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Allemagne : trois leçons de la campagne

ARTICLES - 24 Septembre 2021

À la veille des élections allemandes, les intentions de vote semblent désormais stabilisées : le parti social démocrate, porté par la popularité de son candidat, le Vice Chancelier Olaf Scholz, s’impose désormais comme le grand favori du scrutin. Au cours de l’été, et en moins de trois mois, le Parti social-démocrate allemand (SPD) est passé de 15 % d'intentions de vote à 25 %, conduisant la candidate des Verts, Annalena Baerbock, à afficher ouvertement sa préférence pour une alliance avec ce parti. Alexandre Robinet-Borgomano, responsable du programme Allemagne de l’Institut Montaigne, livre son analyse, depuis Hambourg, fief d’Olaf Scholz, et ville de naissance de la Chancelière. 

L’exploit d’Olaf Scholz doit autant à sa campagne sans faute qu’aux erreurs de ses concurrents. Les Verts, qui avaient atteint des sommets au printemps dernier, et semblaient pendant un temps en mesure de conquérir la Chancellerie, poursuivent leur chute dans les sondages à la suite d’une affaire de plagiat qui a contribué à fragiliser leur candidate. Quant au parti d’Angela Merkel, l’Union chrétienne démocrate, il achève enfin sa longue dégringolade initiée en janvier dernier, lorsque Armin Laschet, le ministre-président de la Rhénanie-du-Nord-Palatinat, s’est imposé comme candidat à la Chancellerie au détriment de son concurrent bavarois. En 8 mois, le Parti chrétien-démocrate est passé de 35 % d’intentions de vote à 21,3 % et au sein du parti conservateur, la défaite semble déjà actée. À la veille des élections, les intentions de vote portent Olaf Scholz à la victoire.  

Même s’il convient de distinguer les sondages actuels des résultats électoraux, trois leçons peuvent être tirées de cette campagne ; trois leçons qui révèlent le caractère exceptionnel de ces élections. 

1ère leçon. Jamais la personnalisation de la vie politique allemande n’avait atteint de tels sommets. Angela Merkel pouvait certes faire campagne en 2013 avec le slogan "Vous savez qui je suis" (Sie kennen mich), et remporter ces élections avec le meilleur score de son histoire, mais cette mise en scène renvoyait au fond à une volonté de stabilité incarnée par la CDU. Dans la campagne actuelle, les partis ont disparu derrière leur candidat.

Les Verts allemands voient leur chute dans les sondages directement liée aux erreurs d'Annalena Baerbock.

Alors qu’ils étaient parvenus à établir une forme d’hégémonie culturelle en Allemagne et auraient dû "bénéficier" des crues catastrophiques ayant ravagé l’Ouest du pays en juillet dernier, les Verts allemands voient leur chute dans les sondages directement liée aux erreurs d'Annalena Baerbock. En mai 2021, la candidate des Verts publie un essaie sur sa vision de l’Allemagne, dont des passages entiers se révèlent être de simples copiés-collés, détruisant ainsi sa crédibilité personnelle. 

Profondément divisée et désorientée après deux décennies de domination d’Angela Merkel, la CDU, jusqu’ici le plus grand parti d’Europe, n’est plus que l’ombre d'elle-même et semble s’effacer derrière les impairs à répétition de son candidat. Son hilarité, filmée durant les inondations, a durablement terni sa stature d’homme d'État et mis en lumière son manque d’empathie. L’Allemagne reconnaît désormais de façon unanime que le charismatique Markus Söder aurait seul pu sauver la CDU du naufrage. Quant à Olaf Scholz, c’est bien "malgré" le parti social démocrate - et grâce à la faiblesse de ses concurrents - qu’il a fini par s’imposer comme le grand favori. 

2ème leçon. Jamais l'incertitude à la veille d’un scrutin n’avait été aussi grande. L’évolution de la courbe des intentions de vote au cours des 6 derniers mois, qui voit successivement les Verts, l’Union chrétienne démocrates et le SPD l’emporter, renvoie l’image d’un électorat profondément déstabilisé par le départ d’Angela Merkel. L’incertitude règne en maître et comme le révèle le Stern à 4 jours des élections, 40 % des électeurs n’ont pas encore choisi pour qui ils allaient voter. Selon le sociologue Manfred Güllner, les conservateurs seront ceux qui pourraient le plus profiter de cette indécision car "ils bénéficient d’une plus grande réserve de voix dans l’électorat". C’est précisément cette indétermination qui donne encore au candidat de la CDU, Armin Laschet, des raisons d’espérer. 

Longtemps sous-estimé, Armin Laschet est pourtant parvenu à ravir au SPD le Land le plus riche et le plus peuplé d’Allemagne. En janvier 2021, il s’impose à la tête de la CDU en défaisant son principal rival, le charismatique Ministre Président de Bavière Marcus Söder, une figure volontariste et déterminée, et qui demeure encore après la Chancelière, la personnalité politique préférée des Allemands. Le précédent que représentent les élections régionales de Saxe Anhalt, qui avaient permis à la CDU en juin 2021 de déjouer les sondages en remportant les élections, donne encore quelques espoirs à ses partisans. L’assassinat par un anti-masque d’un jeune de 20 ans dans une station-service d’Idar-Oberstein, en Rhénanie-Palatinat, pourrait par ailleurs contribuer à donner à la sécurité intérieure, principale compétence de la CDU, une importance nouvelle dans ces élections.

3ème leçon. Jamais le futur Chancelier n’avait promis d’être aussi faible. Dans un entretien accordé au journal Die Zeit, le politologue Herfried Münkler rappelle combien l’histoire allemande, après 1945, a pu être marquée par des chanceliers fragiles : "Ludwig Erhard, le successeur de Konrad Adenauer, fut tout sauf un Chancelier puissant quand bien même il avait été un excellent Ministre de l'économie. Et Kurt Georg Kiesinger, le premier Chancelier à diriger une grande coalition, était qualifié par son porte parole de "comité de médiation ambulant" : la façon dont le chancelier conservateur devait prendre en compte la position de ses alliés sociaux démocrates entrait en contradiction totale avec l'idée d’une démocratie de Chancelier (Kanzlerdemokratie)".

Trois facteurs devraient en effet concourir à affaiblir le poids du prochain Chancelier. Le premier est lié à la fragmentation du paysage politique et à l'essoufflement du modèle de "Grande coalition". Pour la première fois de son histoire, l’Allemagne s’apprête à être gouvernée par une coalition liant non plus deux, mais trois partis, les Verts et les Libéraux, probablement dirigés par le SPD (Coalition "Ampel"), mais peut être également par la CDU (Coalition "Jamaïque").

Pour la première fois de son histoire, l’Allemagne s’apprête à être gouvernée par une coalition liant non plus deux, mais trois partis.

Cette nouvelle constellation imposera au futur Chancelier une recherche constante de compromis, parfois impossibles et souvent réduits au plus petit dénominateur commun. Son affaiblissement permettra aux représentants des autres partis de s’imposer comme les hommes forts du prochain gouvernement. 

Le deuxième facteur d’affaiblissement est lié au hiatus que les principaux candidats entretiennent avec leur parti. Le conservateur Armin Laschet a hérité en janvier dernier d’un parti profondément divisé, qui ne l’a que très faiblement soutenu durant la campagne et le juge responsable de l’érosion des intentions de votes en faveur de la CDU-CSU. À l’inverse, Olaf Scholz a sauvé des limbes un parti social démocrate moribond, dirigé par un duo plus à gauche que lui, mais qui pourrait sortir de sa réserve au lendemain des élections pour lui imposer ses vues. Effacés durant la campagne, les partis pourraient venir rappeler leur rôle au lendemain des élections - dans la négociation de la coalition comme dans la composition du gouvernement. 

Le dernier facteur d’effacement est lié à l’ombre que la figure d’Angela Merkel continuera de jeter sur la vie politique allemande. Quelle que soit la personnalité qui parviendra à se hisser à la Chancellerie, le futur chancelier sera un Chancelier faible, chargé d'administrer l’héritage de Merkel, avant de permettre à l’Allemagne de tourner une page de son histoire.

 

 

Copyright : John MACDOUGALL / AFP

 

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