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Annalena Baerbock, une nouvelle Merkel ?

ARTICLES - 26 Mai 2021

Les élections fédérales qui se tiendront en Allemagne le 26 septembre 2021 désigneront le successeur d’Angela Merkel à la tête du pays. Avec un parti écologiste bien placé dans la course aux élections, Annalena Baerbock, nouvelle figure politique à la tête du parti, s’impose comme une candidate sérieuse à la Chancellerie. Alexandre Robinet-Borgomano, responsable du programme Allemagne de l’Institut Montaigne et Marion Van Renterghem, journaliste et essayiste, dressent le portrait de celle qui pourrait succéder à Angela Merkel. 

Imaginez une candidate à la chancellerie sans charisme évident, longtemps ignorée du grand public, à peine maquillée et habillée simplement, plus portée à l’étude des dossiers qu’à la communication et aux grands discours, louée pour son pragmatisme, son art de la négociation et du compromis, politicienne méthodique capable d’assurer en coulisses son ascension dans le parti, longtemps mésestimée et reléguée au rang de "gamine", soudain regardée comme un phénomène exceptionnel dans la vie politique allemande... On voudrait dessiner le portrait d’Angela Merkel en 2005, sur le point de damer le pion à Gerhard Schröder et de prendre la tête de la Chancellerie, qu’on ne s’y prendrait guère autrement. Il s’agit pourtant d’Annalena Baerbock : 40 ans, fine négociatrice, femme de dossiers, dépourvue d’expérience gouvernementale, méconnue du grand public jusqu'à son élection à la tête des Grünen en 2018, longtemps restée dans l’ombre du charismatique coprésident des Verts, Robert Habeck, et désignée le 19 avril 2021 pour conquérir la Chancellerie. Paradoxalement, cette adversaire des conservateurs au pouvoir qui se présente comme la candidate du "renouveau" est loin d’être l’opposé de l’actuelle Chancelière. Comme elle, elle pourrait surprendre et marquer l’Histoire. Son accession à la tête de la première puissance économique européenne est désormais possible. Son parti est devenu dans les sondages la première force politique d’Allemagne -devant la CDU. Après avoir élu la première femme Chancelière, la première également à être née après la Deuxième guerre mondiale, l’Allemagne sera-t-elle à nouveau à l’avant-garde en portant au pouvoir la première Chancelière du parti écologiste ? 

La candidate du renouveau 

Elle est arrivée tout en douceur aux portes du pouvoir. Les Verts allemands ont donné l’exemple de la civilité et de l’harmonie en laissant leurs deux co-présidents se départager eux-mêmes, avec le sourire et sans même passer par le vote des militants, pendant que leurs adversaires conservateurs s’épuisaient dans une guéguerre fratricide, opposant Armin Laschet, Président de la CDU, à Markus Söder son allié bavarois. Fini, le temps où les Verts s’entredéchiraient en public entre idéalistes et pragmatiques, "fundis" et "realos". Les tendances existent toujours mais les "realos" l’ont emporté, transformant le mouvement en un parti de gouvernement qui a déjà participé pendant sept ans au gouvernement fédéral aux côtés du chancelier social-démocrate (SPD) Gerhard Schröder, et à onze gouvernements régionaux sur seize dans des coalitions avec la droite comme avec la gauche, des conservateurs de la CDU au SPD en passant par les radicaux de Die Linke ou les libéraux du FDP. Robert Habeck s’est incliné cordialement pour céder la place à sa coéquipière : "Chère Annalena, je t’en prie, à toi le devant de la scène !", lui a-t-il dit ce 19 avril, avant qu’elle ne prenne place devant le pupitre pour son premier discours de candidate à la chancellerie. "Je me présente comme candidate du renouveau, a-t-elle commencé. Pour le maintien du statu quo, il y a déjà suffisamment de candidats..."

Les candidats à sa succession ont tous intérêt à ne pas prôner la rupture, mais à s’inscrire dans la continuité politique de celle qui a marqué pendant seize ans l’histoire de l’Europe et accompagné une Allemagne heureuse.

Ces candidats du statu quo, qu’elle ne nomme pas, sont ses deux principaux concurrents - l’actuel Vice-Chancelier et Ministre des Finances Olaf Scholz (SPD) et le Ministre Président du Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, le Chrétien-démocrate Armin Laschet. Contrairement à eux, elle n’a jamais été ministre, ni dirigé un Land. Elle sait que son principal atout est de pouvoir incarner cette volonté de changement qui traverse actuellement le pays : comme le révèle un sondage publié par la Süddeutsche Zeitung, plus de 60 % des électeurs souhaitent un nouveau modèle de gouvernement, après l'essoufflement du modèle de "grande coalition" entre le SPD et la CDU. Il lui faut cependant jouer finement : les Allemands ne veulent pas pour autant en finir avec la prospérité et la sacro-sainte stabilité qu’Angela Merkel a su installer en Allemagne. 

La popularité persistante de l’actuelle chancelière, étonnante au terme de quatre mandats successifs, indique que les candidats à sa succession ont tous intérêt à ne pas prôner la rupture, mais à s’inscrire dans la continuité politique de celle qui a marqué pendant seize ans l’histoire de l’Europe et accompagné une Allemagne heureuse. Annalena Baerbock pousse même le zèle jusqu’à reprendre parfois la pose emblématique d’Angela Merkel, cette fameuse figure du losange qu’elle forme avec ses mains. Elle sait qu’elle ne peut que tirer parti de l’image largement diffusée sur les réseaux sociaux en Allemagne, où l’on voit Angela Merkel s’entretenir avec elle sur les bancs du Bundestag, et poser un regard bienveillant sur celle qui pourrait bientôt lui succéder. Celle-ci prend soin de ne jamais attaquer directement l’action de la Chancelière. Les deux femmes s’estiment et s’apprécient, au point qu’Annalena s’en est voulu d’avoir cédé à la vacherie politicienne en laissant entendre que les tremblements qui avaient saisi Angela Merkel à l’été 2019 pouvaient être interprétés comme les premières conséquences du changement climatique sur la vie politique allemande. Elle s’en est excusée publiquement.

Génération Annalena 

Le "renouveau" annoncé d’Annalena Baerbock à la tête de l’Allemagne, si elle est élue, ne serait pas tant une rupture dans la vie politique allemande, mais plutôt un changement de génération. Elle a 40 ans. L’année même où Merkel accédait à la Chancellerie, en 2005, elle terminait ses études et faisait ses premiers pas comme militante au sein du parti écologiste. Quelques années plus tard, elle prend la tête de la fédération des Verts du Brandebourg et est élue députée au Bundestag en 2013, assumant le rôle de porte-parole des verts pour le climat, la compétence centrale de son parti. Contrairement à ses principaux concurrents -tous sexagénaires- elle a grandi dans une Allemagne réunifiée et réconciliée avec elle-même. Contrairement à Angela Merkel, qui vient de ce pays disparu, elle a découvert l’Est pour la première fois à l’occasion d’une compétition de trampoline, organisée à Dessau, lorsqu’elle avait 10 ans. Les combats qu’elle porte, et en premier lieu son engagement pour le climat, sont emblématiques de son temps : une génération marquée, précisément, par les seize ans de prospérité qu’ont été les années Merkel.

Parmi les signes de ce saut générationnel, Annalena Baerbock et Angela Merkel ont l’une et l’autre un rapport différent à la féminité. Angela Merkel s’est imposée à la fin des années 1990 dans un parti conservateur dominé par des hommes, mais ne s’est jamais présentée comme "féministe". Annalena Baerbock, à l’inverse, a pu profiter des positions féministes ouvertement défendues par les Verts pour s’imposer à la tête de son parti.

Comme le révèle une interview du Co-Président des Verts, Robert Habeck, publiée dans Die Zeit en avril 2021, "le fait qu’Annalena soit une femme dans une compagne électorale largement masculine a joué un rôle central dans sa désignation". Si l’égalité homme-femme est au cœur du combat politique mené par les Verts, c’est moins en tant que femme, et davantage en tant que mère, qu’Annalena Baerbock entend affirmer sa singularité dans la course à la Chancellerie. 

Parmi les signes de ce saut générationnel, Annalena Baerbock et Angela Merkel ont l’une et l’autre un rapport différent à la féminité.

Angela Merkel a toujours entretenu une séparation stricte entre son action politique et sa vie privée : on sait juste qu’elle est divorcée et remariée avec l’éminent physicien Joachim Sauer, dont elle a élevé les enfants. Annalena Baerbock, à l’inverse, a fait de sa situation familiale un argument : mariée à un conseiller en communication politique et lobbyiste de la Deutsche Post, cette mère de deux enfants explique qu’elle n’aurait pu mener de front sa carrière politique et l’école à la maison sans le soutien de son mari. Cherchant à justifier son absence d'expérience gouvernementale - sa principale faiblesse par rapport à ses concurrents- elle affirme que "trois ans comme députée, présidente du parti et mère de deux enfants, renforce le tempérament". De son enfance à sa formation universitaire, et jusqu’à son mariage, tous les éléments de la biographie d’Annalena Baerbock semblent intimement liés à la politique. Elle grandit en milieu rural, dans une ferme restaurée à proximité de Hanovre et dès son plus jeune âge, ses parents, qu’elle qualifie elle-même de "hippies", l’emmènent à des manifestations contre le nucléaire et pour la paix. Elle étudie les sciences politiques et le droit international à Hambourg et à la London School of Economics à Londres, rêve de devenir correspondante de guerre et entre en politique "presque par hasard" à l’occasion d’un stage au parlement européen auprès de la députée verte Elisabeth Schroedter. 

La candidate des Verts à la chancellerie incarne dans la vie politique allemande cette nouvelle génération qui conçoit la politique comme un projet de transformation économique et sociale, appuyée sur une vision d’avenir soucieuse de préserver les droits des générations futures. Une génération écologiste "réaliste", incarnée par ces "realos" qui, comme Annalena Baerbock, ont largement contribué à réorienter le positionnement économique du parti Vert en faveur du soutien à l’économie de marché et à l’innovation. Inspirée par l’exemple de Winfried Kretschmann, le Ministre président vert du Baden Würtemberg, elle est consciente que la transformation verte de l’Allemagne ne pourra se faire qu’avec le soutien de l’industrie et des syndicats - et avec modération. 

Une Chancelière géopolitique 

Cette génération est également favorable à ce que l’Allemagne assume davantage de responsabilités sur la scène européenne et internationale. Spécialiste des questions climatiques, Annalena Baerbock a su mettre en avant son expertise dans ce domaine des relations internationales. Profondément pro-européenne, elle plaide pour une renforcement des capacités de défense de l’Union et souhaite que l’Europe affirme une position plus souveraine face aux régimes autoritaires. Elle milite pour l’Europe de la défense souhaitée par Emmanuel Macron, qu’elle a rencontré en février 2020, lors de la Conférence de Munich sur la sécurité. Dans un entretien qu’elle a accordé récemment à la FAZ, Annalena Baerbock a présenté une approche "réaliste" des questions de sécurité et de défense. Pour elle, l’Europe doit affirmer davantage ses valeurs face aux régimes autoritaires comme la Chine ou la Russie. Concrètement, cela signifie notamment que l’Allemagne doit renoncer au projet de pipeline Nord Stream II, et que l’Europe doit exclure l’entreprise chinoise Huawei de la construction des infrastructures de 5G. Cette affirmation d’une chancelière allemande "géopolitique" est sans doute le trait qui la distingue le plus nettement d’Angela Merkel.

Autoproclamée candidate du "renouveau", Annalena Baerbock incarnerait plutôt, sous les traits d’une génération nouvelle, la continuité de l’Allemagne qu’Angela Merkel a modernisée.

Elle et son parti portent haut la critique selon laquelle Angela Merkel n’aurait été qu’une excellente gestionnaire de crise, attachée à administrer la prospérité de l’Allemagne, mais incapable de développer une vision de long terme pour son pays. Elle reproche au gouvernement actuel d’avoir "navigué à vue" ces dernières années, en "réagissant aux crises au lieu d’investir dans l’avenir", et promet d’incarner un nouveau leadership politique "transparent et décidé, capable d’apprendre de ses erreurs et de se remettre en question". De son enfance en Allemagne de l’Est, l’actuelle Chancelière a en effet conservé un rejet profond de toute idéologie, justifiant son pragmatisme par le fait que "la politique commence par le fait de regarder la vérité en face".

C’est un refus idéologique d’une autre nature -animé désormais par la priorité donnée à la protection du climat- que semble défendre Annalena Baerbock. Interrogée par le journal Die Zeit dans un podcast diffusé le 17 mai 2021, elle refuse par exemple de définir sa préférence entre le système communiste et le système capitaliste : pour elle, la politique climatique est à même de tenir ensemble un impératif de justice sociale, dans la mesure où les catégories les plus fragiles de la population sont les premières victimes du changement climatique, et d’assurer une prospérité économique durable, dans la mesure où les technologies vertes sont les principaux vecteurs de la croissance de demain.

Autoproclamée candidate du "renouveau", Annalena Baerbock incarnerait plutôt, sous les traits d’une génération nouvelle, la continuité de l’Allemagne qu’Angela Merkel a modernisée. Le journaliste Ulrich Schulte, auteur d’un essai sur les Verts ("Die Grüne Macht. Wie die Ökopartei das Land verändern will", 2021), va plus loin encore. Selon lui, la candidate écologiste serait même contrainte de prolonger l’action de l’actuelle grande coalition : au lendemain de la pandémie, obligée d’éviter un creusement des déficits publics tout en refusant d'apparaître comme le parti de l'interdiction (Verbot-Partei), elle ne pourrait se permettre aucune rupture significative dans la politique allemande, à l'exception d’une limitation de vitesse fixée à 130 km/h, d’un soutien plus ferme à l'électromobilité, d’une augmentation du prix de la tonne de CO2 et de celle des indemnités chômage... Elle resterait pragmatique et raisonnable, engagée pour le climat, l’Europe, les réfugiés. "Annalena Baerbock incarne l’Allemagne moderne comme aucune autre personnalité politique, écrit Ulrich Schulte : sympathique, décontractée, fondamentalement raisonnable et tournée vers les autres. Mais en aucun cas radicale ou radicalement à gauche.".

Les élections allemandes du 26 septembre représentent à la fois un suspense total et, pour l’Europe, un enjeu relatif. Un suspense, car personne n’est en mesure aujourd’hui de dire qui, de la Verte Annalena Baerbock, du conservateur Armin Laschet, ou même de l’outsider du moment, le social-démocrate Olaf Scholz, gagnera la Chancellerie. Personne ne peut dire non plus quelle coalition le parti majoritaire sera tenu de constituer, ni qui obtiendra le poste de vice-chancelier. Mais contrairement à l’élection présidentielle française de 2022, l’enjeu reste relatif dans la mesure où ces trois candidats sont tous des Européens convaincus. S’ils se différencient, c’est dans la nature de l’investissement allemand en Europe qu’ils entendent porter : Annalena Baerbock, à l’instar d’Olaf Scholz, pourrait défendre une diplomatie européenne plus engagée, une Europe plus politique que ne l’était celle des années Merkel. En cas d’une coalition - plausible -avec les conservateurs encore attachés à l’OTAN et au parapluie nucléaire américain, elle serait amenée à revoir ses ambitions à la baisse : notamment sur l’Europe de la défense et le concept d’Europe "puissance" si ardemment désirés par la France depuis des années.

 

 

Copyright : DAVID GANNON / AFP

 

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