AccueilExpressions par MontaigneL'Arménie entre deux feux : le rêve européen face à l'étreinte russeLa plateforme de débats et d’actualités de l’Institut Montaigne qui donne aussi la parole à des contributeurs externes. Europe07/05/2026ImprimerPARTAGERL'Arménie entre deux feux : le rêve européen face à l'étreinte russeAuteur Théo Bourgery Gonse Journaliste radio et presse écrite Le 4 et 5 mai, Emmanuel Macron effectuait une visite d'État à Erevan, où se tenait le 8e sommet de la Communauté politique européenne, cette instance de coopération intergouvernementale entre États européens lancée après l’invasion russe de 2022. L'Arménie se rêverait bien en nouveau carrefour économique entre l’Asie centrale et l’Europe mais sa dépendance économique et politique à la Russie l'oblige à modérer ses ardeurs pro-européennes, aussi sincères soient-elles. Les Européens, de leur côté, sont peu enclins aux perspectives d'un élargissement formel de l'UE et préfèrent inventer d'autres formats de coopération, comme le montre la signature d'un partenariat stratégique.Il est certaines phrases qui résument à elles seules toute l’ambition d’une politique étrangère. "C’est quand même génial de faire des trucs de libéraux en plein milieu de l’ex-URSS", entendait-on lundi dans les couloirs du 8e sommet de la Communauté politique européenne (CPE).Comment faire davantage d’Europe dans une région trop longtemps perçue comme relevant de la seule influence de Moscou ? La tenue de trois grandes conférences diplomatiques cette semaine à Erevan, la capitale arménienne, offre un début de réponse. Pendant trois jours, plus d’une quarantaine de chefs d’États et de gouvernements se sont rassemblés dans cette ancienne république soviétique pour exprimer leur soutien au gouvernement arménien et son Premier ministre Nikol Pashinian, élu en 2018 dans la foulée d’une révolution pro-démocratie en promettant de se rapprocher de l’Union européenne (UE).À la CPE, puis au sommet UE-Arménie, premier du genre, il aura été question de sécurité économique, d’ingérences russes, mais aussi d’avancées vers une suppression des visas entre le petit pays du Caucase et le bloc des 27. Aux Yerevan Dialogues, on aura nourri l’espoir d’un rapprochement entre l’Arménie et la Turquie, dont les frontières sont hermétiquement fermées depuis 1993 - un pas symbolique a été franchi lundi avec la signature d’un accord pour entamer la restauration conjointe du pont Ani, en ruines, qui enjambe la rivière Akhourian pour faire se rejoindre les deux pays. Quant aux prémices d’un accord de paix signées en août entre Erevan et Bakou, ennemis de près de 40 ans, elles permettent à l’Arménie de se rêver comme nouveau carrefour économique entre l’Asie centrale et l’Europe, sous la double protection de Bruxelles et Washington. Tant et si bien que le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev a même pris la parole lors de la plénière de la CPE, par visioconférence.Plus d’une quarantaine de chefs d’États et de gouvernements se sont rassemblés dans cette ancienne république soviétique pour exprimer leur soutien au gouvernement arménien et son Premier ministre Nikol Pashinian."On s’était habitués à ce que l’Arménie soit en quelque sorte un satellite de la Russie (…). Je l’ai vue ces dernières années faire le choix de la paix, de la prospérité et de l’Europe. Et nous n’avons pas le droit de laisser passer ce tournant", lançait lundi soir Emmanuel Macron, qui conjuguait sa participation à la CPE avec une visite d’État, la première pour un président français en 20 ans. Les deux pays, à la relation "sans nulle autre pareille" selon l’Élysée, ont signé un partenariat stratégique qui entérine un soutien profond dans le domaine de la défense, fait la part belle aux grands travaux d’infrastructure, et finalise des accords de coopération dans la culture et la recherche."La Russie pourrait riposter"Indéniablement, la dernière semaine a été une percée diplomatique et politique pour le Premier ministre arménien, en pleine campagne pour sa réélection. Donné largement vainqueur par les sondages face à une opposition en grande majorité pro-russe lors des élections législatives prévues le 7 juin, Nikol Pashinian et son parti Contrat civil subissent une vague de désinformation orchestrée par Moscou, qui exploite les sentiments réels d’injustice et de trahison dont souffrent les réfugiés arméniens du Haut-Karabagh. Victimes d’un nettoyage ethnique en 2023 sous les bombes azerbaïdjanaises, leur retour en terre ancestrale, aujourd’hui occupée par Bakou, est quasiment impossible. Rien de mieux, donc, qu’un soutien explicite de l’UE et de ses dirigeants, alors que l’exécutif espère obtenir une majorité absolue au parlement. Dans les couloirs feutrés du ministère des Affaires étrangères arménien, on affirme que le calendrier n’a rien de fortuit : la CPE précède de seulement un mois la tenue du scrutin.Derrière une vitrine d’unité sans faille en faveur d’Erevan et une volonté sincère de la part de l’exécutif de se rapprocher de Bruxelles, l’ombre de la Russie plane plus que jamais.Pourtant, derrière une vitrine d’unité sans faille en faveur d’Erevan et une volonté sincère de la part de l’exécutif de se rapprocher de Bruxelles, l’ombre de la Russie plane plus que jamais. Elle reste de loin le premier partenaire commercial d’Arménie, géographie oblige. Elle est aussi très présente dans les actifs stratégiques du pays : l’entreprise ferroviaire arménienne South Caucasus Railway est détenue à 100 % par Russian Railways. Le géant russe de l’énergie nucléaire Rosatom est chargé de la modernisation de la centrale nucléaire Metsamor et assure sa fourniture en uranium enrichi. Le conglomérat énergétique Gazprom est le premier exportateur de gaz vers l’Arménie, qu’il vend à prix réduit.Une base russe, qui accueille quelque 4 000 hommes, est fonctionnelle à Gyumri, deuxième ville du pays ; environ mille d’entre eux sont postés sur la frontière irano-arménienne, sans que leur présence soit tout à fait officielle. Enfin, Erevan reste membre de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) chapeautée par Moscou, même si sa participation est gelée depuis 2024. "Si l'Arménie venait à franchir les lignes rouges fixées par la Russie - comme par exemple une demande de retrait de la base militaire russe ou une sortie officielle de l'OTSC -, la Russie pourrait riposter", analyse dans une note Marina Ohanjanyan, chercheuse au Clingendael Institute.Une unité européenne fragileDe fait, Moscou a déjà organisé des représailles. Les restrictions se multiplient sur les exportations agricoles arméniennes. Plus d’un million de bouteilles d’eau Jermuk, produite en Arménie et fierté nationale, ont été retirées des rayons des supermarchés russes, les autorités arguant de dangers sanitaires. En début de semaine, les produits arméniens ont disparu des plateformes russes Wildberries et Ozon. La rencontre entre Nikol Pashinian et Vladimir Poutine à Moscou le 1er avril a marqué un nouveau coup de canif dans la relation bilatérale : le président russe a appelé à la libération de Samvel Karapetyan, oligarque russo-arménien, proche du Kremlin et candidat aux élections législatives. L’homme est assigné à résidence, accusé d’avoir fomenté un coup d’État, des accusations qu’il rejette.Le Premier ministre arménien ne cesse de prôner une "approche équilibrée" entre Bruxelles d’un côté et le Kremlin de l’autre. Dans une logique de diversification des garanties de sécurité, il multiplie aussi les partenariats stratégiques avec d’autres puissances comme l’Iran, l’Inde ou encore la Chine ; des échanges diplomatiques ont même été entamés avec le Pakistan, allié de Bakou et dernier pays à ne pas reconnaître la souveraineté arménienne.Un jeu d’équilibriste qui n’est pas sans risque pour les européens : "Il existe un fétichisme anti-russe [à Bruxelles], une obsession selon laquelle la Russie serait ‘l’Empire du Mal’. Je ne défends pas Moscou, mais les Européens doivent comprendre qu’on ne peut pas se libérer de la Russie d’un coup, sans garanties militaires et économiques sérieuses. Je ne suis pas certains qu’ils comprennent cette réalité-là", explique Maria Titizian, rédactrice en cheffe du média indépendant arménien EVN Report.Dans les cercles diplomatiques bruxellois, on tempère aussi : pas d’intégration de l’Arménie à l’Union européenne en vue, loin de là. Le principe même d’élargissement, pourtant au cœur du discours européen après le début de l’invasion russe en Ukraine, n’est plus abordé avec la même évidence, au profit d’une communauté plus large et informelle "de l’Islande à l’Azerbaïdjan", affirmait mardi le président français.Le principe même d’élargissement, pourtant au cœur du discours européen après le début de l’invasion russe en Ukraine, n’est plus abordé avec la même évidence, au profit d’une communauté plus large et informelleEnfin, l'unité de façade affichée lors de la CPE masque des divergences profondes entre États membres. Tandis qu’Emmanuel Macron serrait la main de Pashinian, la présidente du Conseil italien Giorgia Meloni était à Bakou pour y rencontrer le président Ilham Aliyev. L'Italie, qui fournit des armes à l'Azerbaïdjan, entretient avec Bakou une relation énergétique dont elle ne saurait se passer : elle y importe près de 20 % de son gaz.De quoi fragiliser le message européen : difficile de se poser en garant de la sécurité arménienne quand certains de vos alliés arment l'ennemi d'hier.Copyright image : Ludovic MARIN / AFPEmmanuel Macron et le Premier ministre d’Arménie Nikol Pashinyan à Erevan le 5 mai 2026ImprimerPARTAGERcontenus associés 12/11/2020 Haut-Karabakh – premières leçons d’une paix russo-turque Michel Duclos 12/10/2020 Haut-Karabakh : la Russie, un succès dans le Caucase Dominique Moïsi