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Lettre de Washington – un tournant dans la politique étrangère de M. Trump ?

ARTICLES - 16 Mars 2018

En l’espace de quelques jours, le Président Trump a rétabli des taxes à l’importation sur l’acier et l’aluminium, accepté l’offre du dirigeant nord-coréen d’une rencontre historique, et… démis de ses fonctions le secrétaire d’Etat Rex Tillerson, remplacé par le directeur de la CIA, Mike Pompeo.

Cette série de décisions – qui, dit-on, en présagent d’autres – plongent la capitale américaine dans des abîmes de réflexion. L’establishment est évidemment vent debout contre la décision sur l’acier et l’aluminium, annoncée le 1er mars, qui ne gênera que marginalement les Chinois au moins pour l’instant, mais risque de déclencher une guerre commerciale avec les Européens. La démission le 6 mars dernier du conseiller économique du Président, Gary Cohn, représentant de la ligne "Wall Street" à la Maison Blanche, n’est pas de bon augure pour la suite. Jusqu’où peut aller une escalade des rétorsions en matière commerciale, dès lors notamment que Washington agit désormais comme si l’Organisation Mondiale du Commerce n’existait pas ? Notons au passage que la crispation protectionniste du Président américain intervient au moment même où son homologue chinois se donne les moyens de rester à vie au pouvoir. Quel avenir ces deux développements dessinent-ils pour la coopération américano-chinoise, si déterminante pour l’émergence éventuelle d’un nouvel ordre international ? 

"Les experts du dossier émettent des doutes sur la capacité technique de l’actuelle administration à mener à bien une vraie négociation avec la Corée du Nord"

Quant à la tournure prise par l’affaire nord-coréenne, elle suscite à Washington des réactions contrastées. Dans le camp Républicain, on veut y voir la preuve que la méthode des "pressions maximales" a été efficace. Chez les Démocrates et une bonne partie des observateurs, le réflexe anti-Trump joue à plein : le Président s’est fait piéger, il est tombé dans le panneau d’une manœuvre nord-coréenne classique, il va offrir au régime de Pyongyang un brevet de légitimité inespéré sans obtenir de contrepartie sérieuse. Les experts du dossier émettent des doutes sur la capacité technique de l’actuelle administration à mener à bien une vraie négociation avec la Corée du Nord, que l’objet soit vraiment ou non la "dénucléarisation de la péninsule". Ils observent aussi que tout accord avec les Nord-Coréens impliquerait le déblocage de fonds importants, ce qui ne cadre absolument pas avec la philosophie trumpienne.

Cependant, dans les think tanks ou chez les commentateurs, on s’interroge surtout sur les implications possibles de l’affaire de l’acier et plus encore de la gestion du dossier nord-coréen pour un autre sujet majeur : l’accord nucléaire avec l’Iran (JCPOA). Le passage à l’acte en matière de commerce pourrait indiquer que, comme sur l’accord de Paris ou la dénonciation du traité de libre-échange transpacifique, le Président ira jusqu’au bout dans son rejet du JCPOA. Sa soudaine disponibilité à rencontrer le dictateur nord-coréen, qu’il traitait avec mépris il y quelques semaines encore, ne montre-t-il pas au contraire qu’une volte-face est toujours possible de la part de M. Trump et qu’après tout il pourrait sur l’Iran aussi être capable de privilégier le dialogue ?

"La leçon que l’entourage de Trump tire de l’affaire nord-coréenne est que les "pressions marchent""

A peu près personne à Washington ne retient une telle hypothèse, et cela pour toute une série de raisons. D’abord, la base électorale du Président est indifférente s’agissant de la Corée du Nord, ce qui laisse une grande marge d’appréciation à M. Trump ; elle manifeste au contraire des sentiments forts (d’hostilité) sur l’Iran, comme sur le commerce. Ensuite, comme cela a été indiqué plus haut, la leçon que l’entourage de Trump tire de l’affaire nord-coréenne est que les "pressions marchent". Enfin, le Premier ministre israélien, M. Netanyahou, a laissé filtrer qu’il avait, lors de sa dernière visite à Washington du 4 au 8 mars, obtenu du Président Trump l’assurance qu’il se retirerait du JCPOA le 12 mai, lors de la prochaine échéance concernant le maintien de la levée des sanctions. Par ailleurs, le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salman, arrive pour une longue visite aux Etats-Unis le 19 mars et l’administration Trump projette dans les prochaines semaines une réunion au sommet des pays du Golfe… à Washington.

Dans le même temps, les diplomaties des trois Européens (France, Royaume-Uni, Allemagne) continuent à négocier avec le département d’Etat sur des mesures complémentaires au JCPOA susceptibles de rendre celui-ci plus acceptable par M. Trump. Toutefois, un certain nombre de congressmen s’apprête à adopter une lettre rejetant sur les Européens le blâme d’un échec des efforts pour "redresser les défauts" de l’accord avec l’Iran.

"Le choix de remplacer M. Tillerson par M. Pompeo pourrait être pour M. Trump en effet celui de disposer d’un Secrétaire d’Etat sans états d’âme pour appliquer sa ligne sur le commerce, la Corée ou plus encore l’Iran"

Sur ces entrefaites, exit M. Tillerson, et M. Pompeo arrive au département d’Etat. Le Président Trump lui-même a indiqué que l’Iran faisait partie des sujets parmi lesquels il n’y avait pas d’unité de vue entre Rex Tillerson et lui (il aurait pu ajouter que le Pentagone, comme vient de le rappeler un de ses généraux les plus gradés, est aussi partisan de ne pas dénoncer l’accord). Mike Pompeo est au contraire réputé très ferme sur l’Iran. L’influent directeur de la Foundation for Defense of Democracies (organisation qui mène le combat intellectuel contre l’accord avec l’Iran), Mark Dubowitz, l’a déclaré sans hésiter : "la nomination de Pompeo signifie la mort du JCPOA". Outre des raisons personnelles, le choix de remplacer M. Tillerson par M. Pompeo pourrait être pour M. Trump en effet celui de disposer d’un Secrétaire d’Etat sans états d’âme pour appliquer sa ligne sur le commerce, la Corée ou plus encore l’Iran, et d’ailleurs sur d’autres sujets (la Syrie ?). Le seul terrain sur lequel le directeur de la CIA s’est démarqué du Président est la Russie mais, à vrai dire, c’est le sujet sur lequel M. Trump apparaît isolé au sein de son administration comme du Congrès.

Dans ce contexte, deux questions, étroitement liées, se posent aux dirigeants européens :

  • Comment influencer le Président américain ? Quels sont les déterminants de ses décisions de politique étrangère ? On a vu que la mise en œuvre de ses engagements vis-à-vis de sa base est certainement un critère essentiel pour M. Trump. D’autres ressorts peuvent-ils être identifiés ? Y a-t-il des canaux par lesquels il est possible de l’atteindre ? Sur ce point, le départ de Rex Tillerson n’est pas forcément une mauvaise nouvelle si son successeur dispose de plus de crédit auprès du Président ;
     
  • Qu’attendre de la visite d’Etat du Président Macron à Washington du 23 au 25 avril prochain ? S’agissant en particulier de l’accord nucléaire avec l’Iran, s’il se confirme que les chances de garder Donald Trump à bord sont de plus en plus réduites, ne faut-il pas envisager une "option basse" qui serait de négocier une "sortie soft" des Etats-Unis, de manière à garantir un maintien minimum de l’accord sans les Etats-Unis ? Cette approche ne dispense pas par ailleurs d’avancer, dans l’esprit de l’art du "deal" qu’affectionne M. Trump, des propositions sur toute une série d’autres sujets, en particulier sur les sujets géopolitiques (Syrie, Israël, Turquie, Iran, Golfe etc.) sur lesquels des convergences existent entre Français et Américains.

 

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