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Allemagne : la pandémie a-t-elle ralenti les Verts ?

ARTICLES - 16 Mars 2021

Avant que l’épidémie ne s'abatte sur l’Allemagne, les Verts étaient sur une trajectoire ascendante. La clé de leur émergence en tant que nouvelle force progressiste reposait sur la capacité du parti à présenter une vision d'avenir, qui trouvait un écho particulier dans la société. Alors que l'Allemagne entre dans une "super année électorale" ("Superwahljahr") - marquée par plusieurs élections régionales et des élections fédérales en septembre - où en sont les Verts aujourd’hui ? 

Fin 2019, peu avant le déclenchement de la pandémie, les Verts atteignent des sommets. Ils obtiennent le meilleur résultat de leur histoire aux élections européennes et remportent des succès sans précédent dans une série d'élections régionales et locales. Dépassant les sociaux-démocrates (SPD), les Verts deviennent les leaders du camp progressiste, jusqu’à défier les conservateurs de la CDU/CSU dans les sondages. En juin 2019, ils étaient en tête du peloton, avec un taux d’intention de vote proche de 27 %, suivis pour la première fois par la CDU ( 25 %).
 
La chance souriait aux Verts mais les événements ont rapidement pris le dessus. La crise du Covid-19 a mis un terme à l’attention médiatique dont bénéficiaient ses nouveaux leaders. Du jour au lendemain, le changement climatique n'a plus fait les gros titres et le mouvement de protestation "Fridays for Future" a déserté les rues. L’urgence de la pandémie braquait soudainement tous les projecteurs sur les partis au pouvoir. 

Un réalignement lié à la pandémie

La pandémie a représenté une période difficile pour les Verts en révélant certaines de leurs faiblesses. Sous la direction de Robert Habeck et Annalena Baerbock, deux personnalités politiques charismatiques et nouvelles, les Verts sont devenus des spécialistes du marketing. Dans son dernier livre Die Grüne Macht, Ulrich Schulte affirme ainsi qu' "aucun parti n'a su maîtriser les règles de la mise en scène médiatique moderne aussi parfaitement que les Verts. Chez eux, chaque détail est soigneusement chorégraphié". En période de crise cependant, les électeurs s'intéressent plus à l'action qu’aux mises en scène. Robert Habeck, en publiant sur Instagram des photos de lui se coupant les cheveux ou lisant La Peste d'Albert Camus ont suscité un certain malaise. 

Robert Habeck a montré durant la crise qu'il n'était pas à l'abri d'une maladresse, renforçant ainsi les arguments en faveur d’Annalena Baerbock, l'autre leader du parti, qui connaît les tenants et les aboutissants de chaque dossier et pourrait s’imposer comme candidate à la Chancellerie. 

Simultanément, les Verts ont vu leur crédibilité remise en cause dans le domaine climatique : 

  • Dans le Bade Wurtemberg, un collectif d'activistes des Fridays for Future a commencé à affirmer que les Verts manquaient d'ambition, allant jusqu'à former un nouveau parti politique (Die Klimaliste, "la liste climatique" ) pour concurrencer les Verts lors des élections. 
  • Ailleurs dans le pays, les contradictions liées aux positions des Verts atteignent leur paroxysme. En Hesse, les Verts ont dû appliquer la décision fédérale de construire une autoroute impliquant la destruction de la forêt de Dannenröder, vieille de 250 ans. Le conflit a opposé les activistes climatiques aux Verts, qui étaient légalement tenus d'appliquer cette décision. 

Comme de nombreux autres partis, les Verts ont d'abord eu du mal à réagir à la pandémie. Bernd Ulrich, célèbre éditorialiste de l'hebdomadaire allemand Die Zeit, a ainsi affirmé que les Verts avaient montré à quel point ils faisaient partie de l'establishment politique en se ralliant à la gestion de la crise menée par Angela Merkel

La route vers les élections 

Comme de nombreux autres partis, les Verts ont d'abord eu du mal à réagir à la pandémie. [...] Il aura fallu attendre l'automne 2020 pour que les Verts retrouvent leur dynamique.

Il aura fallu attendre l'automne 2020 pour que les Verts retrouvent leur dynamique. Ils ont commencé à soulever des questions que le gouvernement avait négligées, comme les difficultés rencontrées par les indépendants, ou la situation critique des enfants privés d’école durant la pandémie. Les Verts ont également réussi à imposer l’idée que la crise devait servir à relever le défi du changement climatique. En insistant sur le fait que la reprise post-pandémie ne pouvait signifier un retour au statu quo, ils ont entretenu leur discours en faveur d'un avenir meilleur. Ils sont également allés au-delà des thèmes traditionnels des Verts, en publiant un document sur la lutte contre le radicalisme islamique en Allemagne et l'amélioration de la sécurité intérieure.

Aujourd'hui, la situation électorale fédérale semble s'être stabilisée. Les Verts sont de retour dans les sondages à 20 %, les conservateurs descendent de leurs 30 %, tandis que tous les autres partis stagnent. Alors que la course s'intensifie, un certain nombre de facteurs pourraient encore donner lieu à quelques surprises.

La CDU a par ailleurs subi des pertes lors des élections régionales. Le parti est de plus en plus terni par les scandales de corruption, notamment à travers la révélation de plusieurs transactions commerciales douteuses dans l’affaire des masques. Des membres de la CDU/CSU du Bundestag, tels que Georg Nüßlein et Nikolas Löbel, ont en effet profité de la pandémie pour négocier des marchés publics pour des masques. Ces affaires ont considérablement nuit à l'image des conservateurs. Enfin, le gouvernement fédéral perd le soutien de l’opinion en raison du déploiement très lent de la campagne de vaccination

Pour certains commentateurs, comme Wolfgang Münchau, un des grands gagnants de cette crise pourrait être le FDP, le parti libéral, qui a plaidé pour une gestion moins restrictive de la pandémie et une ouverture plus rapide des commerces et des restaurants. 

Les Verts, quant à eux, possèdent un potentiel considérable de réserves de voix. Selon une étude de la Fondation Konrad-Adenauer, les Verts sont un deuxième choix pour de nombreux électeurs : un quart des partisans conservateurs, 30 % des partisans du parti de gauche "Die Linke" et 39 % des électeurs sociaux-démocrates désignent les Verts comme leur "deuxième choix". De nombreux sondages d'opinion indiquent que les électeurs souhaiteraient voir un prochain gouvernement noir-vert. 

Les partis passent à l'offensive 

Les Verts sont donc le principal concurrent de la plupart des partis de l'éventail politique. Cela a conduit les autres partis à réagir de deux manières : 

  • Tout d'abord, la plupart des partis politiques ont maintenant reconnu que la société allemande souhaite un changement et se présentent comme de nouveaux acteurs du changement, tournés vers l'avenir. Le SPD a présenté un "programme d'avenir" comme son programme électoral. Le programme est classiquement de gauche avec des appels à une meilleure sécurité sociale, plus d'impôts, mais également des éléments verts avec des propositions pour plus de protection du climat. Si le parti réussit à combiner une position avant-gardiste et progressiste avec la crédibilité de son candidat Olaf Scholz, l'actuel ministre des finances, il pourrait mettre en danger la deuxième place des Verts dans les sondages. 
  • Une deuxième approche de la part des opposants politiques a été d'intensifier la pression et les critiques à l'égard des Verts. Une récente controverse sur les maisons familiales isolées en est un bon exemple. Un conseil municipal de Hambourg a décidé de ne pas inclure de maisons individuelles dans ses plans de construction. Dans le débat qui s'en est suivi, Anton Hofreiter, coprésident du groupe des Verts au Bundestag, a expliqué que les maisons individuelles avaient une plus grande empreinte écologique et occupaient des terrains qui pourraient être utilisés pour construire d'autres logements. Le message qui s’est diffusé fut le suivant : "les Verts interdisent les maisons individuelles". Face à l'intensification des attaques, les Verts devront faire attention à la manière dont ils formulent leurs propositions. 

Dans le même temps, ils devront essayer de continuer à dominer le cycle de l'information comme ils l'ont fait avant la pandémie et démontrer qu'ils sont le seul parti véritablement porteur de changements.

Les principaux enjeux électoraux seront la gestion de la pandémie, l'économie (où la CDU/CSU et le FDP sont considérés comme plus compétents), et la capacité à incarner une nouvelle force dynamique et de progrès. Le changement climatique pourrait revenir sur le devant de la scène, une fois que les restrictions liées à la pandémie se seront atténuées et que les activistes climatiques seront de retour dans les rues, donnant ainsi plus de visibilité aux questions écologiques. La politique étrangère, malgré son importance, ne jouera probablement pas un rôle majeur lors des prochaines élections. 

Les principaux enjeux électoraux seront la gestion de la pandémie, l'économie, et la capacité à incarner une nouvelle force dynamique et de progrès.

Avec trois candidats - Un Conservateur, un social-démocrate, et un ou une Verte - en lice pour la chancellerie, la course électorale est encore ouverte et les sondages pourraient commencer à changer à mesure que l'Allemagne sort de la crise. Alors que le SPD a déjà annoncé son candidat, la CDU/CSU et les Verts annonceront leurs candidats à la Chancellerie après Pâques. 

Après plus de 16 années dans l’opposition, les Verts allemands ont enfin une chance d'être les grands gagnants d'une élection fédérale, de dépasser le SPD et d'entrer au gouvernement. Une coalition noir-vert est actuellement la plus probable, mais d'autres constellations, comme une coalition noir-rouge ou une coalition associant les verts au SPD et aux les libéraux, ne sont pas à exclure. 

Si les Verts devaient rejoindre le nouveau gouvernement, de nouveaux défis s’imposeront au parti. Les Verts devront montrer qu'ils peuvent tenir leur promesse de changement, même en coalition avec des partenaires conservateurs. Ils devront montrer qu'ils peuvent mettre en œuvre le changement et pas seulement en parler dans les programmes électoraux, les articles d'opinion et sur Instagram. Ils seront également confrontés à des décisions difficiles qui pourraient aller à l'encontre des intérêts fondamentaux de leurs électeurs, afin de bénéficier à la société dans son ensemble

Beaucoup dépendra du rôle des nouveaux dirigeants du parti. Si Annalena Baerbock et Robert Habeck entrent tous deux au gouvernement, qui prendra les rênes du parti ? Robert et Annalena sont tous deux issus de l'aile Realo - centre pragmatique - du parti. L'aile Fundi, plus à gauche, fera-t-elle valoir que l'heure est venue d'avoir deux coprésidents de gauche ? Et si c'est le cas, quelle relation entretiendraient les Verts au gouvernement, soumis aux contraintes d'une coalition et élaborant des politiques pour le bien de la société, avec la direction du parti qui opère dans un contexte de parti et qui fait de la politique pour mobiliser les électeurs ? Bien que ces questions restent sans réponse, il est clair que les Verts sont dans une position des plus fortes qu'ils n’aient jamais eue dans cette course électorale et qu’ils sont décidés à gagner. 

 

Avec l'aimable autorisation du Green European Journal (Version originale publiée le 12 mars 2021) 

Copyright : INA FASSBENDER / AFP

 

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