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[Ingérences électorales] - Vers une politique de puissance proactive

[Ingérences électorales] - Vers une politique de puissance proactive
 Jonathan Guiffard
Auteur
Expert Associé - Défense et Afrique

Propagande, désinformation, guerre cognitive : la France subit des opérations de déstabilisation visant ses institutions et son environnement démocratiques. Comment organise-t-elle sa riposte, face à des adversaires qui poussent à l'escalade sans déclencher ouvertement le conflit armé ? Quelles sont les limites d'une réponse principalement défensive ? Dans le second volet d’une analyse en diptyque, Jonathan Guiffard en appelle à une politisation et une coordination européenne de la réaction, qui doit devenir offensive.

"French Response", compte officiel créé en août 2025 pour répondre aux attaques informationnelles contre l’image de la France et de ses dirigeants fait aujourd’hui les gros titres médiatiques et met la logique de réponse au centre du jeu. La riposte est directe, se fait en temps réel, et réagit aux prises de position de responsables ou de figures politiques, notamment américaines, en usant d’un ton ironique propre à la culture Internet : elle n’est pas passée inaperçue. Cette première étape reste toutefois limitée dans ses effets, et le gouvernement cherche encore la manière de construire une communication stratégique forte, unifiée et agissant sur tous les canaux. 

Pour ce faire, il convient de distinguer différents concepts qui, s’ils reposent tous sur l’instrumentalisation de l’information, se recoupent mais avec une gradation dans les intentions. 
 


Caractériser une ingérence demande de désigner un adversaire, de juger que l’opération qu’il mène procède d’une intention, et que cette intuition est de nuire. Caractérisant une opération d’ingérence est aussi révélateur de l’intention de l’État qui estime avoir subi une telle opération.

Un tel débat rejoint celui qui entoure la notion de guerre hybride, terme consacré dans les débats, faute de mieux, mais que nous considérons inadéquat et inadapté au processus de décision. Tout ce qui relève désormais d’une forme d’agression ou de conflictualité est mis dans un même sac analytique et politique : le sabotage clandestin d’un entrepôt de munition en Europe par les services de renseignement russes et une acquisition agressive des données sensibles d’une entreprise française dans une logique de lawfare par les autorités américaines ne relèvent pourtant pas du tout de la même chose. Parler de guerre hybride, c’est militariser tous les aspects de la tension entre les États, tout en se focalisant sur les effets plutôt que sur les acteurs et les intentions. Parler de guerre hybride, c’est aussi faire œuvre marketing, en remettant au goût du jour des pratiques de subversion et d’ingérences qui existent sous cette forme bureaucratique depuis les XIXe et XXe siècle et qui sont l’apanage des armées et des services de renseignement.

Dès lors, il est difficile d’identifier les réponses les mieux adaptées. Ainsi, dans une posture défensive et en silo, la France cherche à se protéger et à répondre, au cas par cas, aux agressions, le plus souvent dans le strict domaine d’agression : cyber vs cyber ; manipulation vs influence ; terrorisme vs contre-terrorisme, etc. Ce réflexe est à la fois bureaucratique, en raison d’une organisation institutionnelle historique, et politique, car il est consubstantiel d’une crainte de l’escalade. Or, si la notion d’hybridité est discutable, elle met justement en lumière l’articulation des différents modes d’action pour parvenir à déstabiliser nos sociétés. Agresser dans un domaine, puis dans un autre, puis dans plusieurs en même temps ; et la victime de répondre coup par coup dans le domaine concerné. Cette réponse fragmentée et prudente incite les adversaires à poursuivre et à gérer seuls le seuil d’escalade des agressions, car l’équation coût/bénéfice leur est très favorable. Dans ce contexte, les gouvernements européens et la France, en particulier, peinent à trouver la parade.

Comment les démocraties européennes doivent-elles faire face à des adversaires qui cherchent à les déstabiliser et les influencer par des opérations d’agression mais qui cherchent à repousser le plus longtemps possible le déclenchement d’un conflit armé ? 

La question de l’hybridité a posé un débat essentiel : comment les démocraties européennes doivent-elles faire face à des adversaires qui cherchent à les déstabiliser et les influencer par des opérations d’agression mais qui cherchent à repousser le plus longtemps possible le déclenchement d’un conflit armé ? Une fois que les défenses françaises sont construites dans chacun des domaines d’agression (terrorisme, espionnage, ingérences, manipulation électorale, sabotage, cyber, manipulation de l’information, arsenalisation des dépendances économiques, etc.), comment faire pour forcer un adversaire à changer son comportement ? Comment s’imposer sur la scène internationale pour revenir à un ordre international basé sur le droit et le compromis collectif, alors que des puissances réinvestissent la guerre contre l’Europe ?

La coordination de crise face aux menaces (menés par C4 pour les crises cyber ; COLMI pour les manipulations de l’information) et la réponse policière et judiciaire ne sont pas suffisantes dans le cadre géopolitique actuel pour contraindre Moscou et Pékin à retrouver une politique de mesure, de coopération et de bon voisinage. La France doit retrouver l’initiative et bâtir, avec ses partenaires européens, une politique de consolidation de l’ordre démocratique et libéral, tout en contraignant ses adversaires à s’y adapter ou à reculer. L’Europe doit reconstruire des rapports de force favorables à ses valeurs et ses intérêts, et sortir d’une position uniquement réactive et défensive. Le mythe de la libéralisation du monde par le libre-échange, le "libre commerce", la seule coopération économique et la construction d’infrastructures de connectivité (stratégie chère à l’UE) a largement montré ses limites.

Pour sortir d’une gestion réactive de la menace et des logiques de silos, la solution réside donc dans la construction d’une politique de puissance d’initiative et l’augmentation du curseur de risque et de l’engagement. Il ne s’agit pas seulement de se protéger et de répondre ponctuellement, mais de construire une politique étrangère et de sécurité nationale qui cherche aussi activement à fragiliser les systèmes adverses.

Le pilotage de la lutte contre les ingérences étrangères et les manipulations de l’information doit donc directement s’articuler avec la lutte dans les autres champs pour construire une vision haute et stratégique de la menace : celle-ci ramènera la plupart du temps aux acteurs et donc à leur système politique. Cette vision haute doit s’articuler avec une prise de décisions, rapide et investie par les autorités, permettant au gouvernement de répondre plus ou moins agressivement dans les différents champs, en considérant non pas l’agression comme un fait unique mais comme partie d’une campagne plus large. Dans le cas présent, il s’agit d’assumer que la campagne russe contre l’Europe doit être combattue dans tous les domaines.

S’il faut absolument que les acteurs de l’écosystème français restent en charge de l’identification et de la caractérisation des agressions, la construction d’une vision haute, panoramique et soutenant la décision doit avoir lieu à l’échelon stratégique. Au regard de la sensibilité des réponses et des choix offensifs à mener contre un État adverse, la décision ne peut revenir qu’au président de la République ou au Premier ministre. Contrer les "actions hybrides" nécessitent un processus continu de production d’une vision panoramique et de prise de décision, endossé par le niveau politique : le rythme des Conseils de Défense et de Sécurité Nationale (CDSN) ne le permet pas et une logique d’état-major stratégique permanent doit être mise en place intégrantC4(Combat Corps à Corps adapté au Combat de haute intensité), COLMI(Comité opérationnel de lutte contre les manipulations de l'information)et autres organes de coordination interministérielle de réponses aux ingérences. Celle-ci permettra de proposer des options offensives (administratives, judiciaires, économiques, diplomatiques, militaires, clandestines), en continu et de les endosser politiquement.

Contrer les "actions hybrides" nécessitent un processus continu de production d’une vision panoramique et de prise de décision, endossé par le niveau politique.

La prise de risque inhérente à une dimension offensive et proactive doit être endossée et validée, au jour le jour, par le niveau politique, pour parer au risque d’une autocensure des administrations concernées. La maîtrise de l’escalade est permise par une analyse fine et renseignée des intentions de l’adversaire, mais reste directement associée à la prise de risques autorisées par l’exécutif. Dans le contexte de dégradation géopolitique actuel, celle-ci devrait être sensiblement supérieure. Le respect et la promotion du droit international ne doit pas nous empêcher de répondre aux agressions subies, et le cas échéant il faut le faire évoluer : il ne doit pas devenir un paravent pour l’action débridée des autocraties.

Cet échelon nécessaire permettra une meilleure coordination en temps réel des options offensives à déclencher dans les différents champs de conflictualité, mais ne suffira pas à construire la politique de puissance proactive évoquée. Celle-ci passe par :

  • l’identification des leviers d’influence de la France et des leviers à développer par le MEAE et les autres administrations disposant d’une action extérieure ;
  • l’identification des vulnérabilités et dépendances stratégiques (énergie, ressources, infrastructures) de la France pour proposer des politiques de réductions ;
  • l’identification des vulnérabilités et des dépendances des systèmes adverses pour développer des leviers d’arsenalisation ;
  • la construction d’options d’arsenalisation de ces leviers et de dégradation des systèmes de l’adversaire ;
  • une politique offensive et vocale assumée contre les systèmes politiques autocratiques qui ont désigné la France comme un adversaire (et non l’inverse) ; 
  • une vision prospective mise à jour constamment pour naviguer les scénarios d’évolution de la scène internationale, notamment dans sa dimension de long-terme (risques/opportunités associés aux technologies émergentes ou de rupture ; risques associés au réchauffement climatique).


Cette logique doit s’accompagner de la rédaction d’une stratégie de sécurité nationale permettrait de donner un cap politique, offensif, avec des objectifs et des limites à cette politique de puissance. Il ne s’agit pas uniquement de décrire le cadre stratégique dans lequel évolue la France, mais de définir des objectifs atteignables pour renforcer l’influence de la France et dégrader celle de ses adversaires.

Enfin, cette politique ne peut se déployer sans un changement dans la philosophie des missions de la diplomatie, des armées et des services de renseignement. En effet, en cohérence avec la posture défensive de la France, ces administrations sont structurellement organisées pour promouvoir l’action de la France et se protéger des menaces, pas pour porter l’assaut contre l’adversaire. Contre-terrorisme, contre-ingérence, lutte contre les manipulations de l’information…la sémantique est claire. Nous nous défendons.

Porter le combat chez l’adversaire avec l’ensemble de la palette des leviers et des options impose une révolution : il s’agit de cartographier les systèmes des adversaires et se donner les moyens de les dégrader activement, tout en réduisant sa propre exposition. Dans ce contexte, les acteurs du nexus intérieur/justice doivent frapper les intérêts adverses en France et en Europe ; les acteurs de l’influence (gouvernement, diplomatie) doivent prioriser la construction de leviers d’influence et d’une posture commune avec les partenaires européens les plus offensifs ; les acteurs économiques doivent prioriser la réduction des vulnérabilités ; et les acteurs de l’ingérence et de la guerre asymétrique (DGSE, ComCyber, COS, etc.) doivent accroître significativement la prise de risque contre l’adversaire sous couvert du parapluie nucléaire et conventionnel, notamment par des actions de coercition et d’ingérences politiques ambitieuses.

Copyright image : Dimitar DILKOFF / AFP.

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