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Trios gagnants ? La Chine et la coopération dans les marchés tiers

BLOG - 15 Juillet 2019

Les entreprises étrangères peuvent-elles tirer profit des projets d'infrastructure chinois à l'étranger ? Ont-elles besoin d'un soutien politique pour y parvenir ? Ces deux questions irriguent les débats en matière de coopération dans les marchés tiers, débats qui ont lieu dans plusieurs capitales et dans de nombreux sièges d'entreprises. La Chine a signé des accords de coopération marchés tiers avec la France, les Pays-Bas, la Belgique, l'Espagne, l'Autriche, le Japon, Singapour et l'Australie. Néanmoins, ces accords n'ont jusqu’à présent rien changé de fondamental au fait que les projets d'infrastructure chinois offrent peu d'opportunités aux entreprises étrangères. Un rapport du Center for Strategic & International Studies (CSIS) daté de janvier 2018 indiquait que, parmi les projets connus dans le cadre des nouvelles routes de la soie, seuls 3,4 % impliquaient la participation d'entreprises étrangères "tierces". En dépit de l’absence de statistiques consolidées à jour, les informations disponibles suggèrent que rien n'a fondamentalement changé depuis janvier 2018.
 
Deux points communs rassemblent les États qui ont signé des accords de coopération marchés tiers avec la Chine. Il s’agit d’économies avancées dotées de solides infrastructures de base et d’États relativement sceptiques à l'égard des nouvelles routes de la soie, qu'ils ont tendance à considérer comme un projet géopolitique visant à développer l’influence de la Chine dans le monde. Pour plusieurs signataires, ces accords de coopération marchés tiers visent à éviter que leurs interactions avec la Chine se concentrent exclusivement sur leur refus d’adhérer formellement à l’initiative Belt & Road (BRI). C’est un moyen de signaler à leurs interlocuteurs chinois que, en matière de BRI, scepticisme ne rime pas nécessairement avec confrontation ou obstruction. En d'autres termes, la "coopération en marchés tiers" crée un espace d’ambiguïté.
 
Il ne fait non plus nul doute que la plupart des Etats signataires de ces accords cherchent aussi à influencer le comportement des entreprises chinoises à l’international, afin que ces dernières épousent les meilleures pratiques occidentales en matière de normes de responsabilité sociale des entreprises, de normes environnementales et de viabilité financière. Dans le même temps, ces accords reflètent aussi les demandes émanant du secteur privé : les entreprises souhaitent un soutien politique de l’Etat afin de faciliter leur ambition d’avoir leur part du gâteau dans les projets d'infrastructure mondiaux de la Chine.

Les visées chinoises peuvent être satisfaites grâce aux mécanismes du marché - si les entreprises étrangères trouvent un intérêt à contribuer à des projets d'infrastructure technologique en qualité de sous-traitants.

Les objectifs chinois sont bien plus limités. Le rapport de travail du Conseil des affaires de l’État chinois, présenté en mars dernier à l'Assemblée nationale populaire, ne présente qu’une brève mention de "l’extension de la coopération dans les marchés tiers" (拓展第三方市场合作), ce qui laisse penser que ce n’est pas là une priorité pour le pays. Parallèlement, les objectifs de ce type de coopération sont très clairement formulés : il s’agit d’accéder aux technologies et aux compétences en matière de gestion. Le site officiel du Conseil des affaires de l’Etat décrit un modèle "gagnant-gagnant-gagnant" (三方共赢) qui "rassemble efficacement la capacité de production supérieure de la Chine, les technologies de pointe des pays développés et les besoins de la plupart des pays en développement" (将中国的优势产能、发达国家的先进技术和广大发展中国家的发展需求有效对接).

Il existe donc un décalage entre les objectifs poursuivis par la Chine et les objectifs des autres parties prenantes. Les visées chinoises peuvent être satisfaites grâce aux mécanismes du marché - si les entreprises étrangères trouvent un intérêt à contribuer à des projets d'infrastructure technologique en qualité de sous-traitants. À l’inverse, les objectifs des États qui ont cherché une coopération marchés tiers avec la Chine sont plus ambitieux, et ils sont de nature politique. Dès lors, il est inévitable que les objectifs de la Chine soient mécaniquement plus faciles à atteindre.  
 
La coopération franco-chinoise dans les pays tiers en est un bon exemple. L'accord de juin 2015 avec la France est le premier de cette nature signé par la Chine. Emmanuel Macron avait fortement appuyé le principe d’une telle coopération lors de sa visite en Chine en janvier 2018. Un rapport sur les nouvelles routes de la soie publié par la Direction générale du Trésor exprime clairement les intentions françaises : la recherche de "coopérations ponctuelles […] dans les marchés tiers" plutôt qu'un "mémorandum d’entente sur la BRI", l’importance accordée aux "principes de gouvernance dans les initiatives de connectivité". L'accord de 2015 couvre un vaste champ d'application et met l'accent sur un agenda écologique. Il vise en priorité les énergies renouvelables et tous les projets contribuant à la lutte contre le changement climatique, à l'agriculture verte et à la sécurité alimentaire, aux projets ferroviaires, aux infrastructures et à l'énergie.
 
Dans la pratique, les deux parties ont eu du mal à convenir d’une liste commune de projets. Lors de la visite du Premier ministre français en Chine en juin 2018, c’est un inventaire de 12 domaines d’action ou de projets qui a été proposé à la Chine. La réponse de cette dernière a pris la forme d’une liste alternative de 12 initiatives. La liste actuelle comporte cinq projets et reflète la résistance française face à une Chine qui insiste pour que l’Afrique prime sur les autres régions dans le cadre de ces coopérations, pour une inclusion de l'énergie nucléaire ou pour que soient envisagés des projets au sein de l'Union européenne (aux yeux de tous ses membres, un marché intérieur à part entière).

Quelles sont alors les initiatives énumérées dans la liste ? Son contenu, bien qu'il n'ait été publié en ligne ni par le Trésor français, ni par la Commission nationale chinoise pour le développement et la réforme, est bien connu.

  • Deux projets sont en cours dans le secteur de l'énergie.
    • EDF et China Datang Corporation visent une extension internationale de leur partenariat sur le marché domestique chinois.
    • ENGIE et Tusholding, émanation de l’université de Tsinghua, sont liés par un accord en vertu duquel ENGIE contribuera à l'optimisation de services énergétiques intelligents (stockage, distribution) en Egypte et en Thaïlande.
       
  • Trois projets dans le domaine de l'économie maritime ont également été ajoutés à la liste.
    • Bolloré construit le port de la baie de Tibar dans le Timor oriental avec China Harbor Engineering Company. C’est là un exemple très rare de présence d’un sous-traitant chinois dans le cadre d'un projet d'infrastructure européen.
    • Bolloré Ports fait partie d'un consortium avec China Merchants Group pour gérer les opérations du principal terminal à conteneurs du port de Tincan (Tincan Island Container Terminal Ltd. – TICT) au sein du port de Lagos au Nigéria. 
    • Figure également le port de Lekki au Nigéria, dont le terminal à conteneurs, construit par China Harbor Engineering Company, sera exploité par CMA-CGM.

Au-delà de ces projets, les ambitions initiales ont dû être revues à la baisse en matière de cofinancement d’infrastructure en pays tiers. En 2016, les deux parties ont créé le Fonds d'investissement franco-chinois, géré conjointement par le fonds souverain chinois CIC et Bpifrance.

Lors de la visite de Xi Jinping en France, un accord de coopération quadripartite a été signé entre Bpifrance, CIC, Shanghai SUS Environment et Quadran International afin d’orienter les fonds vers des projets solaires, éoliens et de valorisation énergétique des déchets sur des marchés tiers.

Dans la pratique, la France et la Chine ont eu du mal à convenir d’une liste commune de projets.

Les difficultés politiques de la coopération avec la Chine dans ce cadre ne doivent pas masquer le fait que, dans plusieurs projets d’infrastructure chinois, c’est en qualité de sous-traitants que les entreprises européennes sont impliquées ; elles fournissent ainsi à la Chine des technologies de niche en dehors de tout cadrage politique. Alstom a passé un certain nombre de contrats avec Sinohydro pour fournir des turbogénérateurs à des centrales construites sur le Nil, en Ouganda et au Nigeria. Chaque contrat représente environ 50 millions d'euros. Il s’agit d’une expansion internationale des activités d'Alstom Hydro China sur le marché domestique chinois. Les entreprises allemandes suivent un modèle similaire. Ainsi, Siemens, qui a signé son propre accord de coopération marché tiers dans le cadre de la BRI. Certaines sources font état d'un chiffre d'affaires de 3 milliards d'euros issu de projets BRI depuis 2017.
 
De nombreuses entreprises utilisent l'agenda politique pour signer leurs propres Mémorandums d'entente (MoU) avec des partenaires chinois. Sur la liste des 52 projets "marchés tiers" convenue entre la Chine et le Japon en octobre 2018, 21 sont des MoU entre entreprises. Lors de la visite d'Etat de Xi Jinping en France en mars dernier, FIVES et CNBM, le plus grand groupe chinois de fabrication de matériaux de construction, ont défini un cadre de coopération pour les économies d'énergie dans les projets d'infrastructure des pays en développement. Schneider Electric a signé un MoU pour la modernisation des usines de la société chinoise Power Construction Corporation (PCC) en Chine et à l'étranger, un accord évalué à 6 milliards d'euros couvrant la numérisation de la gestion de l'énergie, l'automatisation et l'intégration de l’internet des objets (IoT) aux processus industriels. Mais les protocoles d'accord sont des cadres très larges de coopération, et après leur conclusion, chaque projet doit encore être négocié aux conditions du marché.
 
Lorsque les entreprises européennes sont d’accord pour endosser le rôle du sous-traitant qui apporte avec lui savoir-faire ou technologie, la coopération dans les marchés tiers peut compter sur la logique du marché et n'a pas besoin de soutien politique. Cette participation limitée des entreprises européennes aux projets d'infrastructure chinois, déterminée par le marché, est plus en phase avec les conditions chinoises de coopération telles que définies par le Conseil chinois des affaires de l’État, qu’avec les objectifs ambitieux que formule l'Europe, ceux d’une promotion de ses normes et de ses standards. Il existe également des projets soutenus et approuvés politiquement par les deux parties, mais il ne s’agit pas d’initiatives stratégiques poussées par les autorités politiques. Ces cas reflètent plutôt une rare convergence entre les intérêts des entreprises et les priorités des États

 

Copyright : Yoan VALAT / POOL / AFP

 

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