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Le Proche-Orient après la dé-certification – une perspective française.

BLOG - 25 octobre 2017

Après des mois de réflexion, Donald Trump a annoncé, vendredi 13 octobre, la "non-certification" de l’accord sur le nucléaire iranien, appelé "Plan d’action conjoint" (Joint Comprehensive Plan of Action, JCPOA). Cet accord, qui a été signé le 14 juillet 2015 entre la république islamique et les puissances du P5 + 1 (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, plus l’Allemagne), vise à empêcher l’Iran de se doter de la bombe atomique.

La France a joué un rôle significatif dans les négociations qui ont conduit au Plan d'action conjoint avec l’Iran (JCPOA). Sur le fond, elle était partisane d’un "accord robuste". Sur la méthode, elle était préoccupée par la tendance de l’administration Obama à fermer les yeux sur la politique régionale de l’Iran pour maximiser les chances d’un accord sur le nucléaire.

Cela ne veut pas dire que les Français souhaitaient inclure les questions régionales ou le balistique dans la négociation. Ils ont vite admis que ces sujets devaient, pour des raisons d’efficacité, rester séparés. Ils pensaient simplement que la négociation sur le nucléaire ne devait pas empêcher par ailleurs de contrer les actions de l’Iran dans la région, et notamment en Syrie. Deux ans plus tard, le même type de dilemme se trouve toujours devant nous.

Le bilan régional de l’accord de Vienne.

Les Français n’ont jamais cru à la valeur "transformationnelle" du JCPOA. Ils ne pensaient pas du tout que l’accord pourrait conduire à plus de modération de la part de l’Iran sur le plan régional. Ils redoutaient même l’inverse, estimant que pour rallier l’aile sécuritaire de l’accord, les éléments modérés du régime seraient contraints de laisser les mains encore plus libres aux Gardiens de la Révolution islamique et à leurs épigones.

C’est au fond à peu près ce qui s’est passé - d’autant plus que les choix des Etats-Unis ont facilité la politique iranienne. L’administration Obama a concentré toute son attention sur la guerre contre Daesh. En Irak, elle a coopté les milices d’obédience iranienne pour resserrer l’étau autour de Mossoul et libérer la ville de Daesh. En Syrie, elle a perdu beaucoup de temps en vaines négociations avec la Russie et limité son action à l’offensive contre Raqqa, achevant au passage d’antagoniser la Turquie par son soutien aux forces kurdes syriennes.

Il est en réalité un peu trompeur de parler d’"actions déstabilisatrices" de l’Iran dans la région ou d’ "expansionnisme chiite". Au cours des années, nous avons en réalité assisté à la création systématique d’une zone d’influence. L’Iran a avancé ses pions en exploitant le chaos provoqué par la faiblesse des Etats du Levant, la montée sanglante du djihadisme, et le vide de pouvoir laissé par le repli, au moins relatif, américain. 

L’Iran a-t-il obéi à des motivations défensives ou à un grand dessein de type "construction d’empire" ? On pourrait en débattre sans fin. Le fait est que dans une vaste zone allant de l’Afghanistan au Liban, et parallèlement à l’émergence d’un espace de libre circulation des djihadistes sunnites, s’est mise en place une “internationale” des milices chiites, composée de plus modestes milices incluant les groupes armés irakien, afghan et pakistanais. Ces dernières sont constituées sur le modèle du Hezbollah libanais, bénéficiant d’une doctrine d’emploi, d'entraînement et d’équipement largement standardisés. Elles répondent au commandement supérieur des Gardiens de la Révolution islamique.

Ces milices ne sont pas seulement des opérateurs militaires, mais aussi des agents politiques. Le Hezbollah joue avec brio le rôle de marionnettiste pour l’Etat fantôme libanais. Les Unités de mobilisation populaire ont vocation à jouer un rôle similaire en Irak. En Syrie, le réservoir de miliciens locaux, vraiment fiables du point de vue de Téhéran, est limité. Les stratèges iraniens sont donc obligés de faire appel à de nombreuses recrues afghanes, irakiennes ou pakistanaises, d’engager des forces proprement iraniennes, de compter sur l’appui aérien russe et d’encourager Assad dans sa politique de transferts de populations à caractère ethnico-confessionnel. 

On aurait pu penser que l’arrivée d’une nouvelle administration à Washington allait perturber le paysage qui se mettait en place. La réaction du Président Trump le 6 avril à l’attaque chimique contre Khan Sheikhun laissait penser que les nouveaux responsables américains comprenaient mieux que leurs prédécesseurs le "langage" de la région, dans laquelle les actions de force ont - encore plus qu’ailleurs - valeur de signaux. Un vrai "réengagement américain" semblait possible, ouvrant une "fenêtre d’opportunité" pour un règlement politique si les Russes s’avéraient sérieux dans leur souhait de parvenir à un accord politique (cf. : Syrie : en finir avec une guerre sans fin). En fait, il n’en a rien été, et le sentiment qui domine est celui d’une absence de politique syrienne convaincante, peut-être plus encore que sous le Président Barack Obama. 

Le sort de la vallée de l’Euphrate constitue à cet égard un test majeur. L’administration Trump dénonce avec force les "actions déstabilisatrices" de l’Iran dans la région. Il devrait lui apparaître évident que pour faire obstacle à la constitution du fameux "corridor" chiite de Téhéran à la Méditerranée, le contrôle de Deir ez-Zor et de l’ensemble de la vallée de l’Euphrate constitue une atout essentiel. Un tel "corridor" serait un élément non négligeable de la mobilité stratégique de l’internationale milicienne chiite.

Or, là encore, les signaux venant de Washington sont contradictoires. De surcroît, la décision de ne plus soutenir en Syrie les groupes armés de l’opposition nationale est perçue dans l’ensemble de la région comme signifiant que l’Administration Trump n’était pas disposée à traduire en actes ses discours offensifs et notamment sa rhétorique anti-Iran. Le rétablissement de relations étroites avec l’Arabie saoudite et Israël ne change pas cet état des choses, tout en ayant l’inconvénient de conforter le "récit confessionnel" qui a cours dans la région.

La relance du grand jeu nucléaire avec l’Iran.

Vu de Paris, l’idée de dénoncer l’accord de Vienne, sous une forme ou sous une autre, apparaît comme une erreur. L’accord n’est pas aussi "mauvais" que ses détracteurs aimeraient le faire croire. Surtout, il paraît étrange de vouloir lui substituer un vide, et donc potentiellement de donner carte blanche aux atomistes iraniens. Enfin, la dénonciation de l’accord ne gêne en rien le pilotage depuis Téhéran de l’internationale des milices chiites. Elle renforcerait plutôt la main de l’état-major central de ces milices à Téhéran.

Il apparaît cependant que l’intention de l’administration américaine n’est pas de dénoncer de but en blanc l’accord avec l’Iran. La "dé-certification" serait le début d’une manœuvre labyrinthique destinée à faire pression sur les autres signataires de l’accord de Vienne – l’Iran, mais aussi les Européens, la Russie et la Chine – pour qu’ils envisagent des mesures correctives au "mauvais accord". 

Les dirigeants iraniens, à commencer par le Président Rohani, ont immédiatement fait savoir qu’ils ne se prêteraient à aucune renégociation. Comme l’a écrit l’European Council on Foreign Relations (ECFR), il faudra dans un premier temps beaucoup de détermination et d’habileté aux responsables européens pour dissuader les Américains d’aller jusqu’au bout de leurs menaces et les dirigeants iraniens de multiplier les provocations.

Peut-on imaginer un scénario dans lequel l’accord serait maintenu sans les Américains, au moins à titre transitoire ? Quel serait alors l’intérêt des Iraniens à continuer de respecter les restrictions et les inspections prévues par l’accord ? Comment serait-il possible de maintenir un courant de relations économiques entre les "parties" restantes à l’accord ? A quel coût pour la cohésion du monde Atlantique ? Autant de questions difficiles, parmi d’autres d’ailleurs : il est possible cependant qu’un tel scénario laisse place de facto à une certaine marge de négociation sur les sujets périphériques à l’accord (balistique) et même à certaines dispositions de l’accord lui-même (sunset clauses).

L’hypothèse mérite donc d’être considérée par toutes les parties concernées. L’Iran n’est pas sans vulnérabilités et doit réfléchir avant de faire le choix de retourner dans l’inconnu. Les Etats-Unis avaient fait une lecture tellement restrictive du JCPOA dans sa mise en œuvre qu’ils disposent d’une masse de leviers de négociation  en vue d’un nouvel accord.

Quelle politique au Proche-Orient après la dé-certification ?

La relance du grand jeu nucléaire avec l’Iran ne doit pas conduire à faire à nouveau l’impasse sur les défis géopolitiques que pose désormais l’instabilité régionale

En même temps qu’il a déclaré la dé-certification, le Président Trump a annoncé un accroissement des pressions, notamment des sanctions, contre le Corps des Gardiens de la Révolution Islamique. Dans son esprit, cela constitue sans doute un élément de réponse aux défis régionaux. La question est de savoir si cela permettra réellement de mettre un coup d’arrêt à l’internationale milicienne chiite ou si cela n’aura pas, au contraire, l’effet inverse.

Quoi qu’il en soit, il serait judicieux  d’affirmer hautement que les chiites, comme toutes les communautés, ont toute leur place dans le riche tissu humain du Proche-Orient, et d’afficher que l’objectif ultime du point de vue occidental n’est pas le changement de régime mais une intégration réussie de l’Iran dans la région. Il est surtout temps de traiter la question du contexte de ces évènements, qui a en effet permis l’essor de ce que l’on appelle "l’expansionnisme chiite". 

A ce titre, il faut bien évidemment vaincre Daesh et al-Nusra. En parallèle, il est nécessaire de mener à fond la "bataille des récits" : les puissances sunnites doivent être encouragées à prendre toutes les mesures et faire tous les gestes qui montrent qu’elles ne soutiennent en aucun cas l’extrémisme et luttent contre les bases idéologiques de celui-ci.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, nombreux sont ceux qui croient aux versions russes et iraniennes de l’histoire selon lesquelles les vrais auteurs de la lutte contre le djihadisme sont à Moscou et Téhéran, et non à Washington ou dans les capitales arabes et  européennes. Ces discours doivent être combattus. Personne ne relève, par exemple, que l’intervention du Hezbollah en Syrie a constitué un facteur déterminant de la radicalisation de l’opposition armée en Syrie, (là aussi : Syrie : en finir avec une guerre sans fin). 

La meilleure manière de contrer "l’expansionnisme chiite" serait de pallier la faiblesse des Etats. L’Irak, encore plus déstabilisé depuis le référendum kurde du 25 septembre 2017, devrait faire l’objet d’un réinvestissement massif de la part des Occidentaux. La notion de  "nation building" est aujourd’hui décriée à Washington et ailleurs également. Cela reste pourtant le meilleur rempart contre l’ "empire building" et les ambitions expansionnistes iraniennes et devrait faire l’objet d’un grand partenariat transatlantique ayant pour objectif de parvenir à une judicieuse répartition des rôles.

En Syrie, il n’y a plus d’Etat. Mettre de l’argent pour "reconstruire la Syrie" est dans ces conditions une idée fallacieuse, comme l’aurait fait remarquer le général MacMasters il y a quelques jours.  Si la Russie et l’Iran  souhaitent une sortie politique, il nous appartient d’être disponibles tout en indiquant les paramètres qui nous paraissent nécessaires de mettre en place. Au premier rang de ces paramètres, la création d’institutions étatiques efficaces, et cela  par la mise en place d’une gouvernance décente (excluant les éléments criminels du régime actuel), l’instauration d’un état de droit, ainsi que la reconstitution d’une armée nationale se substituant aux multiples milices étrangères. Sur ce dernier point, les Américains et leurs alliés continuent d’ignorer ce qui devrait pourtant être une priorité pour eux : la constitution d’une force de stabilisation issue de la rébellion arabe, de manière  à ne pas dépendre des seuls Kurdes comme alternative aux milices chiites. 

Reste une question : de quels appuis ou de quels partenaires les Américains disposent-ils dans la région ? Si l’administration américaine se décide à ne plus faire l’impasse sur les mutations géopolitiques du Proche-Orient, elle ne peut pas compter uniquement sur le Golfe (ou certains pays du Golfe) et Israël. Elle doit impérativement retrouver le soutien de la Turquie avant qu’il ne soit trop tard. De même, elle devra tenir compte de la Russie - qui a incontestablement  retrouvé un rôle à travers son intervention militaire en Syrie - tout en n’omettant pas Moscou-Téhéran, une alliance contre-nature au regard de l’Histoire, bien que solidement ancré dans les réalités d’aujourd’hui.

L’Europe – mais aussi l’Inde ou la Chine – devraient être incités à s’impliquer davantage. D’ailleurs, il s’agit d’un des paradoxes de la  "dé-certification" : pour que la manœuvre entreprise par l’administration Trump fonctionne, il y aurait besoin comme on l’a vu que des intermédiaires s’interposent entre Washington et Téhéran. Geste unilatéral par excellence, la dé-certification rend en réalité les Etats-Unis plus dépendants d’acteurs tiers pour la réussite de sa politique. Parmi ceux-ci, ce membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies, actif au Proche Orient et vieil allié s’il en est de l’Amérique : la France.

Cet article est publié conjointement avec l'Atlantic Council, qui promeut un leadership et un engagement constructifs dans les affaires internationales fondés sur le rôle central de la communauté atlantique dans les enjeux mondiaux.

 

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