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2021-2022 : un tournant pour l’Irak ?

BLOG - 8 Juillet 2021

Alors que s’éteignait cette semaine Donald Rumsfeld, architecte de la guerre de 2003, force est de constater que son héritage est un échec total au Moyen-Orient, et en particulier la "démocratisation"et la stabilisation de l’Irak. L’année 2021 marque aussi le centenaire de l’existence politique et juridique de l’Irak moderne. L’année 2022 sera celle d’un nouveau Conseil des représentants, élus le 10 octobre prochain. Alors que les manifestants descendus en masse dans les rues des grandes villes irakiennes à l’automne 2019 réclamaient une Nation, un État affranchi du confessionnalisme politique, l’année 2021-2022 pourra-t-elle marquer un espoir de les voir naître ?

Cent ans après sa création, l’État irakien est confronté à des défis fondamentaux

La Nation impossible, l’État introuvable

Après la signature du traité anglo-irakien (1922) et avec l’instauration de la tribal law et d’un jeu subtil d’appui sur les différents éléments tribaux du pays, la puissance mandataire britannique consolide un système de contrepoids. Celui-ci permet de garantir la prééminence du Haut-Commissaire et mine les tentatives de construction d’un projet d’intégration nationale, en marginalisant une partie de la société dans l’administration des affaires. Le pays reste aujourd’hui un "assemblage fragile de caractéristiques antagonistes" (A. Bakawan, l’Irak, Un destin tragique, Confluences Méditerranée, 2021), d’autant que les institutions en place n’étaient pas faites pour accompagner le système fédéral instable institué après 2005.

De l’État "Léviathan" du temps de la dictature, au "non-État" (ladaoula) qui prolifère dans l’ère post-2003, la perspective d’un État au sens wébérien du terme s’éloigne de plus en plus en Irak, comme le souligne P-J. Luizard (cf. supra). Ayant gagné une légitimité sans pareille au lendemain de la victoire contre Daech et fortes de l’esprit nationaliste de la fatwa de l’ayatollah Sistani de juin 2014, les Unités de Mobilisation Populaire (UMP) incarnent ce ladaoula tentaculaire et rappellent les caractéristiques du "non-État". S’ajoutent à cela les effets de la crise sanitaire sur des inégalités sociales et économiques qui vont croissant, témoignant de l’incurie de l’État, de l'absence de services publics de base et d’une corruption endémique (169/175 dans le classement Transparency International). 

État-milice, État tampon

L’artificialité de l’État et la mosaïque ethnique et confessionnelle de l’Irak le rendent particulièrement perméable au jeu des puissances extérieures. En 2021, le pays est à la fois la "principale ligne de front dans l’endiguement (américano-saoudien) de l’expansion iranienne" (G. Kepel, Sortir du chaos, Folio, 2018) et le lieu d’une coopération de facto et paradoxale entre les États-Unis et l’Iran pour renforcer le système politique sectaire, avec en son cœur le tandem kurdo-chiite. Sur sa partie Nord, l’Irak est le théâtre de la compétition irano-turque. 

L’artificialité de l’État et la mosaïque ethnique et confessionnelle de l’Irak le rendent particulièrement perméable au jeu des puissances extérieures.

La page sombre de Daech a jeté l’opprobre sur l’intégralité des sunnites, que les grands parrains traditionnels du Golfe n’ont pas cherché à sauver, préoccupés par le containment du chaos et le maintien du statu quo entretenu par la présence de troupes occidentales, et tenant le pays pour acquis aux Iraniens. L’arrivée de Mustafa al-Kadhimi au poste de Premier ministre en mai 2020 marque un espoir de renouveau essentiel, bien que relativement faible compte tenu de sa marge de manœuvre limitée face aux fasa’il pro-Iran. 

Alors que l’administration Trump considérait le dossier irakien comme une prolongation des affaires iraniennes dans une optique de pression maximale, les équipes du Président Biden comprennent son importance dans l’équation régionale, sans pour autant lui donner la priorité afférente. Dans la ligne de la doctrine Obama, Joe Biden tient à poursuivre le mouvement de désengagement (suspension de la formation des forces armées, retrait d’une partie des 5 200 soldats américains), en consolidant une nouvelle architecture de sécurité régionale, tout en réglant au plus vite le dossier nucléaire iranien. Les récents bombardements d’installations militaires de stockage des UMP en Irak et en Syrie par l’aviation américaine nous rappellent le sens de ces priorités.

Dans ce contexte, et face aux échecs des différents projets de nation building en Irak, pourquoi encourager une initiative de dialogue national irakien ?

D’un communautarisme à l’autre : les échecs du nation building en Irak

L’erreur du mandataire britannique a été répétée par l’occupant américain en 2003, qui a tenté de mettre en place un processus de nation building basé sur la coercition. L’objectif de démocratisation, dans l’optique d’un changement de régime propre à la conception du Greater Middle East des néo-conservateurs américains, s’est appuyé sur une politique brutale de "débaathification". Celle-ci a jeté les bases d’un communautarisme qui constitue encore aujourd’hui un frein à la stabilité politique du pays. La reconstruction de l’Irak "à la libanaise", s'appuyant sur l’ancienne majorité opprimée kurdo-chiite, marginalise la minorité sunnite qui se radicalise, notamment à la faveur de la dérive autoritaire de l’ère Maliki, et fait le terreau de l’extrémisme de Daech.

À rebours de ces tentatives de nation building imposées de l’extérieur, il importe de soutenir les initiatives de consolidation d’un sentiment d’appartenance nationale sur une base volontaire et inclusive : un "plébiscite de tous les jours" et un "désir de vivre ensemble" (Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une Nation ?, 1882) proprement irakiens.

Construire une vision nationale irakienne

Dans la continuité de mouvements ayant régulièrement émaillé la vie politique irakienne (2011, 2015, 2016, 2018), les jeunes manifestants du mouvement Tichrine (octobre 2019) appellent à la constitution d’un État civil, et à la fin de la corruption - avec des slogans comme "les terroristes égalent les corrompus" - et du confessionnalisme politique.

Fruit d’une frustration politique, économique et sociale à son paroxysme, ce mouvement signe la profonde défiance des Irakiens dans leurs institutions et le système milicien. Selon un sondage conduit par le Al-Baydan Center for Planning and Studies, seuls 40 % des sondés considèrent que les élections d’octobre 2021 sont importantes (contre 44 % de participation électorale en 2018, et plus de 90 % en 2005), et 83 % préféreraient des candidats non-partisans, signe d’un rejet de l’ordre consacré par la Constitution de 2005 et de l’instabilité qui en découle.

Il importe de soutenir les initiatives de consolidation d’un sentiment d’appartenance nationale sur une base volontaire et inclusive.

Face à la crise systémique irakienne qui, si elle s’éternise, risque de devenir un danger croissant pour ses voisins et les démocraties occidentales, des appels à la revitalisation du processus politique se multiplient. Cela passera nécessairement par une réforme de la loi électorale pour permettre l’émergence de partis politiques nationaux et la formation de blocs cohérents, une réforme du système judiciaire pour en garantir l’indépendance, l’achèvement de l’unification du système sécuritaire pour garantir aux structures étatiques le monopole de la violence légitime, et enfin la mise en place d’un système économique redistributif et de soutien aux secteurs productifs hors pétrole (N. Alhassan, Once Again Iraq is At Crossroads, Middle East Institute, 2021). Ce processus de rénovation politique se fera sur la base des aspirations des Irakiens et à leur propre bénéfice. La communauté internationale peut constituer le garant de ce processus permettant aux représentants de la société civile de s’accorder à haut niveau sur la consolidation d’une vision nationale pour l’Irak, avec l'espoir que toutes les franges de la population acceptent d’inventer ensemble une "irakicité" inclusive et fonctionnelle, comme tentent de le faire les participants au Dialogue National Irakien, initié le 29 mai dernier à Bagdad sur la base d’une feuille de route élaborée par un groupe d’experts irakiens et européens avec le soutien de l’Union européenne. 

 

 

Copyright : Hussein FALEH / AFP

 

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