Rechercher un rapport, une publication, un expert...
L'Institut Montaigne propose une plateforme d'Expressions consacrée au débat et à l’actualité. Il offre un espace de décryptages et de dialogues pour valoriser le débat contradictoire et l'émergence de voix nouvelles.
14/12/2023

[Le monde vu d'ailleurs] - Face au jusqu’au-boutisme russe, quelle stratégie pour l'Ukraine ?

[Le monde vu d'ailleurs] - Face au jusqu’au-boutisme russe, quelle stratégie pour l'Ukraine ?
 Bernard Chappedelaine
Auteur
Ancien conseiller des Affaires étrangères

Tous les quinze jours, Bernard Chappedelaine, ancien conseiller des Affaires étrangères, nous propose un regard décalé sur l'actualité internationale. Nourris d'une grande variété de sources officielles, médiatiques et universitaires, ses décryptages synthétisent les grands enjeux du moment et nous invitent à poursuivre la réflexion en compagnie des meilleurs experts étrangers. Cette semaine, il examine l'état des défenses ukrainiennes au début de l'hiver.

Alors que l’hiver arrive, qui va figer la ligne de front ukrainienne, quel est l’état des forces militaires ? Comment les élites et la population russe perçoivent-elles la "guerre sans fin" voulue par leur leader ? Les Européens prennent-ils la mesure du jusqu’au-boutisme d’un Poutine dont l’avenir politique dépend exclusivement de sa grande croisade anti-occidentale ?

L’impasse militaire actuelle sur le plan militaire en Ukraine rend indispensable non seulement l’octroi rapide des aides en discussion à Washington et à Bruxelles, mais aussi la définition d’une stratégie occidentale plus ambitieuse, qui tire les conséquences de la nature belliciste et révisionniste du régime russe et permette à Kiev de reprendre l’initiative. 

"La guerre sans fin", titrait récemment le Spiegel. L'optimisme, qui prévalait après la résistance inattendue opposée par Kiev à l'agression russe et la reconquête d'une partie des territoires occupés par Moscou, s'est estompé, laissant la place à un constat plus sombre. "La contre-offensive a échoué, la Russie est à l'offensive dans tous les secteurs importants du front", note Nikolaï Mitrokhine, qui relève les problèmes de recrutement de l'armée ukrainienne. "Actuellement, ni la Russie ni l'Ukraine n'ont l'initiative stratégique", analyse Alexandr Golts. L'hiver va probablement figer la ligne de front, admet le Général Zaloujny, dans le constat très franc qu'il dresse pour The Economist. Il invite à ne pas sous-estimer la Russie, qui procède à un renforcement important de ses capacités de défense et va conserver, dans l'avenir prévisible, une supériorité militaire. Le commandant des forces ukrainiennes appelle l'Occident à accroître son assistance à Kiev pour transformer la "guerre de position" - qui comporte "des risques considérables pour l'armée et l'État ukrainiens" - en une "guerre de manœuvre". V. Zelensky tire également les conséquences du statu quo actuel, à l'issue d'une visite du front, effectuée en l'absence du Général Zaloujny avec lequel les relations se sont notoirement tendues. "Nous voulions des résultats plus rapides, admet le Président ukrainien. De ce point de vue, malheureusement, nous n'avons pas obtenu les résultats espérés. C'est un fait", constate-t-il, alors même que l'arrivée de l'hiver marque "une nouvelle phase de la guerre". V. Zelensky déplore que son pays "n'ait pas obtenu toutes les armes" promises par l'Occident. 

Les temps des doutes

Selon l'Institut pour l'économie mondiale de Kiel, les annonces d'assistance militaire entre août et octobre 2023, d'un montant de 2,1 Mds€, marquent en effet une baisse de 90 % par rapport à la même période de 2022. Depuis le début de la guerre, États et organisations internationales ont promis 255 Milliards€ à Kiev (141 Mds€ de mesures financières, 98 Mds€ d'assistance militaire et 16 Mds d'aide humanitaire). Avec des livraisons d'armement d'un montant évalué à 44 Mds€, les États-Unis demeurent le principal fournisseur d'armes à l'Ukraine, mais, globalement, l'assistance apportée par les États-membres de l'UE dépasse désormais celle de Washington. L'Allemagne en particulier a nettement accru son aide militaire, qui excède désormais 17 Mds€ (la contribution, modeste, de la France se limite à 500 millions€). Parmi la quarantaine de donateurs internationaux, seule une vingtaine, ces derniers mois, a annoncé de nouvelles contributions. La préparation de la contre-offensive ukrainienne, qui a tourné court, a été marquée par des "erreurs de calcul et des dissension" entre les États-Unis et l'Ukraine, rapporte le Washington Post, au terme d'une enquête fouillée.

"Pour la première fois depuis que V. Poutine a envahi l'Ukraine, le 24 février 2022, il semble qu'il pourrait l'emporter", s’inquiète The Economist

Le blocage par le Sénat de la nouvelle enveloppe d'aide à l'Ukraine, d'un montant de 61 Mds $, en dépit des mises en garde de J. Biden ("si Poutine s'empare de l'Ukraine, il ne s'arrêtera pas là"), ne fait qu'accroître les incertitudes. Au regard des centaines de milliards $ dépensés en Irak et en Afghanistan, les 75 Mds $ alloués par Washington à Kiev depuis février 2022 demeurent un "bon investissement", juge The Atlantic Council."Pour la première fois depuis que V. Poutine a envahi l'Ukraine, le 24 février 2022, il semble qu'il pourrait l'emporter", s’inquiète The Economist

C'est dans ce climat d'incertitude que Charles Kupchan et Richard Haass, chercheurs reconnus en matière de relations internationales et qui ont exercé des responsabilités importantes dans des administrations précédentes, ont publié en novembre dans la revue Foreign affairs un article appelant à "redéfinir le succès en Ukraine". Au printemps dernier, avec d'autres responsables, anciens et actuels, ils avaient rencontré à New-York le ministre russe des Affaires étrangères S. Lavrov, suscitant des questions sur l'attitude des autorités américaines à l'égard de leur initiative (l'administration Biden avait admis en avoir été informée, mais souligné son caractère privé). Les buts de guerre de Kiev - expulsion des forces russes et restauration de l'intégrité territoriale - sont "inattaquables" mais ils sont "hors de portée, certainement à court terme et peut-être à plus longue échéance", estiment Charles Kupchan et Richard Haass. Selon eux, "le temps est venu pour Washington de prendre la tête des efforts pour élaborer une nouvelle politique, qui fixe des objectifs atteignables et mette en cohérence moyens et fins". Ils appellent à des consultations entre les États-Unis et leurs partenaires européens pour définir une stratégie conduisant l'Ukraine à négocier un cessez-le-feu avec la Russie, à adopter une posture défensive et à se concentrer sur les 80 % de territoires qu'elle contrôle actuellement pour instaurer une "démocratie prospère et sûre". Kiev ne peut l'emporter ("unwinnable war"), la poursuite du conflit compromet non seulement le soutien occidental, mais aussi l'avenir de l'Ukraine, font valoir Charles Kupchan et Richard Haass. L'accord de Moscou à un cessez-le-feu reste peu probable, conviennent-ils. Un rejet justifierait un renforcement des sanctions et du soutien occidental à l'Ukraine. L'adoption de cette posture défensive contraindrait Moscou à monter des opérations combinées, ce dont l'armée russe s'est montrée incapable jusqu'à présent.

Une Russie déterminée à poursuivre la guerre

À en juger par les dernières prises de positions de Moscou, l'hypothèse de négociations avec Kiev ne paraît pas d'actualité. "Ouvrir des discussions aux conditions de Kiev est un scénario absolument irréaliste", a répété le 8 décembre le porte-parole du Kremlin. Depuis le 24 février 2022, le narratif officiel russe a beaucoup évolué, note Mikhail Zygar. Après avoir parlé de "dénazification", V. Poutine a dénoncé une guerre ("proxy war"), menée par l'Occident en utilisant l'Ukraine, il fustige désormais le colonialisme et les "double-standards" occidentaux et évoque une rivalité globale dont les pays du Sud sont l’enjeu. Le Président russe dissimule de moins en moins ses ambitions révisionnistes. Après le discours prononcé par V. Poutine au forum Valdaï en octobre, A. Douguine se félicite de voir la Russie "mettre le cap sur l'empire". Fin novembre, le Président russe dénonce une nouvelle fois, lors d'un congrès des communautés russophones la disparition de l'Union soviétique et ses conséquences, "la division artificielle et forcée de la grande nation russe, du peuple trinitaire des Russes, des Biélorusses et des Ukrainiens". "Le Président russe est sérieux", juge la FAZ. "Celui qui veut parler de paix avec lui doit le savoir, souligne le quotidien, quelques régions conquises ne lui suffiront pas. Pour accepter la paix, il va exiger toute l'Ukraine - occupée et russifiée. Ensuite il se présentera comme triomphateur aux frontières de l'OTAN".

La notion de "Monde russe" ("Pусский мир") que met en avant V. Poutine, dans lequel il inclut tous ceux qui revendiquent un lien spirituel, linguistique, historique et culturel avec la Russie, est au service de ses ambitions impériales, explique Konstantin Eggert, c’est ainsi qu’il justifie le retour dans le giron russe de "territoires historiques" en Ukraine. La guerre, souligne le commentateur de la DW, est une modalité d'existence de ce "Monde russe". "Notre lutte pour la souveraineté et la justice revêt sans aucune exagération un caractère de libération nationale", affirme ainsi V. Poutine, et ce combat, le "Monde russe" le mène au nom de tous les adversaires de l'Occident.

La notion de "Monde russe" ("Pусский мир") que met en avant V. Poutine, dans lequel il inclut tous ceux qui revendiquent un lien [...] avec la Russie, est au service de ses ambitions impériales.

"La guerre sans fin devient le principe de fonctionnement du 'poutinisme tardif’", analyse Mark Galeotti, elle justifie le renforcement sans précédent de la répression, l'assimilation de tout désaccord à une trahison et le transfert massif de ressources vers le secteur de la défense au détriment des domaines civils (santé, éducation, environnement). "L'idée que Poutine va s'investir sérieusement dans des négociations occulte le rôle stratégique que joue la guerre elle-même pour garantir son pouvoir" - contesté en 2018-20 après l'épuisement de "l'effet Crimée" (2014) - soulignent Nona Mikhelidze et Nathalie Tocci, convaincues également que le changement de narratif du Kremlin (la lutte avec "l'Occident collectif" prenant le pas sur la "dénazification") signifie que la guerre va se poursuivre. Si Moscou refuse toute négociation qui "ne prend pas en compte la réalité du terrain" (les conquêtes russes), c'est aussi pour des raisons internes, explique Mikhail Fishman, le retour de la paix pourrait susciter un débat sur les coûts énormes de ce conflit et, plus fondamentalement encore, mettre en question ce qui est devenu la raison d'être du régime Poutine, "le combat contre l'Occident". Aussi, selon Mikhail Fishman, doit-on s'attendre, à l'issue de l'élection présidentielle de mars 2024, à des efforts redoublés pour conquérir plus de territoires ukrainiens. V. Poutine "ne peut pas s'arrêter, ses ambitions vont au-delà de l'Ukraine, affirme le commentateur russe, l'argument selon lequel les Ukrainiens combattent non seulement pour eux-mêmes mais 'pour l'Europe' n'apparaît plus comme une exagération". Au sein des élites russes, Mikhail Zygar constate une certaine résignation, le retour à Moscou du banquier Mikhaïl Fridman, qui avait critiqué "l'opération militaire spéciale", est révélateur de l'état d'esprit des "oligarques", soumis aux sanctions occidentales, enclins désormais à investir en Russie, et convaincus de la stabilité du régime Poutine. Quant aux Russes, ils tendent, selon Denis Volkov et Andreï Kolesnikov, à identifier le régime actuel à leur pays et vivent "dans un monde artificiel dans lequel la nation russe accomplit une mission messianique et se défend contre un Occident qui cherche à la détruire". 

L’UE doit sortir de sa léthargie

Le choix délibéré de V. Poutine d'annoncer sa candidature à l'élection présidentielle lors d'une cérémonie de remise de décorations à des soldats ayant pris part à "l'opération militaire spéciale" témoigne de sa volonté de placer la guerre en Ukraine au cœur de sa campagne, soulignent nombre d’experts. La détermination affichée par Moscou contraste avec les "hésitations de l'Occident" sur la poursuite des fournitures d'armement à l'Ukraine. Au blocage actuel au Congrès des États-Unis s'ajoute, au sein de l'UE, la menace de veto hongrois. "L'alternative n'est pas entre la guerre et un compromis, mais entre la victoire et la défaite", soulignent Nona Mikhelidze et Nathalie Tocci, qui considèrent que la stratégie occidentale actuelle consistant à aider l’Ukraine "à survivre sans la mettre en mesure d'emporter une victoire décisive a atteint ses limites".

"L'alternative n'est pas entre la guerre et un compromis, mais entre la victoire et la défaite", soulignent Nona Mikhelidze et Nathalie Tocci.

Certes, l'intégration d'une Ukraine victorieuse dans les structures euro-atlantiques posera des défis importants, mais nettement moindres que les problèmes "existentiels" engendrés par une défaite de Kiev. "Le grand atout" de V. Poutine est "le manque de vision stratégique" de l'UE, juge aussi The Economist, qui appelle l'Occident à "sortir rapidement de sa léthargie".

L’hebdomadaire invite les Européens à considérer V. Poutine comme "la principale menace de long terme à leur sécurité", à être prêts à se substituer aux États-Unis - un retour de D. Trump à la Maison Blanche ne peut être exclu -, à intensifier leurs fournitures d'armes à l'Ukraine et à mieux cibler les sanctions pour favoriser un divorce entre le régime et les élites russes. "À Berlin, beaucoup continuent à croire que l'assistance américaine est assurée pour l'éternité", déplore la FAZ, mais "ce qui se passe au Sénat montre qu'à Washington la Russie n'est plus systématiquement perçue comme une menace directe". "Les priorités doivent être modifiées, en Allemagne également", estime le quotidien de Francfort, "personne ne veut l'entendre, mais il va bientôt falloir choisir entre l'État social et la défense". À Berlin, les dernières déclarations des dirigeants de la coalition témoignent d’une meilleure conscience des enjeux.

En dépit de l'imbroglio budgétaire actuel, O. Scholz assure Kiev de la poursuite de l'aide allemande et, dans une tribune, A. Baerbock considère qu'un "gel" du conflit conduirait à "priver l'Ukraine de sa souveraineté et de son identité" et à la persistance de "la menace russe pour la sécurité de l'Europe". La Russie veut imposer un "nouvel ordre mondial", dans lequel "la puissance du plus fort l'emporte sur le droit international", avertit la ministre allemande des Affaires étrangères.  

"Personne ne veut l'entendre, mais il va bientôt falloir choisir entre l'État social et la défense".

Copyright image : Mandel NGAN / AFP

Recevez chaque semaine l’actualité de l’Institut Montaigne
Je m'abonne