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Que devons-nous attendre des élections en République démocratique du Congo ?

BLOG - 14 Décembre 2018

Les élections présidentielles en République démocratique du Congo auront lieu le 23 décembre prochain. Le dauphin du Président Kabila, Emmanuel Ramazani Shadary, affronte les opposants du régime emmenés par Martin Fayulu, qui bénéficie d’un soutien populaire important. Quel impact ces élections auront-elles sur la vie démocratique et économique du pays et de sa région ? Michaël Cheylan, contributeur sur les questions africaines pour l'Institut Montaigne, nous livre son analyse.

L’actuel président Joseph Kabila, que la Constitution interdit de briguer un troisième mandat, sera-t-il le "faiseur de roi" des élections du 23 décembre en République démocratique du Congo ?

Pour dire les choses de manière très directe, personne ne s'attend à des élections crédibles et transparentes le 23 décembre prochain en RDC. Depuis longtemps, Joseph Kabila a posé l'ensemble des jalons qui font, à juste titre, craindre une fraude de grande ampleur : mise en place d'une machine à voter (à la place de bulletins papier) à la fiabilité douteuse, fichier électoral vicié (à hauteur de 25 % au minimum selon l'OIF qui l'a audité), composition de la Cour constitutionnelle (le juge électoral en dernier ressort) et de l'état major de l'armée remaniée, opposants politiques les plus dangereux sur le plan électoral (Moïse Katumbi, Jean-Pierre Bemba) interdits de se présenter, sponsoring de candidatures dissidentes au sein de l'opposition (Tshisekedi-Kamerhe) pour la diviser et ainsi l'affaiblir, propagande d'État sur les médias publics, etc.

Le favori du scrutin serait, à l'évidence, Martin Fayulu, le candidat de la coalition Lamuka, soutenu par les deux principaux poids lourds de la vie politique RD congolaise, Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba.

En réalité, si on analyse la carte électorale et, au vu de la mobilisation populaire depuis le début de la campagne fin novembre, le favori du scrutin serait, à l'évidence, Martin Fayulu, le candidat de la coalition Lamuka, soutenu par les deux principaux poids lourds de la vie politique RD congolaise, Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba. Grâce à ces soutiens, M. Fayulu bénéficie de la base électorale la plus large (que ce soit dans le grand est, l'ouest, le centre-ouest et une bonne partie de Kinshasa). A l'inverse, les réserves de voix en faveur du ticket Tshisekedi-Kamerhe sont beaucoup plus étriqués (réduites pour l'essentiel au Kasaï, à Bukavu, chef-lieu du Sud-Kivu, et à une partie limitée de Kinshasa).

Quant au candidat du pouvoir, qualifié de dauphin de Joseph Kabila, il pâtit de la très forte impopularité du régime. Durant la campagne, son cortège a été caillassé, ses affiches déchirées et il ne parvient à remplir qu'à moitié les stades lors de ses meetings grâce à la mobilisation forcée des fonctionnaires et à la distribution généreuse d'argent public.

Mais les observateurs les plus sérieux craignent qu'au lendemain du scrutin, ce soit bien ce dernier, Emmanuel Ramazani Shadary, qui au passage est sous sanction de l'Union européenne, qui sorte vainqueur de ces élections grâce à la machine à voter, qui devrait être, hélas pour la démocratie, le véritable faiseur de roi de ces élections générales en RDC le 23 décembre prochain. 

En attendant, le pouvoir, visiblement surpris et dépassé par la très forte mobilisation populaire depuis le début du mois de décembre autour de l'opposant Martin Fayulu, a entrepris de saborder sa campagne (interdiction de se rendre à Kindu dans le Maniema, violence contre ses partisans à Lubumbashi dans le Haut-Katanga, etc.). L'objectif du régime de Monsieur Kabila est d'éviter toute image de bain de foule en faveur de l'opposant qui rendrait plus difficile la victoire "officielle" de son candidat, consacrée par la machine à voter dont les résultats sont invérifiables. 

Quelles implications ces élections revêtent-elles au-delà du cadre national ?

Ces élections en RDC sont sans doute parmi les plus importantes de la décennie sur l'ensemble du continent africain. Ce n'est pas en effet un scrutin comme les autres. D'abord, parce que la RDC est un grand pays. Sur le plan géographique, elle représente quatre fois la France, 80 fois la Belgique. Surtout, elle partage sa frontière avec neuf pays voisins. Les élections en RDC ont donc un retentissement, un impact régional souvent immédiat.

En cas de troubles post-électoraux ou politiques, on l'a vu par le passé, c'est une bonne partie de la sous-région qui est affectée. Sur le plan démographique, ce pays, le plus grand d'Afrique francophone, compte 80 à 85 millions d'habitants, soit près d'1/12ème de la population totale du continent. Ensuite, sur le plan économique, c'est un pays très riche dans lequel les groupes miniers sont très présents.

Ces élections en RDC sont sans doute parmi les plus importantes de la décennie sur l'ensemble du continent africain.

On y produit du cuivre, du cobalt, du coltan, etc. C'est d'ailleurs son drame car ces richesses minières ne bénéficient en rien à la population, et ne font qu'attiser la corruption dans cet État souvent qualifié de "kleptocratique". Enfin, sur le plan politique, contrairement à d'autres pays d'Afrique subsaharienne, l'opposition, même si elle est divisée notamment du fait des initiatives du pouvoir, est solide. Une partie d'entre elles travaille réellement et est porteuse d'un programme de gouvernement sérieux. Elle ne se contente pas de dénoncer, elle propose, ce qui est loin d'être la norme.

Au final, quels sont les enjeux de ce scrutin dans le plus vaste pays francophone du monde ?

Les enjeux sont multiples et à la mesure de la taille géographique et démographique de ce pays, donc importants. Ces élections pourraient en théorie déboucher sur la première alternance pacifique au pouvoir (cela n'a jamais été le cas depuis l'indépendance du pays en 1960). Il s'agirait en outre de démontrer que l'Afrique subsaharienne n'est pas, à de rares exceptions près (Ghana, Namibie, etc.), condamnée à voir l'expression populaire confisquée par le pouvoir en place.

Il s'agirait en outre de démontrer que l'Afrique subsaharienne n'est pas [...] condamnée à voir l'expression populaire confisquée par le pouvoir en place.

Par ailleurs, dans ce pays où les institutions sont très faibles, où l'État est défaillant, voire inexistant, c'est la personnalité du dirigeant qui fait la différence. Or, si le scénario le plus probable se réalise, à savoir que le candidat du pouvoir soutenu par Joseph Kabila soit déclaré officiellement vainqueur par la machine à voter, la RDC est condamné à vivre, de mon point de vue, encore deux décennies de sous-développement et de pouvoir autoritaire.

En outre, en termes d'exemplarité, sur le plan démocratique, si le vote populaire est confisqué, on conforterait l'idée selon laquelle le plus important, au fond, est que les élections aient lieu, peu importe les conditions. Ce serait un très mauvais signal envoyé au reste de l'Afrique. C'est pourquoi l'UA, la SADC et la communauté internationale devraient être particulièrement vigilantes et sortir des paradigmes habituels en la matière. Car il ne faut pas s'y tromper, ces élections au Congo-Kinshasa auront un impact bien au-delà des frontières du pays. En réalité, le 23 décembre prochain, c'est une partie de l'avenir démocratique et économique du continent africain qui se jouera.

 

Crédit photo : MONUSCO

 

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