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Europe / Monde

Lettre de Moscou - les victoires à la Pyrrhus de Vladimir Poutine

BLOG - 26 mars 2018

Une tonalité désabusée, des analyses sombres, le sentiment d’une situation peut-être proche de l’impasse pour la Russie, tel était l’arrière-plan commun à plusieurs conversations sur l’état du monde dans des think tanks de Moscou à la fin de la semaine dernière. Pourquoi ce coup de blues soudain chez nos interlocuteurs moscovites la semaine qui a suivi la réélection triomphale de Vladimir Poutine pour un quatrième mandat ?

Il faut y voir sans doute le contrecoup, peut-être fugace d’ailleurs, des événements du moment, et d’abord de l’affaire Skripal. Aucun analyste russe n’exclut complètement un crime d’Etat, mais chacun met en avant des doutes raisonnables, que l’on peut résumer ainsi : quand on élimine un traître à l’étranger – "opération légitime", estime un ancien officier - on peut choisir de laisser une signature, mais pas une signature aussi visible, aussi odieuse et de surcroît aussi risquée, ne serait-ce qu’en termes de dommages collatéraux potentiels. "C’est comme si nos agents avaient opéré au son de la balalaïka et avaient laissé l’instrument de musique derrière eux", remarque un collègue russe. De là résulte l’insinuation qu’un service adverse – "nous avons tellement d’ennemis maintenant" (sic) – aurait pu se procurer le novitchok et attenter à la vie de l’ancien agent double pour jeter le discrédit sur la Russie.

"Les relations avec les capitales européennes vont se durcir encore."

Le plus frappant est que nos interlocuteurs, prompts ces dernières années à afficher leur mépris pour la décadence des Européens, ne sous-estiment pas l’impact probable de ce crime de trop. Les relations avec les capitales européennes vont se durcir encore au moment où il se confirme que Trump a les mains liées s’agissant de la Russie, qu’il n’y a plus de vrai répondant pour Moscou à Washington, que la Russie à la veille de la Coupe du monde de football doit plutôt veiller à son image et surtout, on y reviendra ci-dessous, que la promenade de santé au Proche-Orient se transforme en chemin épineux. L’autre élément conjoncturel qui assombrit l’atmosphère dans les cercles qui s’occupent à Moscou de politique étrangère est le remplacement à Washington du Secrétaire d’Etat, M. Tillerson par M. Pompeo et du Conseiller national pour la sécurité, le général McMaster par John Bolton. Comme ailleurs, ce nouveau casting, qui va sans doute encore bouger, est interprété à Moscou comme signifiant un durcissement de la politique étrangère de l’Amérique, la fin proche de l’accord nucléaire avec l’Iran et une attitude belliqueuse sur la Corée du Nord.

Sur l’un comme sur l’autre de ces deux dossiers, la Russie, selon nos interlocuteurs, ne se mettra pas en avant. S’agissant de l’Iran, on nous dit que la convergence d’intérêts tactiques entre Téhéran et Moscou reste limitée et qu’il n’y a pas d’alignement stratégique. Les Russes peuvent espérer quelques gains commerciaux à la marge d’une sortie des Américains du JCPOA, mais ils anticipent surtout des effets déstabilisateurs en cascade pour l’ensemble de la région : les Iraniens au minimum se montreront encore plus agressifs en Syrie ou ailleurs et vraisemblablement relanceront une quête de l’arme nucléaire qui elle-même fera contagion chez certains acteurs régionaux.

"La fenêtre d’opportunité pour une sortie de crise politique en Syrie semble se refermer".

On en arrive ainsi aux données plus structurelles d’une inquiétude sur la position de la Russie dans le monde actuel. Le président Poutine, grâce notamment à l’intervention russe en Syrie, n’a-t-il pas rétabli le prestige de la Russie et obtenu pour celle-ci un rôle incontournable au Proche-Orient ? Ce succès est fragile, nous répond-on : la fenêtre d’opportunité pour une sortie de crise politique en Syrie semble se refermer, Assad se détermine finalement davantage en fonction de ses idiosyncrasies ou de sa dépendance aux Iraniens que des pressions russes, les tentatives de règlement politique, bilatérales au temps de M. Kerry ou régionales avec la Turquie et l’Iran, ont trouvé leurs limites ; et maintenant les risques de confrontations militaires directes, entre l’Iran et Israël, mais aussi entre les Etats-Unis et la Russie et entre la Turquie et plusieurs autres pays, dominent l’agenda. Tout se passe, relève un important analyste, comme si le Kremlin n’avait pas été capable de capitaliser sur un plan global et politique d’incontestables succès régionaux surtout militaires. Une montée des tensions généralisées à la suite du démantèlement probable de l’accord avec l’Iran achèverait de réduire la marge de manœuvre de la diplomatie russe dans la région. Et à l’horizon se profile la silhouette massive de l’hyper puissance chinoise.

La Russie de M. Poutine n’a-t-elle pas cependant, en Occident même, en Europe particulièrement, à coup de cyber-attaques et de manipulations de l’information, amassé un redoutable soft power ? Le même interlocuteur nous répond : "croyez-vous vraiment que Sputnik et Russia Today nous soient très utiles ? Nous répondons par des ripostes asymétriques à un retard grandissant sur le plan économique et technologique, mais cela ne résout pas notre problème".

Un universitaire qui suit la politique étrangère de son pays depuis les années 80, place ces interrogations en perspective : "après la chute de l’Union soviétique, deux objectifs s’imposaient à nous : le rapprochement avec le monde occidental, le rassemblement autour de nous des anciens territoires soviétiques. Il s’est révélé à l’usage que ces deux objectifs n’étaient pas conciliables. Cela nous a conduit à une attitude de remise en cause de plus en plus systématique de l’ordre international tel que, cahin-caha, il existe, et la Russie apparaît aujourd’hui comme une sorte de loose canon global, sans direction véritable". Le nouveau mandat du président Poutine aurait pu être celui d’un certain recentrage, sur le plan international comme dans la gestion de l’économie ; les circonstances du moment, craignent nos interlocuteurs, risquent de le pousser à renchérir dans une attitude de défi vis-à-vis de l’extérieur. D’ailleurs, dans le processus de décision actuel en matière de politique étrangère, les diplomates sont marginalisés, les experts ne comptent guère, ce sont le Président et les structures de forces qui font la politique.

"Ce qui est à redouter, en ce début de nouveau mandat poutinien, c’est la poursuite d’une sorte de fuite en avant de la politique russe dans la valorisation de sa seule capacité de nuisance sur le plan international."

A cet égard, le discours sur l’état de l’union prononcé par M. Poutine le 1er mars, avec son catalogue de systèmes d’armes sophistiqués destinés à obliger le monde à "écouter la Russie", a quelque chose d’emblématique. Pour autant, les Moscovites ne perdent pas le sens de l’humour. On raconte l’histoire suivante : dans les heures qui ont suivi le discours, Sergueï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères depuis 2004, que l’on dit en sursis, a cherché à joindre son collègue de la Défense, M. Shoigu. Quand enfin, il parvient à lui parler au téléphone, il lui dit : "Serguei Koujouguétovitch, je te prie dans tes plans de frappe d’exclure New York car c’est là que vit ma fille – avec plaisir, Serguei Viktorovitch, répond Shoigu, mais j’ai reçu des coups de fil de nombreux collègues toute la journée. On me demande d’épargner, pour des raisons similaires, Londres, Paris, Genève, Rome, Washington, Chicago etc. Où est-ce que je vais pouvoir frapper ? – Lavrov hésite quelques secondes et suggère : Voronej.".

Mais revenons aux affaires sinon sérieuses du moins immédiates. On aura compris que les propos rapportés ici ne sont pas nécessairement indicatifs de la perception des dirigeants du pays. Les attentes sont grandes en tout cas, dans le milieu des think tanks, à l’égard de la venue de M. Macron en mai, si celle-ci devait se confirmer, ce qui n’est pas certain dans le contexte post Skripal. Nos interlocuteurs voient le président français comme l’un des derniers ponts possibles entre les Occidentaux et Vladimir Poutine. Vu depuis l’Europe, ce qui est à redouter, en ce début de nouveau mandat poutinien, c’est la poursuite d’une sorte de fuite en avant de la politique russe dans la valorisation de sa seule capacité de nuisance sur le plan international. 

 

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