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Europe / Monde

L'après-Washington a commencé au Moyen-Orient

BLOG - 23 April 2018

La tragédie syrienne, l'abandon des Kurdes et l'impasse palestinienne sont le reflet de l'état d'un monde où l'Occident est sur la défensive et en perte d'influence.

Les Palestiniens abandonnés, les Iraniens et les Russes confortés, les Turcs sur la défensive, les Saoudiens en marche forcée vers les réformes, les Américains désorientés, l'Europe absente et les Chinois qui, pour plagier Victor Hugo, "contemplent pensifs et triomphants le piétinement sourd des légions en marche". Le Moyen-Orient en 2018 apparaît plus que jamais comme un miroir grossissant de l'état du monde, sinon une préfiguration de ce que le monde est en train de devenir.

Il y a des régions plus peuplées, plus dynamiques, plus riches et, dans un monde qui se projette déjà dans l'après-pétrole, plus importantes stratégiquement. Et pourtant il y a comme un mystère autour du Moyen-Orient - qui fait que cette région, en dépit de ce qui devrait se traduire par une forme de marginalisation relative - demeure comme la plus chargée d'émotions au monde. Des émotions envahissantes qui semblent avoir une capacité à se propager au-delà de leur espace géographique.

Désastres militaires

Pourquoi en est-il ainsi ? Y aurait-il tout simplement eu "trop d'Histoire" dans cette partie du monde ? Est-ce parce que le Moyen-Orient - n'en déplaise aux Chinois - apparaît comme le berceau de la civilisation ? "L'Histoire commence à Sumer", écrivait il y a plus de trente ans l'historien Samuel N. Kramer. Cette région est surtout le siège de la naissance des monothéismes. Puis elle devient le champ d'expansion de l'Occident romain puis chrétien.

Après la chute des royaumes chrétiens, elle constitue le cœur de la menace pour la République chrétienne, tout en étant cette terre de dialogue privilégié entre civilisations que décrit Fernand Braudel dans La Méditerranée. Avant de devenir le champ d'expansion privilégiée de l'appétit de puissance et de conquête de l'Occident européen, qui va se doubler d'un appétit de richesse avec la découverte du pétrole. L'Occident américain va par étapes se substituer à l'Occident européen à partir de la deuxième moitié du XXe siècle. Il va trouver dans cette région l'une des causes, sinon la cause déterminante, de l'accélération de son déclin, à travers des aventures militaires désastreuses.

La nouvelle question d'Orient

Ce que l'on appelait hier la "question d'Orient" décrivait les rivalités entre puissances européennes pour se partager les vastes territoires de l'Empire ottoman. Y aurait-il aujourd'hui une "nouvelle 'question d'Orient'", conséquence du partage des zones d'influence contrôlées jusqu'à il y a peu par des États-Unis qui se retrouveraient - au moins métaphoriquement - dans le rôle de l'Empire ottoman ? Avec des puissances comme l'Iran, la Russie et la Turquie dans le rôle de prédateurs ?

La formulation est délibérément provocatrice et sans doute excessive, mais le "dérèglement" du Moyen-Orient aujourd'hui est très largement le produit des conséquences de l'interventionnisme excessif des États-Unis d'abord, suivi d'une abstention d'agir presque aussi critiquable.

La responsabilité des États-Unis ou, plus globalement, de celles du monde occidental sont incontournables. Mais les acteurs régionaux eux-mêmes portent une part de responsabilité considérable dans le sort qui est le leur. La nature a horreur du vide. L'appétit d'expansion et d'influence des uns se nourrit de la sclérose et de l'incapacité de se réformer des autres.

L'Égypte ne joue plus son rôle

Dans la configuration actuelle des puissances au Moyen-Orient, il y a un pays qui ne joue pas le jeu qui était traditionnellement le sien. L'Égypte, "l'empire du Milieu" de la région, devrait - du fait de sa démographie, son histoire et sa géographie - jouer un rôle beaucoup plus important. Mais, obsédée à se défendre face aux menaces qui pèsent sur sa sécurité interne, l'Égypte ne remplit plus la fonction centrale qui était la sienne. De la même manière, le conflit Israël-Palestine ne joue plus également le rôle qui fut le sien au cours des soixante-dix dernières années.

Israël ne sert plus de caisse de résonance

La déclaration d'indépendance d'Israël, en 1948, exerça un rôle décisif dans la montée en puissance des nationalismes arabes. La guerre de Six Jours, en 1967, constitua un accélérateur de l'islamisme. Aujourd'hui Israël ne sert plus de caisse de résonance des malaises identitaires de la région, comme ce pouvait être le cas hier. Mais les émotions, si elles ne poussent plus ce conflit sur le devant de la scène diplomatique, n'en persistent pas moins.

J'en ai eu la démonstration personnelle il y a quelques jours. En 2008, j'avais publié un livre, La Géopolitique de l'émotion, qui contenait des développements sur la "culture d'humiliation" du monde arabo-musulman. Après dix ans, et plus d'une vingtaine de traductions de par le monde, j'ai appris qu'une maison d'édition du Golfe s'apprêtait à sortir une version en langue arabe de mon livre. Mais une de mes anciennes étudiantes, qui avait servi d'intermédiaire pour le projet, me précisa que "toute référence à Israël devait être effacée dans cette traduction".

Déni d'Israël et culture d'humiliation

Je pouvais bien lui répondre que mon livre avait été traduit en russe et en chinois, en dépit des critiques qu'il contenait sur les régimes en place, je savais d'avance que le déni d'Israël - au-delà du rapprochement avec tel ou tel gouvernement - était consubstantiel à l'expression même de la culture d'humiliation et de ressentiment de toute une région.

On serait tenté de dire qu'au Moyen-Orient tout change, de l'équilibre des puissances à celui des richesses. Tout sauf l'essentiel, la capacité à prendre de la distance et à transcender ses émotions. Il ne s'agit pas ici de la politique menée par l'actuel gouvernement d'Israël. Dans certaines parties du monde musulman, l'antisémitisme n'a plus besoin du relais de l'antisionisme. Il se suffit à lui-même.

Au Moyen-Orient, l'après-Washington a sans doute commencé. Mais les émotions anti-occidentales demeurent. Et la tragédie syrienne conforte l'image d'un Occident qui cherche avant tout à se protéger lui-même, avec un mélange confus de cynisme et d'improvisation.


Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 20/04/2018)

 

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