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Le 20ème Congrès du PCC et la logique de Xi Jinping

Analyses - 13 Octobre 2022

À la veille du 20ème Congrès du Parti communiste chinois, les spéculations sur la mise en cause ou un revers de Xi Jinping se font rares. Les rumeurs d’avant-Congrès ne sont pas une nouveauté. Avant son accession au pouvoir en 2012 en tant que secrétaire général du Parti, il y avait eu des bruits d’attentat ou même de bagarre physique concernant Xi - jamais confirmés bien sûr. L’idée d’une mise aux arrêts par des éléments de l’armée a même circulé cette fois-ci. Plus raisonnablement, les spéculations ont porté sur le non-renouvellement éventuel de son mandat, en dépit de la suppression de toute limitation du mandat de Président de la RPC : peu importe que le PCC "élise" son secrétaire général, tandis que le poste de président de la RPC dépend formellement de l’Assemblée nationale populaire…

En sens exactement inverse, l’hypothèse d’une résurrection du titre de président du PCC, naguère détenu par Mao, a été formulée. Il est vrai que la tendance de ces dernières années, à commencer par le culte de la personnalité de Xi, justifie cette hypothèse. Plus modestement, l’hypothèse d’officialiser le statut de Xi comme "dirigeant suprême" (领袖) a été évoquée. L’usage de ce terme, d’abord par des affidés notoires de Xi, est devenu plus fréquent, en même temps que la "pensée de Xi" était martelée à satiété. Une "séance d’étude" de deux jours a ainsi été organisée fin juillet pour les dirigeants du Parti et de l’État de tout le pays. Les membres du Bureau politique, ainsi que Wang Qishan, se sont assis dans une salle de conférence bondée pour écouter Xi Jinping, et le compte-rendu de la réunion a surtout mis l'accent sur "la pensée de Xi".

De ce point de vue, Xi Jinping ne peut que monter, et non pas descendre, lors du prochain Congrès du Parti. Et pourtant, sa politique a rencontré des vents contraires en 2022. L’acharnement à poursuivre la politique zéro Covid, une crise de la dette immobilière en constante explosion, une vague de chaleur et de sécheresse sans précédent qui ont menacé l’agriculture et l’approvisionnement énergétique, le ralentissement économique qui en découle, les déconvenues du "partenariat sans limites" avec la Russie, conclu à la veille de l’invasion de l’Ukraine et faisant de la Chine un fardeau et non un atout stratégique, sont autant d'éléments qui, dans une société moins contrôlée que la société chinoise, provoqueraient un déluge de questions pour les autorités.

Xi Jinping ne peut que monter, et non pas descendre, lors du prochain Congrès du Parti.

Mais la propagande a un antidote pour chacun de ces points noirs, et ce dans un environnement d'autant plus contrôlé que les contacts avec le monde extérieur ont pratiquement disparu depuis 2020. Le Covid-19 est largement perçu comme une importation de l'étranger, et les médias officiels répandent la rumeur selon laquelle des laboratoires de guerre biologique américains seraient en activité en Ukraine. 

La crise de l'immobilier est contrée avec le slogan de "prospérité commune" et le propos de Xi Jinping selon lequel "les logements sont faits pour habiter et non pour spéculer". Même si la Chine était le premier émetteur mondial de CO2, le gouvernement n'a pas hésité en 2020-2021 à augmenter la part de l'électricité thermique et du charbon.

C'est l'effondrement de la construction qui provoque en 2022 la première baisse des émissions chinoises. En pleine crise céréalière provoquée par la Russie, la Chine maintient ses propres réserves - la moitié des stocks mondiaux. C'est une assurance héritée du passé contre de mauvaises récoltes, et aussi une garantie en cas de crise mondiale aggravée ou de sanctions internationales. Quant au cas de la Russie, même en faisant abstraction des sondages chinois (toujours douteux) qui la placent au premier rang des amis étrangers de la Chine, il ne fait aucun doute que la propagande incessante accusant les États-Unis de tous les maux, y compris le bouleversement du statu quo à Taïwan, a un impact. 

La rhétorique de Xi évoque toujours la "lutte", au sein et hors du pays. Son point d'équilibre tourne de plus en plus le dos à ce qu'il est souvent convenu d'appeler les "classes moyennes", en réalité les classes moyennes supérieures, pour se réclamer du peuple. Voyages à l’étranger, éducation privée, garanties implicites de retraite via l'investissement dans l'immobilier : tout cela est à terre. La lutte contre la corruption, arme d'intimidation politique des cadres et des élites économiques, est populaire. Peu importe que dans les faits, les inégalités grandissent depuis le début de la pandémie, et que les transferts de revenus au lieu de progresser, régressent.

La Chine n'est pas la seule société où la rhétorique populiste prend l'avantage sur le discours élitiste. Les étrangers, au contact avant tout de ces élites, et en particulier les expatriés, frappés par les confinements et touchés par la montée du nationalisme économique, magnifient aujourd’hui le mécontentement, après avoir souvent encensé le "modèle" chinois.

La rhétorique de Xi évoque toujours la "lutte", au sein et hors du pays. 

Les débats ou oppositions perceptibles ne portent pas sur ces aspects politiques ou idéologiques, entièrement verrouillés à la veille du Congrès. Ce sont les politiques économiques suivies qui sont parfois discutées chez les experts - encore une fois, une catégorie minuscule de la population. Mais depuis le début de l'année et les conséquences de la guerre en Ukraine, Xi Jinping a l'habileté de laisser certains de ses collègues en première ligne sur ce front - qu'il s'agisse de résoudre les crises immobilières ou de décider du niveau de soutien à l'économie au regard d'un endettement croissant. C'est une tactique qu'il a inaugurée avec la lutte contre la pandémie, jusqu'à ce que le succès semble être à portée de main à la fin de 2020. Que le Premier ministre Li Keqiang - qui prendra très probablement sa retraite lors de la prochaine session de l'Assemblée nationale populaire en 2023 - attire plus la lumière aujourd'hui ne signifie pas qu'il ait davantage de pouvoir, et en particulier son propre réseau au sein du Parti. 

Au contraire, il pourrait devenir un bouc émissaire si l’économie devait prendre un tournant plus défavorable. Parmi les membres du Comité permanent du Bureau politique, c’est incontestablement Wang Yang qui a démontré dans le passé une grande aptitude technocratique et des penchants réformistes ou même libéraux. Son fils comme sa fille ont occupé des emplois dans la finance internationale, ce qui ne constitue sans doute pas un atout dans le climat politique actuel. Mais surtout, le pedigree réformateur de Wang Yang a aujourd'hui plus de dix ans d'âge. Lui comme d’autres ont survécu sans une once d'opposition perceptible à Xi. Mutatis mutandis, Dmitri Medvedev en Russie est-il en 2022 l'homme qu'il était avant 2008 ? Quand on regarde l'ensemble des dirigeants, ils se divisent en deux catégories. Certains ont au moins en partie une expérience technocratique, mais de plus en plus souvent dans les secteurs favorisés par Xi, aérospatial et digital en particulier. D'autres sont des affidés, dont la promotion a dépendu d'une proximité, même accidentelle, avec le futur leader suprême. Ceux que la rumeur désignait presque comme de futurs successeurs naturels ont été purgés. La corruption et les reproches concernant le style de vie pèsent constamment sur les cadres, qu'ils se trouvent tout en haut ou tout en bas de l'échelle. Et si rien n'empêche des courtisans de retourner un jour leur veste, l'Histoire suggère qu'ils sont rarement les premiers à le faire.

Quelle que soit la nature du mécontentement sous-jacent à l'égard de Xi et de sa main de fer, rien ne plaide aujourd'hui pour la formation de factions politiques...

En somme, quelle que soit la nature du mécontentement sous-jacent à l'égard de Xi Jinping et de sa main de fer, rien ne plaide aujourd'hui pour la formation de factions politiques, au-delà du jeu régulier des intérêts sectoriels, évident dans l'économie et surtout dans le secteur de l'énergie. Ce qui importera probablement le plus lors de ce 20ème Congrès, plutôt que les lignes directrices du Parti,  sera l’équilibre au sein des nouveaux entrants. Dans quelle mesure Xi peut-il tolérer une augmentation de technocrates autres que purement sectoriels ? La tendance à promouvoir acolytes et sycophantes se poursuivra-t-elle ?

Dans l'ordre de la politique étrangère, les tenants de la "diplomatie du loup combattant" seront-ils représentés au sommet ? Nous n’avons jamais eu de réponse à ce type de question avant un Congrès du Parti, sinon par les indices que peuvent donner des purges soudaines juste avant l'événement. Pensons notamment à 2012 et à la mise en accusation de Bo Xilai, acte fondateur sur lequel les dirigeants ont construit leur unité à la veille du 18ème Congrès. On ne doit pas s'attendre non plus à ce qu'une ligne du PCC se maintienne nécessairement dans le temps après un Congrès : à maintes reprises, des résolutions du Parti se sont rapidement vues modifiées ou contestées. 

Risquons toutefois deux hypothèses. La première est que Xi ne cherchera ni à renforcer ni à diminuer son statut actuel. Devenir "Président" du PCC nécessiterait de nommer un secrétaire général du Parti ou de supprimer ce poste. Le premier choix introduirait un dualisme au sein du Parti auquel Xi s'est toujours opposé, alors qu'il exploite à fond la notion de "noyau dirigeant" du PCC, qu'il a réussi à symboliser personnellement au-dessus de tous ses collègues du Parti comme du gouvernement. Et le second choix, c'est-à-dire la suppression du poste de secrétaire-général, ramènerait formellement le Parti à l'ère la plus personnalisée et la plus sombre du règne de Mao, entre 1958 et 1976. Alors que Xi veut la réalité de ce pouvoir et le culte qui va avec, il n'a pas officiellement désavoué la direction collective et professe son respect des règles. 

La deuxième hypothèse est celle d’un rejet toujours plus grand d’un libéralisme économique ou d’engagements qui accompagneraient l’intégration commerciale de la Chine sur le plan international. Certes, Xi est un pragmatique, et même un opportuniste à certains égards : au fil des ans, il a pu faire des offres séduisantes à certaines entreprises étrangères, une pratique qu'il avait apprise auparavant, aux commandes du Fujian, du Zhejiang et de Shanghai. Cela semble déjà moins évident en termes de concessions bilatérales aux partenaires de la Chine - le blocage ou la coercition ont souvent remplacé les offres positives. L'engagement est presque inexistant ces dernières années au niveau d'accords multilatéraux juridiquement contraignants, à part la mise en œuvre en 2021 de l'amendement de Kigali visant à réduire les émissions de gaz de type hydrofluorocarbones (HFC).

La deuxième hypothèse est celle d'un rejet toujours plus grand d'un libéralisme économique ou d'engagements qui accompagneraient l'intégration commerciale de la Chine sur le plan international.

Les contributions volontaires sont extrêmement limitées : pour mémoire, l'engagement récent de Xi, lors de son voyage au Kazakhstan, en faveur de l’aide alimentaire et d’autres aides d'urgence pour l'ensemble des pays en développement s'élève à 215 millions d'euros - soit 0,0000625 % du commerce extérieur chinois. Pendant le premier mandat de Xi, la ligne du PCC maintenait un équilibre apparent entre l'État et le marché, les entreprises d'État et le secteur privé, l'investissement centralisé et la diversification du financement. Cet équilibre était d’ailleurs cohérent avec son expérience au Zhejiang et à Shanghai, des régions très dynamiques et orientées vers l'extérieur. Mais le temps a mis à bas cet équilibre. La dynamique du pouvoir - préserver le centralisme, obsession chinoise séculaire qui implique aujourd’hui l'État comme le Parti, la peur des influences extérieures qui sont décrites comme une intervention ouverte, la mise au pas de l'élite économique et de la classe supérieure de la Chine - a fait pencher la balance. 

Certes, la vie ne sera pas un long fleuve tranquille pour Xi Jinping et le PCC au lendemain du Congrès. Ses intuitions concernant le déclin simultané de la démocratie et de l'Occident - une croyance qu'il partage avec Vladimir Poutine - sont remises en cause depuis février 2022. La transition économique de la Chine vers une économie axée sur les consommateurs et les services a été interrompue. Alors que la rhétorique de Xi sur un monde en développement, non occidental, fait écho à celle de Mao selon laquelle "nous avons des amis partout dans le monde", la réalité révèle un isolement stratégique croissant. Xi Jinping, en fin de compte, est partisan des rapports de force, et ce que nous appelons l'opinion publique internationale ne l'impressionne pas. Tant que le moteur économique des exportations chinoises tourne à plein régime, il jouera de sa puissance, à défaut d’un soft power convaincant. Tant que ce modèle perdure, la "diplomatie du loup combattant" à l’extérieur et l'entreprise de glaciation idéologique à l'intérieur, pourront se poursuivre. 

 

Copyright : Noel CELIS / AFP

 

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