AccueilExpressions par MontaigneLiban : quelles chances pour la paix ?La plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne Moyen-Orient et Afrique27/04/2026ImprimerPARTAGERLiban : quelles chances pour la paix ?Auteur Michel Duclos Expert Résident, Conseiller spécial - Géopolitique et Diplomatie Alors qu'un calme précaire revient au Liban, entre espoir de trêve et crainte d'une occupation durable, Washington surprend par son réengagement diplomatique. Quel rôle pour la France et ses partenaires régionaux face aux ambitions de Benjamin Netanyahou et au défi du Hezbollah ? L'analyse de notre conseiller spécial, Michel Duclos, sur les chances réelles d'une paix durable.Un calme précaire est revenu au Liban, et déjà, à en juger par des conversations avec des amis libanais, une forme d’espoir renaît - malgré un cinquième de la population déplacée, des milliers de morts, des destructions considérables et l’extraordinaire fragilité de la trêve en cours.Un réengagement américain inattenduCette trêve a été, comme on le sait, imposée par les États-Unis à Israël le 17 avril ; elle avait été précédée d’un premier contact à Washington entre l’ambassadrice libanaise et son homologue israélien le 14, puis a été suivie d’une seconde rencontre israélo-libanaise le 23 avril. L’intervention américaine surprend a priori puisque depuis quelques mois, plus personne à Washington (c’est-à-dire dans l’entourage de Trump : le seul centre de pouvoir qui compte dans cette administration) ne s’occupait de ce dossier. Israël paraissait avoir carte blanche.Outre la précondition posée par Téhéran, un autre facteur paraît avoir été décisif : le coup de fil passé par le président Macron à Donald Trump le 8 avril.Quels éléments ont conduit les États-Unis à se réinvestir dans le pays du Cèdre ? Le facteur déclencheur a été la condition posée par Téhéran d’étendre le cessez-le-feu au Liban comme préalable à la poursuite de pourparlers de paix à Islamabad (dont le premier round avait eu lieu le 11 avril). On se souvient qu’Israël avait d’abord feint que le cessez-le-feu en Iran, conclu le 8 avril entre Washington et Téhéran, ne s’étendait pas aux théâtres périphériques, donc au Liban. L’administration Trump avait dans un premier temps laissé faire. Outre la précondition posée par Téhéran, un autre facteur paraît avoir été décisif : le coup de fil passé par le président Macron à Donald Trump le 8 avril.Quelques heures plus tôt, une frappe israélienne avait tué dans la banlieue de Beyrouth et la Bekaa plus de trois cents personnes en dix minutes, pour la plupart civiles, sous prétexte d’éliminer une cellule du Hezbollah. À ce moment-là, l’administration américaine avait déjà fait pression sur Israël pour obtenir un cessez-le-feu : les frappes massives du 8 avril constituaient vraisemblablement une sorte de message de défiance de Netanyahou à Trump. Le président américain n’était pas au courant quand Emmanuel Macron l’a appelé (sans doute Fox News n’en avait-il pas parlé) ; il a admis que le comportement israélien n’était pas acceptable. En conséquence, le président américain n’allait pas tarder à "interdire" (selon la formule qu’il utiliserait sur son réseau social) à Israël de continuer à bombarder, et à presser les deux parties de poursuivre le dialogue engagé par le canal des ambassadeurs à Washington.À partir de là, Trump et ses conseillers ont parfaitement compris le profit qu’il pouvait tirer de cette affaire. D’abord en termes d’images : c’est pourquoi la seconde rencontre israélo-libanaise a eu lieu dans le Bureau Ovale, le 23 avril, en présence de Trump, avec le déploiement journalistique habituel. Ensuite en termes de tactique diplomatique : il est plutôt avantageux pour Washington de découpler la négociation avec l’Iran (dont Israël est écarté) de la négociation sur le Liban (où Israël est directement impliqué). Pour le Liban, le réengagement des États-Unis constitue évidemment une bonne nouvelle, même si Beyrouth peut craindre la main lourde des Américains. Et finalement, Israël et le Liban ont aussi intérêt l’un et l’autre au "découplage" avec la négociation iranienne.Dans ce contexte, comment les choses peuvent-elles évoluer maintenant ? Les deux parties qui se parlent pour la première fois depuis des décennies ont dans les discussions qui s’ouvrent des objectifs a priori divergents. Pour le Liban, il s’agit avant tout de rétablir sa pleine souveraineté sur l’ensemble de son territoire et de tenter de progresser sur des problèmes de fond comme la délimitation de la frontière avec Israël. Pour Israël, la préoccupation prioritaire - et légitime - devrait porter sur la neutralisation du Hezbollah ; mais, comme on le sait, cela peut impliquer dans l’esprit des dirigeants actuels de l’État hébreu l’équivalent d’un "droit de poursuite préventive" même en cas d’accord de cessation des combats (cf. : "jurisprudence Hamas").C’est pour cette dernière raison que les Libanais sont en droit de se demander si le gouvernement de M. Netanyahu ne vise pas en fait à élargir son "espace de sécurité" en s’entourant de "zones tampon" dont le Sud Liban (cf : sur le modèle de Gaza mais aussi du sud de la Syrie). L’État hébreu occupe désormais une zone de 6 à 10 kilomètres de large des fermes de Chebaa à la mer au Sud du Litani. Il a non seulement chassé les habitants de cette zone mais passé au bulldozer plus d’une cinquantaine de villages chiites préalablement bombardés par toutes sortes de projectiles ; il a aussi écrasé sous les bombes les villages situés dans la zone au Sud Liban qu’il n’occupe pas.Pour le Liban, le réengagement des États-Unis constitue évidemment une bonne nouvelle, même si Beyrouth peut craindre la main lourde des Américains.Le gouvernement israélien indique aussi qu’il récupère la zone maritime où se trouvent des réserves de pétrole, partagée avec le Liban à la suite d’un accord de 2022 ; cet accord avait été conclu avec l’assentiment du Hezbollah. Tous ces signaux font douter d’une réelle volonté de négocier de la part du gouvernement de Netanyahou. Même si tous ces doutes pouvaient être écartés, il resterait la question du Hezbollah. "Le parti de Dieu" avait perdu beaucoup de soutien au Liban, même dans la communauté chiite, en prenant l’initiative inconsidérée (sur ordre des Gardiens de la révolution selon toute probabilité) d’attaquer Israël au lendemain du déclenchement de la guerre d’avril. La férocité de la riposte israélienne lui a permis de retrouver une part de sa légitimité. Il est redevenu difficile pour le gouvernement de Beyrouth de procéder comme il s’y est engagé à son désarmement.Les autorités libanaises font valoir cependant qu’elles ont franchi des pas décisifs dans ce sens : position ferme prise par le président Aoun, cadre juridique du désarmement du Hezbollah adopté par le gouvernement (3 ministres chiites sur 5 ayant voté en faveur de ces dispositions), et surtout, contrôle de l’aéroport de Beyrouth et des frontières avec la Syrie rendant plus difficile un armement de l’extérieur.Notre sentiment est quand même que pour aller jusqu’au bout de la transformation du Hezbollah, il faudra du temps et un soutien fort de la communauté internationale. Si Israël ne veut pas le comprendre, tous nos interlocuteurs libanais nous disent que le pays tout entier préfèrera "la guerre avec Israël à la guerre civile avec les chiites".Ne pas désespérer de la situation au LibanLes dirigeants français, devant ces développements soudains au Liban, apparaissent partagés entre le soulagement que le massacre s’arrête, au moins pour un temps, dans un pays proche de nous depuis toujours, et le dépit d’être écartés de tout règlement, en particulier du fait d’un véto israélien.Une attitude plus ferme, y compris s’agissant des sanctions contre les colons de Cisjordanie coupables de violences, serait désormais appropriée.Sans doute faut-il dépasser cette réaction. Nous suggérerons que le camouflet infligé à la France par Israël - il faut appeler les choses par leur nom - doit être vu comme une libération. Jusqu’ici, Paris se croyait obligé de mesurer ses critiques devant le comportement du gouvernement israélien actuel, évitant par exemple, encore ces derniers jours, de rejoindre ceux de nos partenaires qui demandent une suspension de l’accord commercial UE-Israël. Une attitude plus ferme, y compris s’agissant des sanctions contre les colons de Cisjordanie coupables de violences, serait désormais appropriée. Par ailleurs, les Libanais, et probablement d’autres dans la région, demandent que la France continue de jouer son rôle traditionnel de pays engagé aux côtés du Liban. En l’occurrence, les tâches ne manquent pas, telles l’aide humanitaire, notamment auprès des déplacés et de la population chiite (afin que celle-ci ne voit pas dans le Hezbollah son seul soutien), le remplacement de la Finul ou encore le renforcement de l’armée libanaise pour contribuer au désarmement du parti de Dieu.À quoi on peut ajouter le rôle paradoxal de conseiller de Trump qu’il arrive comme on l’a vu à M. Macron d’exercer : qui d’autre par exemple expliquera à l’homme de la Maison-Blanche que son idée d’une rencontre directe entre Aoun et Netanyahou est rigoureusement impossible à mettre en œuvre pour l’instant, aucun dirigeant libanais ne pouvant prendre le risque de rencontrer le Premier ministre israélien dans les circonstances présentes ?Un autre motif d’espoir pour le Liban réside dans le réengagement de l’Arabie saoudite, probablement stimulé par les risques qu’impliquent pour les équilibres régionaux les négociations libano-israéliennes. Il s’agit pour Ryad mais aussi d’autres capitales de la région, de faire en sorte que le Liban revienne dans "l’axe arabe", c’est-à-dire échappe à la double tutelle iranienne et israélienne. On voit donc des émissaires saoudiens, comme dans la période qui avait précédé l’accord de Taëf (1989 : fin de la guerre civile libanaise), faire la navette entre les différents chefs de communauté au Liban et chercher à influencer Washington. Les Saoudiens sont bien placés pour faire valoir à la Maison-Blanche que le Liban peut s’engager dans un accord de paix avec Israël mais pas à ce stade dans des accords de type Abraham (reconnaissance de l’accord d’Israël) ou de coopération multiforme.Copyrights image : Alex WONG / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP Le président Donald Trump dans le bureau ovale avec l’ambassadeur d’Israël aux États-Unis, le vice-président américain, le secrétaire d’État américain et l’ambassadrice du Liban aux États-Unis, le 23 avril 2026.ImprimerPARTAGERcontenus associés 22/04/2026 Iran : la négociation impossible ? Michel Duclos 08/04/2026 Iran : penser l’impensable Michel Duclos 31/03/2026 En Iran, triple échec et impasses stratégiques Reza Pirzadeh