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Europe / Monde

Une présidente française pour la Géorgie ?

Entretien avec Renata Skardžiūtė-Kereselidze

INTERVIEW - 22 Novembre 2018

Edit: Salome Zurabishvili a été élue présidente de la Géorgie le 28 novembre.

Le 28 novembre, les citoyens géorgiens se rendront aux urnes pour le deuxième tour de l'élection présidentielle. Le pays devra choisir entre une candidate née en France, Salomé Zurabishvili, et un candidat soutenu par les partis d'opposition, Grigol Vashadze. Que peut-on attendre de ce scrutin ? Dans quel contexte se déroule cette élection et quelles pourraient en être les implications pour la Géorgie dans la région ? Renata Skardžiūtė-Kereselidze, directrice adjointe du Georgian Institute of Politics, nous livre son analyse sur cette élection et sur la situation actuelle du pays.

Après le premier tour de l'élection présidentielle en Géorgie, quelles sont les prochaines étapes de cette élection ? Marque-t-elle un changement dans le paysage politique géorgien ?  

Le 28 novembre, les citoyens géorgiens voteront au second tour de l'élection présidentielle, et ce pour la dernière fois : selon la nouvelle Constitution, qui entrera en vigueur après cette élection, le prochain Président ne sera plus élu au suffrage direct mais par le Collège électoral, composé de 300 membres, pour un mandat de cinq ans. 

La Constitution géorgienne a été modifiée à deux reprises au cours de la dernière décennie, en 2012 et 2018, chaque modification renforçant les rôles du Parlement et du gouvernement et diminuant les pouvoirs exécutifs du Président. Par conséquent, la fonction présidentielle sera plus de l’ordre de la représentation. Cependant, même si cette élection ne redistribue pas les cartes du pouvoir, elle a pris la forme d’un terrain d'essai avant les prochaines élections législatives, qui auront lieu en 2020.

Le parti en place - la coalition "Rêve géorgien" - est au pouvoir depuis six ans et est confronté à l'insatisfaction des citoyens quant au rythme des réformes, à l'indépendance imparfaite du système judiciaire et à la situation économique du pays. Selon l’étude UNICEF’s Welfare Monitoring Survey, le taux de pauvreté constaté en Géorgie a augmenté ; les défis qui subsistent résident notamment dans l'absence d'une croissance économique forte et inclusive, dans le chômage et dans la hausse des prix à la consommation. Les résultats du premier tour de l'élection présidentielle ont déjà démontré que la coalition devait relever certains défis pour conserver le soutien dont elle bénéficiait autrefois parmi les citoyens.

Le deuxième tour de l'élection verra le gouvernement du Rêve géorgien croiser le fer avec une opposition désormais unifiée.

En vue de l'élection présidentielle, la coalition “Rêve géorgien” n'a pas présenté de candidat propre mais a soutenu une députée indépendante, Salomé Zurabishvili, ancienne ministre des Affaires étrangères née en France. C’est en France qu’elle a grandi, ses grands-parents ayant fui l'occupation soviétique de la Géorgie en 1921. Après avoir travaillé pendant de nombreuses années dans le corps diplomatique français, Salomé Zurabishvili est retournée en Géorgie en 2004 lorsque le Président de l'époque, Mikheil Saakashvili, l'a invitée à prendre la tête du Ministère des Affaires étrangères. 

Salomé Zurabishvili a nourri la polémique avec des déclarations paraissant accuser l'ancien gouvernement géorgien d'avoir déclenché la guerre de 2008 avec la Russie. En outre, ses positionnements anticléricaux ont suscité des critiques parmi la société géorgienne et lui ont valu une désapprobation de la part du clergé, puissant en Géorgie. Ces controverses lui ont coûté des voix au premier tour de l'élection présidentielle, que Salomé Zurabishvili a remporté avec une mince avance contre Grigol Vashadze, candidat du Mouvement national uni.

Le deuxième tour de l'élection verra le gouvernement du Rêve géorgien croiser le fer avec une opposition désormais unifiée. Grigol Vashadze l’a emporté dans toutes les grandes villes de Géorgie et a concentré le vote des Géorgiens vivant hors de leur pays, y compris celui des Géorgiens qui ont voté en France. Son succès a dépassé les attentes et a fourni une base solide pour défier Salomé Zurabishvili. Le dirigeant du Rêve géorgien, l'ancien Premier ministre Bidzina Ivanishvili, a annoncé son soutien à Zurabishvili, augmentant ainsi les chances pour cette dernière de gagner les voix de la base de la coalition. Mais son association étroite avec le Rêve goérgien a nui à sa réputation de candidate indépendante. Dans le même temps, trois partis d'opposition ont uni leurs forces pour soutenir Grigol Vashadze : la coalition d'opposition dirigée par le Mouvement national uni, la Géorgie européenne (un parti qui a rompu avec l'UNM en 2017 et dispose de 20 sièges au Parlement) et le Parti républicain, anciennement membre de la coalition gouvernementale et au programme politique libéral.

Voyez-vous l'adhésion de la Géorgie à l'UE et à l'OTAN comme un scénario possible pour le pays ?

La Géorgie a fait des progrès significatifs, passant d'un État fragile à un État qui parvient à réduire la petite corruption, à moderniser ses institutions et ses services publics et à se doter d'une société civile dynamique. La signature d'un accord d'association et d'un accord de libre-échange complet et approfondi (ALECA) avec l'Union européenne (UE) en 2014 a marqué une étape importante et a dessiné un cadre pour une intégration plus profonde avec l'Union. L'UE est aujourd'hui le premier partenaire commercial de la Géorgie et la première source d'investissements directs étrangers. En outre, la Géorgie a obtenu le régime Schengen d'exemption de visa en 2017, ce qui a facilité les interactions entre les populations. La Géorgie poursuit ce que son gouvernement a qualifié d'"européanisation irréversible", une orientation politique qui a également été incluse dans la nouvelle version de la Constitution. Dans le même temps, il faudra travailler davantage pour faire avancer les réformes internes afin que l'européanisation soit couronnée de succès. Le rapport de Freedom House Nations in Transit a fixé le score démocratique de la Géorgie à 4,68, la qualifiant de "gouvernement de transition". Selon le rapport, tous les indicateurs, qui vont du processus électoral à l’indépendance des médias, supposent une poursuite des efforts pour atteindre le niveau d’une “démocratie consolidée”.

Cependant, en dépit de l'engagement politique et du ferme soutien de l'opinion publique en faveur de l'européanisation et de l'intégration euro-atlantique (selon les sondages de cette année, 75 % des Géorgiens soutiennent l'UE et 65 % l'OTAN), les critères de Copenhague stipulent également que "la capacité de l'Union à absorber de nouveaux membres, [...], est également un élément important". À l'heure actuelle, l'UE est secouée par des défis internes comme la crise migratoire, la montée du populisme et de l'euroscepticisme. Si la Géorgie et d'autres pays associés pourraient accueillir favorablement la perspective européenne permise par l’UE, les négociations d'adhésion ne sont pas encore en cours. 

La Géorgie doit travailler davantage pour faire avancer les réformes internes afin que l'européanisation soit couronnée de succès.

De même, bien que la Géorgie n'ait pas de plan d'action pour l'adhésion (MAP), son intégration à l'OTAN a déjà progressé grâce à différents types de coopération concrète, comme la participation de la Géorgie à des opérations dirigées par l'OTAN ou des programmes visant à renforcer ses capacités de défense. Les experts s'accordent généralement sur le fait que l'adhésion de la Géorgie à l'OTAN est essentiellement une question de volonté politique. Le Secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg, a déclaré que la Géorgie disposait de tous les outils pratiques nécessaires à l'adhésion. Pourtant, alors que le sommet de Bucarest de 2008 avait explicitement déclaré qu'un jour la Géorgie deviendrait membre de l'OTAN, le MAP a pour l'instant été remplacé par d'autres instruments, tels que le Substantial NATO-Georgia Package, lancé au sommet du Pays de Galles en 2014 pour renforcer la capacité de la Géorgie à se défendre et "faire progresser sa préparation à l’adhésion"

Sur la scène internationale, quelle est la situation géopolitique actuelle du pays ? Que s'est-il passé depuis 2008 et l'implication de Nicolas Sarkozy dans la crise ?

La Géorgie se trouve au coeur d'un environnement international en mutation. Depuis le lancement de la nouvelle route de la soie, la Chine s’est impliquée en Géorgie, à travers des investissements et des prêts et en ouvrant de nouveaux marchés aux producteurs géorgiens, mais aussi en offrant une voie capable de changer la dynamique du développement économique de la région. Entretemps, les tendances autocratiques dans les États voisins de la Géorgie, la Turquie et l'Azerbaïdjan, ont mis en relief un dilemme pour la Géorgie, qui peut être résumé ainsi :  dans quelle mesure ses aspirations euro-atlantiques peuvent-elles résister aux pressions politiques de ses principaux investisseurs et partenaires régionaux stratégiques ? En 2017, un journaliste azerbaïdjanais, Afghan Mukhtarli, a été enlevé à Tbilissi et est réapparu en détention en Azerbaïdjan - l'événement a été largement critiqué par la communauté internationale et a porté atteinte à la réputation d’une Géorgie perçue comme espace sûr pour les défenseurs des droits de l’Homme dans le Caucase du Sud. De même, à plusieurs reprises, le gouvernement turc a demandé la fermeture d'établissements d'enseignement turcs en Géorgie, en raison de liens présumés avec le réseau de Fethullah Gülen.

Le développement de la coopération économique entre les deux pays pourrait à nouveau entraîner une dépendance économique à l'égard de la Russie.

En outre, les relations de la Géorgie avec la Russie ont connu d'importants changements au cours de la dernière décennie. Jusqu'à présent, la Russie domine la politique étrangère de la Géorgie en matière de sécurité, notamment en raison de sa capacité coercitive et de sa campagne active de désinformation. La guerre de 2008 et la reconnaissance de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud par la suite ont diminué l'influence politique de la Russie sur la Géorgie, tandis que l'embargo économique et commercial en a réduit la dépendance économique.

L'approche pragmatique et moins conflictuelle adoptée par le gouvernement du Rêve géorgien depuis 2012 a conduit à la réouverture du marché russe pour les produits géorgiens et au rétablissement des liaisons de transport. Toutefois, cette approche porte en elle certains risques. D'une part, le développement de la coopération économique entre les deux pays pourrait à nouveau entraîner une dépendance économique à l'égard de la Russie, outil qui sert depuis longtemps les fins politiques de cette dernière. D’autre part, le plan en six points favorisé par Nicolas Sarkozy n'a pas été appliqué jusqu'à présent, mais la conséquence indirecte de l'approche dite pragmatique de la coalition a été l’effacement, au sein des agendas politiques, de la question des conflits géorgiens, tant au niveau national qu'international. 

L'UE n'est pas parvenue à faire entendre à Moscou que le Partenariat oriental (2009) n'était pas un projet anti-russe. Cependant, depuis l'ingérence russe dans les élections françaises, allemandes, américaines et dans le scrutin ayant abouti au Brexit, les partenaires européens commencent à comprendre le défi que la Russie pose à ses pays voisins, comme la Géorgie.

 

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