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Adjugé vendu : l’acquisition des fréquences 5G, et la suite

Entretien croisé avec Julien Huvé et Cyril Krykwinski

INTERVIEW - 6 Décembre 2019

En officialisant le processus de vente aux enchères des fréquences 5G, le gouvernement français a marqué une première étape vers l’adoption, par la France, des réseaux du futur. Dans ce billet, Julien Huvé, associé chez Mazars et rapporteur de la note de l’Institut Montaigne, L’Europe et la 5G : passons la cinquième !, et Cyril Krykwinski, Programme Officer au Directorate‑General for Communications Networks, Content and Technology (DG Connect) de la Commission européenne, répondent à nos questions sur le positionnement de la France et de l’Europe dans le déploiement et l’utilisation des réseaux 5G.

Quel est le dispositif de vente aux enchères des fréquences 5G proposé par le gouvernement français ?

JULIEN HUVÉ

L’État français propose un dispositif d’attribution des fréquences 5G en deux volets : l’attribution d’une part de quatre blocs de 50 MHz à un prix fixe de 350 millions d’euros chacun et la mise aux enchères des 110 MHz restants par bloc de 10 MHz, avec un prix de réserve pour l’ensemble du spectre de 2,17 milliards d’euros. L’ensemble des attributaires devront par ailleurs se conformer aux différentes obligations, notamment de couverture, associées à cette attribution.

Ce dispositif vise à concilier l’expression d’une libre concurrence garante de la meilleure valorisation possible du patrimoine commun d’une part, et la garantie pour chaque opérateur d’obtenir des fréquences à un prix "raisonnable" d’autre part.

Le déploiement rapide du réseau 5G est un prérequis indispensable au développement de l’écosystème 5G et donc des usages.

Le déploiement rapide du réseau 5G est un prérequis indispensable au développement de l’écosystème 5G et donc des usages. L’État est conscient que cette technologie sera un vecteur important de transformation de nos économies, de nos industries et souhaite soutenir ces développements en permettant aux opérateurs de garder une capacité d’investissement suffisante. L’objectif est d’éviter de tomber dans le piège des modèles allemands et italiens, tout en maximisant la valorisation de notre patrimoine. L’équilibre est difficile à trouver.

Comment ce dispositif se compare-t-il par rapport à ces modèles allemand et italien ?

JULIEN HUVÉ

Le processus d’attribution des fréquences 5G en Allemagne et en Italie ne prévoyait pas la mise en vente d’une partie du spectre à prix fixe et a abouti à des enchères atteignant des montants inédits pour ces deux pays (environ 6,6 Mds€ dans chacun des cas). Si ces montants historiquement hauts semblent une bonne nouvelle à court terme pour ces États, ils vont certainement se traduire par un déploiement plus lent des réseaux 5G, les opérateurs n’ayant pas une capacité d’investissement illimitée. Nous avions ainsi montré, dans une précédente publication de Mazars, La gestion du spectre, une évolution nécessaire pour plus de croissance ?, la corrélation entre le coût du spectre rapporté à la population et la rapidité de déploiement des réseaux 4G.

Le même constat est tiré pour la 5G dans la note de l’Institut Montaigne, L’Europe et la 5G : passons la cinquième !. C’est même d’autant plus sensible pour la 5G que le réseau déployé ne répondra dans un premier temps qu’à un besoin en termes de capacité, et ne présentera pas l’ensemble des caractéristiques qui font de cette technologie un vecteur de transformation. Dans ces conditions, et en dépit d’obligations de couverture, les opérateurs allemands et italiens pourraient être tentés de différer ou de ralentir le déploiement de leur réseau 5G.

À l’échelle européenne, quels pays ont déjà accédé aux fréquences 5G et lancé des services ?

CYRIL KRYKWINSKI

Le processus de déploiement de la 5G s'est considérablement accéléré depuis 2017 en Europe, sous l’influence du plan d'action de la Commission européenne qui ambitionne un déploiement commercial de la 5G dans au moins une grande ville de chaque État membre avant fin 2020, et une couverture ininterrompue de toutes les zones urbaines et grands axes de transport terrestre d'ici à 2025. Les opérateurs de réseaux mobiles européens travaillent depuis deux ans avec les fabricants d’équipements et les acteurs "verticaux" (santé, énergie, transport, ville intelligente…) à diverses expérimentations afin de valider les capacités de la 5G, et plusieurs États membres ont déjà publié leur feuille de route et leur stratégie pour l’attribution des bandes de fréquences.

En juin 2018, l’opérateur finlandais Elisa est devenue le premier au monde à utiliser un réseau 5G et à offrir des abonnements 5G. Depuis le début de l’année, les opérateurs de téléphonie mobile préparaient la phase commerciale avec la mise sur le marché des premiers smartphones compatibles. Les réseaux 5G - basés sur les premières versions de la norme - sont actuellement en cours de déploiement et de lancement en Europe. Des services 5G commerciaux sont déjà accessibles dans plusieurs États membres de l’UE tels que l'Autriche, la Finlande, l'Estonie, l'Allemagne, l'Irlande, l'Italie, l'Espagne et le Royaume-Uni. Et d'autres lancements sont attendus prochainement.

Comment l’Europe se positionne-t-elle par rapport au reste du monde ?

CYRIL KRYKWINSKI

Le dernier rapport de l'Observatoire européen sur la 5G montre que l'Europe reste bien positionnée en terme d’expérimentations, avec 165 essais de grande envergure et 125 villes dotées d’infrastructures 5G dans les pays de l'UE, pour autant de nouvelles opportunités commerciales. Ainsi, lors de la dernière édition du Mobile World Congress 2019 à Barcelone, l'association mondiale des opérateurs de téléphonie (GSMA) a remis ces trois principaux prix liés à la 5G à des entreprises européennes, reconnaissant par là même l'importance des acteurs européens dans le déploiement et l'adoption des technologies 5G.

La coopération avec les acteurs industriels "verticaux" est essentielle au développement des écosystèmes 5G. L’Europe mène ce processus via les projets en recherche et innovation de son partenariat public-privé pour la 5G (5G-PPP). Le 5G-PPP est maintenant dans sa troisième et dernière phase, avec la mise en œuvre du plan d’action et de sa stratégie d’expérimentations de la 5G en Europe.

Un effort particulier est notamment consacré aux corridors 5G dans le cadre d’une mobilité connectée et automatisée, et pour lesquels plusieurs projets pilotes sont en cours. Le 5G-PPP comptabilise plus de 300 millions d’euros de financement de l’UE et devrait mobiliser plus d’un milliard d’euros d’investissements privés dans des expérimentations "verticales" liées à la 5G. Cela renforcera l'Europe comme leader dans ces domaines et sera essentiel pour faire de la 5G un succès pour celle-ci.

L'Europe et ses principaux concurrents sur la scène mondiale sont au coude à coude en termes d'investissements dans la 5G

Selon l'Observatoire, l'Europe et ses principaux concurrents sur la scène mondiale sont au coude à coude en termes d'investissements dans la 5G, même si certains pays l’ont lancé plus rapidement qu'en Europe. Cependant, ces premiers lancements s’adressent souvent d’abord au grand public, soit comme une amélioration de la 4G, une sorte de 4G+, soit comme un substitut sans fil moins cher que la fibre optique.

Quels enseignements faut-il tirer du conflit qui oppose l'ARCEP, le régulateur des télécoms, au gouvernement concernant le prix des fréquences 5G ?

JULIEN HUVÉ

Le gouvernement et l’ARCEP peuvent avoir des intérêts à court terme divergents même s’ils partagent une vision commune, la 5G est une technologie de rupture dont le développement est crucial pour l’avenir du secteur des télécommunications et plus largement pour la position de la France dans cette économie en construction.

Nous avions déjà connu ce type de situation avec la valorisation des fréquences 4G. Il s’agit d’une question d’équilibre entre la volonté politique de développer la connectivité des territoires, et la tentation de maximiser la valorisation à court terme du patrimoine commun.

 

Copyright : STEFAN WERMUTH / AFP

 

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