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Ursula von der Leyen : fragilités et vitalité de l’Europe

BLOG - 17 Septembre 2020

Au cours des décennies passées, il est devenu courant de comparer l’Union européenne à l’Angelus Novus évoqué par Walter Benjamin dans ses écrits sur l’histoire : "une tempête le pousse vers un avenir auquel il tourne le dos, alors que devant lui, les ruines s’accumulent jusqu’au ciel…". Le 16 septembre 2020, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, qui prononçait devant le Parlement européen son premier discours sur l’état de l’Union, a voulu renverser cette tendance et insuffler à la construction européenne une "vitalité nouvelle", en appelant les Européens à "bâtir le monde dans lequel ils veulent vivre".

Inspiré par Georges Washington, qui fut le premier Président américain à prononcer en 1790 un State of the Union address, instauré officiellement par le traité de Lisbonne en 2008, le discours sur l’état de l’Union permet chaque année au président de la Commission européenne de dresser un bilan de son action et de présenter les orientations de son programme à venir. Tout en reconnaissant les fragilités d’une Union confrontée à l’accumulation des crises, Ursula von der Leyen a défendu sa vision d’une Europe plus ambitieuse élaborée lors de son entrée en fonction.

L’Europe face à la crise sanitaire

"Quand nous avons senti la fragilité autour de nous, nous avons saisi le moment pour donner une nouvelle vitalité à notre Union". La crise du coronavirus, qui a surpris l’Europe au début de l’année a contribué, pendant un temps, à suspendre le projet européen. Le rétablissement des frontières nationales, le manque de solidarité entre les États et l’impuissance avec laquelle la Commission a observé la propagation du virus en Europe ont menacé de faire sombrer l’Union européenne dans l’insignifiance.

Il aura en effet fallu attendre le mois de juillet et l’accord européen historique permettant la mise en place d’un plan de relance fondé sur un endettement commun, pour montrer que l’Europe avait encore une raison d’être.

Il aura en effet fallu attendre le mois de juillet et l’accord européen historique permettant la mise en place d’un plan de relance fondé sur un endettement commun, pour montrer que l’Europe avait encore une raison d’être. Comme le montre la dernière enquête sur les fractures françaises, cette évolution se traduit par une hausse significative de la confiance dans l’Union européenne : en septembre 2020, 42 % des personnes interrogées affirment ainsi avoir confiance dans l’Union européenne, contre 36 % l’année précédente. L’intention de ce discours est claire : redonner un souffle au projet européen après une phase d’extrême fébrilité.

Comme bien souvent dans l’histoire de la construction européenne, c’est en cherchant des réponses aux crises que l’Europe tente d’avancer. Médecin de formation, la présidente de la Commission a ainsi dessiné dans son dernier discours la voie d’une Europe mieux armée pour affronter les menaces sanitaires, à travers la création d’une nouvelle agence européenne pour la recherche biomédicale avancée, qui doit permettre à l’Europe de fournir un vaccin à l’ensemble de la planète. Dans son discours sur l’état de l’Union, Ursula von der Leyen appelle également à utiliser la Conférence sur l’avenir de l’Europe pour doter l’Union européenne de compétences propres en matière de santé, confirmant le rôle de cette conférence comme chemin vers une révision des traités.

La confirmation d’une ambition

La force de ce discours ne repose pas tant sur les annonces nouvelles qu’il pourrait contenir que sur la confirmation d’une ambition européenne tracée avant le déclenchement de l’épidémie. Si l’Union européenne s’est construite ces dernières années par et dans les crises, c’est parce que la volonté de "tenir ensemble" des entités hétérogènes a trop souvent conduit l’Europe à faire le choix de l’immobilisme, à maintenir le statu quo, en réagissant aux circonstances que lui imposait la succession des crises passées - du choc financier au Brexit, en passant par la crise des migrants.

Depuis son entrée en fonction, Ursula von der Leyen s’est attachée à définir pour l’Europe une vision d’avenir, fondée sur le verdissement de l’économie et sur la numérisation. Sans renier le caractère exceptionnel de l’épidémie, elle tient aujourd’hui à démontrer que les circonstances ne la font pas dévier du cap qu’elle a fixé pour l’Europe.

Alors que de nombreuses voix se sont élevées durant la crise pour remettre à plus tard l’objectif de réduction des émissions de CO2, la présidente de la Commission entend utiliser l’épidémie pour accélérer la transformation de l’Europe, en fixant un nouvel objectif de réduction de ces émissions plus ambitieux - réduction d’au moins 55 % d’ici 2030 contre 40 % auparavant - et en annonçant que l’essentiel du plan de relance de 750 milliards d’euros serait consacré au financement du green deal (37 %) et à la transition digitale (20 %). Plusieurs projets emblématiques évoqués dans ce discours, comme la vallée européenne de l’hydrogène, la vague de rénovation des bâtiments, l’instauration d’un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières ou la création d’une identité numérique européenne permettant un meilleur contrôle des données, entendent ainsi renforcer le caractère tangible de cette vision.

Un profil politique de plus en plus assumé

Ce premier discours sur l’état de l’union permet par ailleurs à la présidente de définir de façon plus précise son logiciel politique, en particulier la conception de l’économie qui sous-tend son action. Évoqué dans ses précédents discours, le concept d’économie sociale de marché - en allemand la Soziale Marktwirtschaft - fait cette fois l’objet d’un long développement. Élaboré en Allemagne de l’ouest au lendemain de la Seconde guerre mondiale, inséparablement lié à la personnalité du Chancelier Ludwig Erhard et à la démocratie chrétienne allemande, ce modèle économique réalise, selon la présidente de la Commission, trois "promesses" : la protection des individus contre les risques de la vie ; la stabilité et l’absorption des chocs ; la création d’une prospérité fondée sur l’innovation et la concurrence équitable.

À travers la mise en évidence de ce concept, Ursula von der Leyen assume un héritage ou une identité proprement allemande, qui affleure également dans ce discours lorsqu’elle se réfère à Walter Hallstein, le premier président allemand de la Commission, ou lorsqu’elle évoque la création d’un nouveau "Bauhaus européen", en référence au mouvement artistique moderniste né à Weimar au début des années 1920.

Ursula von der Leyen révèle que l’Europe n’a plus peur désormais, de prendre position sur la scène internationale.

La dimension politique de ce discours se retrouve par ailleurs dans la façon dont la présidente de la Commission choisit d’aborder des sujets qui sont loin de faire l'unanimité dans les capitales européennes : l’abolition prochaine du "système de Dublin" qui régit depuis des années la question des migrants ; la condamnation sans équivoque de la corruption ou de la mise en place de zones "LGBT free"; la création d’un salaire minimum dans tous les pays d’Europe ; ou encore, le passage à la majorité qualifiée pour permettre à l’Union européenne d’imposer des sanctions aux pays tiers en cas d’atteinte aux droits de l’homme.   

Comme à son habitude, c’est dans le champ de la politique internationale qu’Ursula von der Leyen fait preuve d’un courage politique incontestable, que l’ancien secrétaire général de la Commission, Martin Selmayr, n’a pas manqué de souligner. En rappelant que la Chine représentait un "rival systémique" et en évoquant ouvertement la question des Ouïghours, en dénonçant les exactions de la Russie et en liant le sort de Navalny à l’avenir d’un pipeline, en affirmant que l’Union européenne était au côté du peuple biélorusse et que rien ne justifiait les gestes d’intimidation opérés par la Turquie en Méditerranée orientale, Ursula von der Leyen révèle que l’Europe n’a plus peur désormais, de prendre position sur la scène internationale.

Pour saisir l’ampleur de cette révolution, il convient de se référer au dernier discours sur l’état de l’Union, prononcé par Jean-Claude Juncker en 2018 - dont l’apport principal résidait dans la modification des dispositions relatives à l’heure d’été, la Commission proposant de mettre fin au changement d’heure saisonnier. Ce nouveau discours inspiré confirme l’ambition nouvelle portée par Ursula von der Leyen pour l’Union européenne, et l’affirmation d’une Europe plus souveraine. Comme le rappelle Ursula von der Leyen dans ce discours, "L'avenir sera ce que nous en ferons. Et l'Europe sera ce que nous voulons".

 

 

Copyright : OLIVIER HOSLET / POOL / AFP

 

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