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Lettre d'Israël : une politique régionale au bord du gouffre

BLOG - 23 avril 2018

Tel Aviv a célébré dans la liesse le 19 avril le soixante-dixième anniversaire de l’indépendance d’Israël. Le feu d’artifice de la veille, ou la démonstration aérienne du jour de l’Indépendance ont mobilisé des foules apparemment insouciantes.

"Il semble que le conflit avec les Palestiniens ne figure plus au premier plan des préoccupations de la plupart des Israéliens."

Ce qui frappe le visiteur à vrai dire, à Jérusalem, Haïfa ou Tel Aviv, c’est justement un sentiment largement répandu de sécurité et de confiance dans l’avenir. La "marche du retour", organisée par le Hamas à la frontière de la bande de Gaza, a entraîné, du fait de la réaction de l’armée israélienne, la mort de plusieurs dizaines de Palestiniens. Pourtant, les règles d’engagement de Tsahal ne suscitent pas vraiment de trouble au-delà de certains milieux de gauche. Il semble que le conflit avec les Palestiniens ne figure plus au premier plan des préoccupations de la plupart des Israéliens. L’expansion des colonies, soutenue à fond par de puissantes minorités, est au moins tolérée par la majorité.

D’où vient cette mise à l’écart, dans la conscience collective, de la question palestinienne ? Sans doute les causes en sont multiples. L’une d’entre elle tient à la sophistication des moyens mis en œuvre – technologies de pointe à l’appui – pour contrôler les territoires palestiniens. Un autre facteur réside dans le spectaculaire succès économique d’Israël, et plus précisément dans le phénomène de la "start up nation" : les high tech (encore elles) fournissent 10 % des emplois ; elles ont de surcroît branché le pays sur la globalisation dans des proportions sans commune mesure avec ce qui se passait autrefois ; leur développement a donné naissance à tout un milieu passionné – la Silicon Wadi – qui vit une sorte de rêve éveillé. L’un de nos interlocuteurs nous a dit "l’économie d’Israël n’a plus besoin de la paix". C’est une façon d’observer que le taux de croissance du pays lui permet de consacrer toutes les ressources nécessaires à une gestion purement sécuritaire de la question palestinienne.

Sur le plan politique, M. Netanyahou est très affaibli par les procédures judiciaires qui le menacent. Cependant, la plupart de nos contacts estiment qu’il devrait prochainement provoquer des élections anticipées et les gagner. L’intérêt pour lui, dans cette manœuvre, ne serait pas de se procurer une immunité contre la justice – l’exécutif en Israël ne bénéficie pas de ce type de privilège –, mais de pouvoir laisser derrière lui le moment venu un successeur issu du Likoud.

"D’où vient aujourd’hui la menace à la sécurité d’Israël ?[...] La réponse est unanime : l’Iran"

Nous sommes toutefois en Israël. Les jours précédents la fête de l’Indépendance ont été consacrés au souvenir des victimes des différentes guerres et des attentats des décennies écoulées. Le pays s’est figé, à intervalles régulier, au son des sirènes, pour commémorer les milliers d’Israéliens tombés d’une manière ou d’une autre face à l’ennemi. La préparation de la prochaine guerre reste évidemment une des priorités des autorités. Cela va au-delà d’un effort de défense qui demeure très important. Par exemple, un des grands hôpitaux de Haïfa déploie tout un dispositif pour être en mesure de transférer en sous-sol l’ensemble de ses équipements en cas de guerre. Le visiteur est donc conduit à s’interroger : d’où vient aujourd’hui la menace à la sécurité d’Israël ?

On trouve à Jérusalem et Tel Aviv des centres de recherche étoffés, peuplés d’experts dont des anciens cadres du Mossad et de l’armée, qui se consacrent à cette question. La réponse est unanime : l’Iran, et cela du fait, d’une part, de ses aspirations nucléaires, d’autre part, de son soutien aux milices chiites en Irak, au Liban (le Hezbollah) et en Syrie, et finalement du renforcement constant de sa présence, y compris militaire, en Syrie. C’est l’un des paradoxes de la situation : le premier ministre, qui est obsédé par la menace nucléaire iranienne, incite M. Trump à sortir du JCPOA (accord nucléaire avec l’Iran) ; mais pour la majorité de l’establishment sécuritaire israélien, la sécurité immédiate d’Israël est mieux servie par le maintien du JCPOA et c’est surtout le vide laissé par l’État Islamique en Syrie, sur fond de désengagement américain de la région, qui offre une fenêtre d’opportunité aux Gardiens de la Révolution islamique.

"Si Jérusalem veut que la Russie tienne compte de ses "lignes rouges", les Israéliens doivent aussi accepter les lignes rouges russes. Celles-ci sont notamment le maintien en place d’Assad et la nécessité d’un certain niveau de présence iranienne"

Au défi iranien à sa frontière nord, Israël répond depuis plusieurs années par une politique dite de "lignes rouges" accompagnée d’une concertation étroite avec la Russie. Tsahal intervient régulièrement en Syrie en réaction à des transferts d’armes au Hezbollah, pour prévenir la constitution d’une menace directe aux approches du Golan ou encore pour contrer les tentatives iraniennes d’installer des bases permanentes. Ce sont là les trois principales "lignes rouges" israéliennes actuelles. Les incursions militaires d’Israël en Syrie ne sont possibles, au moins depuis 2015, que si la Russie laisse faire. D’où cet autre paradoxe : la sécurité d’Israël a besoin de la bonne volonté d’un partenaire, la Russie, qui par ailleurs est l’alliée de l’Iran en Syrie et renforce autant qu’elle le peut les défenses anti-aériennes du régime d’Assad.

L’espèce de connivence avec Vladimir Poutine dont se vante M. Netanyahou suscite chez les experts politico-militaires un mélange de respect et de scepticisme. Respect, car tout le monde admet qu’Israël n’a pas d’autre choix dans les circonstances présentes que de trouver un modus vivendi avec la puissance russe devenue sa voisine ; parce qu’aussi, les stratèges israéliens sont prêts à tirer les conséquences de cette nouvelle donne : si Jérusalem veut que la Russie tienne compte de ses "lignes rouges", les Israéliens doivent aussi accepter les lignes rouges russes. Celles-ci sont notamment le maintien en place d’Assad et la nécessité d’un certain niveau de présence iranienne. Toute la politique israélienne peut être interprétée comme un engagement à ne pas nuire à Assad et un espoir placé dans la Russie pour qu’elle finisse par poser des limites de plus en plus précises à la présence iranienne au fur et à mesure que le pouvoir d’Assad sera raffermi.

Dans cet esprit, nos interlocuteurs tiennent pour acquis la "victoire" du régime d’Assad, de même que le retrait américain du nord-est, et certains d’entre eux décryptent les récents événements dans la Ghouta notamment comme indicatifs d’une volonté russe de restaurer l’armée régulière syrienne au détriment des milices chiites. Plusieurs s’attendent à une offensive de l’armée syrienne et des Russes vers le Sud – en direction de la ville de Deraa – et prévoient que les autorités israéliennes s’en accommoderont, car ce serait une nouvelle avancée du régime et non de l’Iran.

"Le 9 avril, Tsahal a frappé à nouveau la base T4 (près de Homs), sans avis préalable aux autorités russes, et en visant pour la première fois directement des unités iraniennes."

Si scepticisme il y a, il se situe sur le plan de la doctrine : les lignes rouges sont par définition affichées et l’adversaire a donc beau jeu de s’y adapter, et, en fait, de les contourner. Il s’appuie aussi sur un constat : malgré les actions répétées de Tsahal, et toutes les garanties que M. Poutine a données (ou non d’ailleurs) au Premier Ministre israélien, le fait est que le Hezbollah dispose aujourd’hui d’un arsenal de missiles considérable, estimé à 140 000, et donc d’une capacité en cas de conflit de lancer 3 à 4 000 missiles par jour pendant des semaines sur les villes d’Israël. C’est le scénario qui hante les responsables israéliens : une troisième guerre avec le Hezbollah, cette fois impliquant l’Iran, qu’Israël finirait sans doute par gagner, mais avec des destructions et un nombre de victimes sans précédent dans l’histoire du pays.

Il n’est pas impossible d’ailleurs qu’un nouveau tournant ait été pris ces derniers jours dans l’affrontement d’Israël avec l’Iran et le Hezbollah. Le 9 avril, Tsahal a frappé à nouveau la base T4 (près de Homs), sans avis préalable aux autorités russes, et en visant pour la première fois directement des unités iraniennes. Peu auparavant, des photographies et des indications très précises avaient été rendues publiques par les Israéliens sur les installations militaires iraniennes en Syrie – comme pour adresser le signal "nous savons parfaitement ce que vous faites". Cependant, là aussi de façon inhabituelle, Moscou a condamné l’action israélienne et Vladimir Poutine a appelé Bibi Netanyahou. L’establishment militaire israélien, au moment où cette lettre est écrite, se prépare à une éventualité : l’Iran pourrait riposter à la frappe israélienne du 9 avril par une attaque de missiles touchant le territoire israélien.

"On ne peut qu’être frappé, bien sûr, par la place prise par la Russie dans les calculs israéliens"

C’est là bien sûr qu’il convient de rétablir le lien avec le dossier nucléaire : dans l’immédiat, une attaque iranienne contre Israël condamnerait Téhéran au mauvais rôle dans la partie engagée avec Washington et les Européens sur l’avenir du JCPOA ; à terme, l’accession de l’Iran à la bombe rendrait plus dangereuse encore pour Israël l’équation d’un équilibre à trouver avec le Hezbollah et l’Iran à ses portes. Si la menace venant des pays arabes s’est considérablement estompée, sauf sous la forme d’un djihadisme toujours présent à Gaza, dans le Sinaï et en Syrie, Israël est aujourd’hui engagée dans une autre forme de politique au bord du gouffre, avec l’Iran et ses épigones pour principal défi et la Russie pour principal partenaire. L’État juif ne peut plus compter sur la Turquie et comprend que l’Amérique se détourne, président après président, de son rôle d’arbitre actif dans la région.

On ne peut qu’être frappé, bien sûr, par la place prise par la Russie dans les calculs israéliens, et au-delà des calculs, par l’espèce de fascination qu’éprouve l’élite israélienne pour les Russes. On n’en examinera pas ici les raisons. Notons cependant le décalage entre la perception israélienne d’une Russie "avec qui on peut s’entendre" et le durcissement qui a cours maintenant à l’égard de Moscou dans les capitales occidentales. Il serait important que ce décalage fasse l’objet d’un dialogue approfondi avec les Israéliens : ceux-ci ne sous-estiment-ils pas la volonté de confrontation globale avec l’Ouest qui détermine désormais la politique de M. Poutine ? Ne surestiment-ils pas la possibilité d’une différenciation des intérêts stratégiques russes et iraniens en Syrie, voire dans l’ensemble de la région ? Et pour prolonger ces deux questions : à supposer qu’Assad finisse effectivement par "gagner", la Syrie qu’il prétendra alors incarner ne sera-t-elle pas, du fait des modifications de sa  démographie, des nouveaux équilibres internes qui y prévaudront, de l’influence qu’y exercera l’Iran, une Syrie irrémédiablement différente de celle qui assurait si bien autrefois la paix avec Israël ?

 

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