme qui fut ensuite identifié comme étant Cherif Chekatt, un strasbourgeois de 29 ans, a tiré à plusieurs reprises sur la foule au marché de Noël de Strasbourg. Cinq personnes sont décédées suite à cette attaque et plus de 700 membres des forces de l’ordre ont été déployés pour le retrouver alors qu’il avait pris la fuite. Qui était-il et comment la France fait-elle face à ces attaques de type djihadiste ? Hugo Micheron, doctorant à la Chaire d'Excellence Moyen-Orient Méditerranée de l'ENS, nous livre son analyse.

Quel était le profil de Cherif Chekatt, auteur de l’attentat de Strasbourg ?

Cherif Chekatt correspond à l’un des profils qui s’est affirmé avec l'émergence de Daesh en Syrie et en Irak. D’une part, il a un passé de délinquant très affirmé, avec 27 condamnations dans trois pays différents. D’autre part, il a fréquenté les milieux islamistes strasbourgeois pendant plusieurs années. Il a été dit qu’il s’était radicalisé en prison, ce qui n’est pas tout à fait vrai. En réalité, il a été signalé en prison comme prosélyte, c’est-à-dire qu’il avait déjà des convictions très endurcies et qu’il cherchait à s’imposer comme un meneur auprès des autres détenus. Ce profil dit "hybride" est un des profils que Daesh a cherché à recruter - de façon inédite, puisque c’est la seule organisation djihadiste à faire cela. Ces individus étaient identifiés comme étant capables d'administrer la violence et de participer aux basses besognes du groupe en Syrie, mais aussi comme capable de fournir des planques et des armes dans le cadre d’opérations en Europe.

En réalité, Cherif Chekatt a été signalé en prison comme prosélyte, c’est-à-dire qu’il avait déjà des convictions très endurcies et qu’il cherchait à s’imposer comme un meneur auprès des autres détenus.

Ce n’est pas un profil nouveau pour autant : Mohamed Merah, en 2012, était un modèle du genre. Il évoluait dans les milieux délinquants de la cité des Izards à Toulouse, et en même temps, il fréquentait depuis de nombreuses années les milieux djihadistes toulousains. Par exemple, son mentor et beau-frère par alliance était Sabri Essid, condamné en 2007 pour avoir cherché à se rendre pour participer au djihad en Irak. Il était également proche des frères Clain qui ont revendiqué les attentats du 13 novembre 2015 pour le compte de Daesh. 

Il y a un parallèle intéressant à faire entre Strasbourg et d’autres villes, notamment Toulouse et Nice, voire la région lilloise. Dans les trois villes, des noyaux de djihadistes ont été constitués durant les années 2000. A Strasbourg, le Groupe islamique armé (GIA), une organisation djihadiste très active durant la guerre civile algérienne et responsable de l’attentat de Paris en 1995, avait mis en place des réseaux dans la ville en lien avec le groupe de Francfort, démantelé en Allemagne peu avant le 11 septembre 2001. A l’été 2012, les Strasbourgeois (comme les Toulousains) font partie des premiers djihadistes à partir en Syrie. Comme les Toulousains, ils ont souvent été distingués par Daesh, comme le prouve la participation de Fouad Aggad, un Strasbourgeois, aux attentats du 13 novembre (il était présent au Bataclan).

Pouvez-vous nous rappeler comment fonctionne le système des fichés S et pourquoi il est tant critiqué ?

Il s’agit d’un outil de travail, une sorte d’annuaire dont se servent les services de police. Les promoteurs de solutions faciles qui voudraient incarcérer préventivement tous les fichés S font circuler une idée fausse. A partir du moment où il s’agit d’un outil de recueillement, quand bien même le gouvernement déciderait d’emprisonner tous les fichés S demain (et sur quelle base légale ?), il faudrait recréer un autre instrument similaire pour recenser les informations existantes sur les éventuels suspects. En réalité, ceux qui défendent cette idée demandent autre chose : la judiciarisation d’individus en dehors du cadre légal qui existe dans un Etat de droit comme la France. C’est l’un des pièges que nous tendent les djihadistes : sortir du cadre démocratique, nous dédire sur la base de notre propre modèle.

Le débat autour des fichés S est un débat dangereux car il laisse croire que seule une réponse sécuritaire pourrait régler le problème et que l’on ne serait pas assez armé pour cela. Or, la France dispose déjà de l'arsenal juridique le plus développé en Europe pour lutter contre le djihadisme. En réalité, en revenir toujours à ce débat autour du sort à réserver aux fichés revient à reproduire les erreurs du passé : on sur-singularise l’approche du phénomène et on le déconnecte de toutes dynamiques extérieures.

Le débat autour des fichés S est un débat dangereux car il laisse croire que seule une réponse sécuritaire pourrait régler le problème et que l’on ne serait pas assez armé pour cela.

La réalité du djihadisme est exactement inverse. C’est un mouvement qui s’est construit dans le temps, qui a émergé dans le cadre de la guerre en Afghanistan dans les années 1980, et qui s’est propagé d’abord dans tout le monde musulman puis en Europe dans le courant des années 2000. Cette projection définit une géographie qui est déterminée et qui fait émerger des dynamiques collectives qui lient les différents territoires du djihadisme entre eux. Strasbourg est un bon exemple de ces évolutions puisque, comme je le rappelais, les djihadistes algériens ont tenté d’y essaimer leurs idées dès la fin du XXe siècle ! Déjà, ils projetaient de s’en prendre au marché de Noël de Strasbourg (attentat déjoué en 2000) et ambitionnaient de semer les graines de la discorde au coeur de la société française à travers une campagne d’attentats, ce que Daesh cherchera à concrétiser 15 ans plus tard. En comprenant ces dynamiques, on comprend que ce n’est pas uniquement la France qui est touchée mais une évolution globale qui a des répercussions locales. La réponse se situe à l’interstice de plusieurs domaines. Elle impliquera forcément de comprendre les transformations internes à l’islam, le développement de l’influence islamiste sur cette période et sa traduction spécifique dans des contextes locaux en France, en Allemagne, en Belgique, en Grande-Bretagne mais aussi à l'échelle de ces territoires, à l’intérieur de certains quartiers, comme celui de Neudorf où a été tué l’assaillant du marché de Noël à Strasbourg le matin du 14 décembre.

Quels moyens ont été déployés pour retrouver l'attaquant et comment expliquez-vous que cette traque soit si longue ?

L’individu, qui a pris la fuite, n’a pas cherché la mort dans un premier temps, ce qui est d’habitude l’apanage des djihadistes. Ils cherchent ce qu’ils appellent le "martyre". La traque en rappelle d’autres : celle de Mohamed Merah en mars 2012 qui s’était réfugié chez lui et avait fini par affronter les forces de l’ordre, mais aussi celle des frères Kouachi qui avait duré 48 heures. Il a eu aussi celle de Salah Abdeslam qui, après les attentats du 13 novembre, s’était réfugié à Bruxelles. Sa traque avait duré quatre mois mais il avait fini par être retrouvé à 400 mètres de la maison où il avait grandi, bénéficiant de la complicité de son entourage. Cela est très probablement le cas ici.

Les traques de ce type sont toujours délicates, parce que l’autorité de l’État est défiée. La France a désormais une expérience de ces situations, ce qui fait qu’elle est très réactive, quoiqu’en disent certains. Dès l’attentat, le plan blanc de prise en charge des blessés a été déclenché et la collaboration avec l’Allemagne a été immédiatement mise en place. Il ne faut pas occulter ces éléments qui doivent être réinsérés dans un panorama plus large où, malgré les attaques, la France ne se tient pas statique et n’est pas condamnée à subir.

Malgré les attaques, la France ne se tient pas statique et n’est pas condamnée à subir.

Il faut retenir que le djihadisme ne nous est pas tombé sur le bout du nez en 2015 avec les attentats de Charlie Hebdo ; de la même façon, il ne va pas disparaître du jour au lendemain. Daesh a été défait en Irak et au Levant, ce qui était une étape indispensable, mais cela ne veut pas dire que nous n’avons plus de djihadistes en Europe. Sur le plan de la compréhension des événements et de ce phénomène, nous sommes en train de rattraper notre retard, qui était colossal il y a trois ans

Cela va permettre d’établir le diagnostic général de la situation qui va faire émerger les bonnes solutions. Cela prend du temps, car cela repose sur des recherches de terrain et sur la collecte de matériaux empiriques (un travail particulièrement complexe compte tenu de la dangerosité de ces individus), loin de toute approche idéologique et sans aucune forme de déni de la réalité.

De nombreuses publications ont vu le jour sur le sujet depuis 2015. Plusieurs nouveaux travaux de recherche sont en cours de finalisation et devraient nous permettre de réparer le sentiment d’asymétrie collective qui nous envahit à chaque attentat. Ce même sentiment nous fait penser que les djihadistes nous connaissent mieux que nous ne les connaissons. Ce rapport est en train de s’inverser et, à cet égard, la barbarie des attentats djihadistes les a rendu extrêmement visibles. D’un malheur, il est possible de tirer les leçons pour la suite, à condition de faire le travail et de ne pas se résigner.

 

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