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L'insoluble équation des opérations extérieures françaises

BLOG - 10 juillet 2018

Les armées françaises sont engagées au quotidien en opérations face à un adversaire islamiste radicalisé. Si son idéologie est d’une inspiration similaire sur les deux principaux théâtres d’opération (Afrique subsaharienne et Moyen-Orient), ceux-ci diffèrent grandement tant du point de vue des modes d’action à mettre en œuvre, que des perspectives de solution à court et moyen terme. L’Europe, quant à elle, reste aujourd’hui encore sur une prudente réserve, qui ne facilite pas la définition d’une feuille de route commune, seule à même d’obtenir des effets durables.

La France fait face, au Sud et au Sud-Est de ses frontières, à un adversaire islamiste radicalisé, exerçant son emprise sur les populations par la terreur que partout il inspire. Dans cet arc de crise immense, le mode d’action est terroriste, peu coûteux et aisément mis en œuvre. La réponse doit être à la mesure de cette barbarie : implacable.

Dans la bande sahélo-saharienne

Au Sud, dans la bande sahélo-saharienne, la France assure la direction d’ensemble des opérations. L’étendue géographique des territoires à surveiller impose une mobilité sans précédent ; les élongations logistiques sont éprouvantes ; des moyens de renseignement puissants sont indispensables pour anticiper, assurer une veille active et suppléer ainsi la relative modestie des effectifs déployés sur un si vaste territoire ; les capacités cyber offensives sont relativement peu opérantes du fait de l’absence de réseau et du faible nombre d’acteurs. Le succès dépend donc de la capacité à délivrer des effets fulgurants, en foudroyant une menace se dévoilant à l’horizon, toujours fugitivement. La coordination politique et militaire avec les cinq pays du G5 Sahel n’est jamais acquise et requiert, quant à elle, une vigilance de tous les instants. On sait bien qu’une insurrection, fusse-t-elle inspirée par un pseudo Etat islamique supranational, ne peut être vaincue que par les forces nationales des pays qui en sont les cibles. Encore faut-il qu’ils en manifestent la volonté, qu’une structure adaptée à cette lutte existe, qu’une organisation régionale se mette à fonctionner et que leurs forces de sécurité soient préparées, équipées et commandées. Le vrai défi est là.

Au Moyen-Orient

Au Sud-Est, au Moyen-Orient, la France est un acteur parmi d’autres, dans une opération sous fort leadership américain. L’état ininterrompu de guerre civile, les multiples factions en présence opérant des renversements successifs d’alliance, l’imbrication des forces, qu’elles soient alliées ou engagées activement comme la Russie, ne facilitent pas une perception claire de l’action à mener ; enfin la Turquie – membre de l’OTAN – la Syrie, l’Iran et l’Irak poursuivent des desseins antagonistes qui leur sont propres et, à l’évidence, très éloignés de ceux que recherche la coalition des pays alliés. La situation politique est donc d’une rare complexité. S’ajoute à cela une réelle menace militaire qui dimensionne notre outil d’intervention. L’emploi massif par les parties hostiles en présence d’armes duales (à la fois civiles et militaires), voire hybrides (de type conventionnel ou asymétrique), constitue en effet un facteur de risque supplémentaire, ralentissant notablement le cours des opérations alliées. Elles requièrent d’investir résolument des champs nouveaux en déployant des capacités cyber offensives puissantes pour discriminer, cibler et neutraliser un adversaire aguerri, mettant en œuvre cette panoplie d’armes sophistiquées sur un terrain urbanisé, imbriqué et enchevêtré, qui lui est évidemment familier. Ce théâtre d’opérations se compare aisément à la situation insurrectionnelle qui prévalait en Afghanistan.

Et l'Europe ?

Cette menace, si contigüe et continue – dont les contrecoups se perçoivent tous les jours en Europe, ne serait-ce que par l’augmentation des flux migratoires fuyant la violence et la misère qui l’accompagne et, bien sûr, les attentats terroristes qui ont frappé durement le sol européen – justifierait un soutien concret ou un engagement actif des Etats européens alliés. Il n’en est rien encore. Ce dernier est toujours âprement négocié, chichement compté, insuffisamment coordonné et somme toute bien modeste, tant ces opérations de stabilisation, à l’échelle a minima d’une génération, requièrent une approche globale volontariste, dont les volets “aide au développement” et “amélioration de la gouvernance” ne sont pas les moindres. Par contraste, cela témoigne aussi d’un faible niveau d’ambition politique de l’Europe, alors même qu’elle devrait se mobiliser tout naturellement autour d’une appréciation partagée de la situation et d’une répartition équilibrée et coordonnée des rôles de chacun, pour faire face à cette menace installée durablement à la périphérie de son espace sécuritaire.

La difficile équation française

S’ensuit pour la France une équation compliquée, voire insoluble, dont les éléments sont bien connus : posture politique exposée, relatif déni européen, coût abyssal pour le ministère des armées. Les engagements extérieurs de la France - pour les trois armées - dépassent en effet continûment, en volume comme en nombre de théâtres d’opérations, le maximum demandé dans le cadre du contrat opérationnel fixé par les travaux du Livre Blanc de 2013, certes déjà daté car écrit à la fin d’un long cycle de constante réduction des moyens militaires mis à la disposition du pays. Un redressement vigoureux vient tout juste d’être décidé, la nouvelle Loi de Programmation Militaire 2019-2025 en porte la trace, elle marque une vraie inversion de tendance, même si ses effets positifs mettront de facto un certain laps de temps avant de se faire vraiment sentir.

Forte tension allant jusqu’à la rupture sur certaines capacités critiques, impuissance à prioriser les différents théâtres d’opérations extérieures et à se désengager de certains d’entre eux, montée en puissance bien plus lente qu’espérée des Etats confrontés à cette menace terroriste, soutien circonspect aux opérations de nos partenaires européens, etc. Autant de facteurs clefs de la "gestion des crises" qui impacteront encore longtemps l’action que mène résolument notre pays. Une prise de conscience européenne semble se dessiner et devrait enfin émerger ; elle est indispensable, l’urgence est à nos portes.

 

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