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La politique de Biden face à la guerre en Ukraine : une délicate ligne de crête

ARTICLES - 23 Mars 2022

Retrouvez la timeline de l’Institut Montaigne dédiée à remonter le temps et saisir la chronologie du conflit.

Face à l’invasion russe, l’administration Biden confirme les grandes lignes de sa politique étrangère en une illustration de la redéfinition démocrate de la politique étrangère : répondre aux crises par la voie diplomatique, économique et multilatérale plutôt que par l’usage de la force militaire, même si la dimension militaire est bien présente à travers l’aide apportée par les États-Unis à l’Ukraine. Mais le choc de réalité expose aussi la vacuité voire la collision de certains "slogans" démocrates : la "politique étrangère pour les classes moyennes" ne s’applique guère à l’Ukraine, le défi existentiel du changement climatique a été mis de côté, même la lutte des démocraties contre les autoritarismes semble mise à mal par de récentes initiatives diplomatiques vers l’Arabie saoudite ou le Venezuela pour atténuer la hausse des prix du pétrole. 

L’invasion russe a aussi confirmé le soutien américain à l’Ukraine, intensifié sous Biden depuis janvier 2021, et le choix d’isoler et punir la Russie puisque le sommet de Genève de juin 2021 a échoué à la stabilisation de la relation américano-russe voulue par Biden. Les choix américains depuis l’automne dernier et jusqu’à ces derniers jours confirment la grande prudence de Biden face au risque d’escalade : il n’est pas question pour Washington que l’invasion russe conduise à un affrontement entre les deux principales puissances nucléaires mondiales, illustration du principe dominant de cette administration, si ce n’est d’un nouveau consensus américain, la retenue stratégique (restraint). La politique ukrainienne de Washington est bien sur une étroite ligne de crête.

La doctrine Biden à l’épreuve de la guerre 

Le soir-même de l’invasion russe, Biden rappelait les lignes rouges américaines : pas d’implication directe de soldats américains en Ukraine, respect des engagements américains vis-à-vis des alliés de l’OTAN, importance de la réponse diplomatique collective à la Russie. La diplomatie américaine s’est déployée en ce sens dès l’automne dernier, ce qui a permis l’unité de la réponse transatlantique (et au-delà avec le Japon, l’Australie, Singapour, la Corée du Sud), dont témoignent les paquets de sanctions successifs, unité rompue seulement par la décision américaine d’embargo sur le pétrole et certains produits énergétiques russes. 

Les décisions et discours de Biden confirment l’évolution de l’homme, en particulier sur la dimension militaire : sélectivité (intérêts vitaux) et prudence (éviter l’escalade) sur l’utilisation de la force militaire, accent sur la diplomatie et l’assistance sécuritaire.

Ces choix illustrent le point de départ de la réflexion démocrate à l’international, qui rejette avant tout la militarisation de la politique étrangère américaine depuis la fin de la Guerre froide.

Ces choix illustrent le point de départ de la réflexion démocrate à l’international, qui rejette avant tout la militarisation de la politique étrangère américaine depuis la fin de la Guerre froide, dont les effets ont été contre-productifs pour la puissance américaine dans le monde. C’est aussi une évolution personnelle de celui qui avait été au Congrès l’un des promoteurs des interventions américaines dans les Balkans dans les années 1990, et avait voté l’intervention en Irak en 2003 : désillusion par rapport aux guerres contre le terrorisme, comme en témoigne le retrait d’Afghanistan l’été dernier mais aussi la réduction frappante des frappes américaines dans le monde depuis le départ de Trump (divisée par deux selon Airwars).

Cette évolution témoigne aussi de la volonté de réparer les dégâts de Trump, même si l’effort illustre également la pesanteur de cet héritage sur l’OTAN et la relation transatlantique : il faut rappeler que les deux seuls déplacements internationaux de Biden l’an dernier ont été en Europe, et un nouveau déplacement est prévu cette fin de semaine.

Jusqu’ici l’opinion américaine soutient les choix de Biden, avec 50 % d’approbation. Malgré certaines pressions (Congrès, Hollywood), il est également très largement soutenu sur le refus de l’implication directe par des zones d’exclusion aérienne (no-fly zone, que seuls 10 % des Américains souhaitent. Mais l’étude du Pew Research Center montre sans surprise une opinion qui reste très polarisée, avec 75 % des sympathisants démocrates qui approuvent, et 74 % des électeurs républicains qui désapprouvent ; comme toujours, la moyenne est peu significative.

On a donc la confirmation de l’approche pragmatique et retenue du Président américain à l’international, renforcée par les références à une "Troisième Guerre mondiale" qu’il ne s’agit pas de déclencher en Ukraine, ligne rouge absolue. Il s’agit bien d’une ligne de crête pour une administration qui a confirmé par ailleurs son soutien à la résistance ukrainienne face à l’envahisseur. 

Le soutien américain à l’Ukraine 

La politique d’assistance sécuritaire américaine à l’Ukraine a été renforcée depuis l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, pendant le second mandat Obama, pour un total cumulé de près de 3 milliards de dollars. 

Pendant le mandat Trump, l’Ukraine est surtout apparue dans sa dimension de politique intérieure américaine : en septembre 2019, dans un échange téléphonique à l’origine de la première procédure de destitution contre Trump, le Président américain avait tenté d’obtenir de Volodymyr Zelensky des éléments contre son opposant démocrate en échange de 400 millions de dollars d’aide militaire (précisément, la livraison de Javelins réclamée par Zelensky). Quelques jours plus tard, la Chambre lançait sur cette base une procédure de destitution (Trump sera acquitté par le Sénat). 

La politique d’assistance sécuritaire américaine à l’Ukraine a été renforcée depuis l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014.

Le 16 mars dernier, la Maison Blanche annonçait 800 millions de dollars d’aide supplémentaire, permettant le transfert direct de 800 Stingers, 2000 Javelins, ainsi que 6000 lance-roquettes AT4 - des systèmes d’armes précieux contre une armée russe très mécanisée, qui ont grandement aidé l’armée ukrainienne à résister durant les premières semaines de l’invasion, comme en témoignent les pertes russes. Devant le Congrès américain la semaine dernière, Zelensky a encouragé les élus américains à poursuivre cet effort  en fermant leurs ports aux biens russes, en sanctionnant leurs hommes politiques en exercice en lien "avec ceux responsables de l'agression contre l’Ukraine", ou bien en contraignant les entreprises américaines à cesser leurs activités en Russie. Ces souhaits pourraient offrir des pistes pour de futures sanctions internationales, s’ajoutant à la longue liste ciblant les secteurs technologiques, financiers, énergétiques ainsi qu’un certain nombre d’individus. C’est sans doute l’un des points qui seront étudiés lors des différents sommets (OTAN, UE, G7) prévus cette semaine.

Un nouveau centre en politique étrangère ?

Le trumpisme a redéfini le parti républicain et en particulier son attitude vis-à-vis de la Russie de Poutine. Si la guerre a provoqué quelques ajustements, elle n’empêche pas Tucker Carlson, Marjorie Taylor Greene et d’autres élus républicains de s’appuyer sur la propagande russe pour brouiller les esprits, reprendre sans vergogne la propagande russe et critiquer Biden bien plus que Poutine.

Mais la guerre a aussi redonné de la voix à un centre en voie de disparition. Côté démocrate, de nombreux élus ont ravalé leurs demandes de baisse du budget du Pentagone et de transition énergétique. Côté républicain, certains redécouvrent la valeur des alliances et des alliés. L’admiration et l’empathie vis-à-vis de la résistance ukrainienne galvanisée par le Président Zelensky jouent un rôle important, aidée par la couverture médiatique américaine très importante de ce conflit en Europe.

Ce retour du centre ne doit pourtant pas faire illusion : la polarisation de la politique étrangère américaine est un phénomène structurel et la guerre en Ukraine va amplifier et préciser encore le débat américain sur le rôle des États-Unis dans le monde. Il confirme déjà certains positionnements, appelés par Obama, confirmés par Trump, sur la nécessité pour les Européens de prendre davantage en charge leur sécurité. Aux deux extrêmes de ces arguments, on peut citer d’un côté Stephen Wertheim, pour qui les Européens ont largement les moyens d’assurer leur propre défense quand ils sont les premiers concernés ; de l’autre, Elbridge Colby, pour qui la priorité américaine est Taïwan et la Chine, non l’Ukraine et la Russie. 

La guerre en Ukraine continue d’amplifier le débat ouvert à Washington par la présidence Trump, confirmant certaines tendances récentes de la politique étrangère américaine en général et de la relation transatlantique en particulier. En témoigne le troisième déplacement du Président Biden en Europe en moins d’un an, dont les éléments centraux sont une réunion extraordinaire de l’OTAN et un déplacement à Varsovie. Il reste que les risques d’escalade viennent aujourd’hui de Moscou, non de Washington. 

 

Co-écrit avec Marin Saillofest, assistant chargé d’études au programme États-Unis

 

Copyright : MANDEL NGAN / AFP

 

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