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Peut-on "parler calmement" de l’immigration ?

Trois questions à Bruno Tertrais

INTERVIEW - 2 Octobre 2019

Initialement prévus lundi 30 septembre à l'Assemblée nationale et mercredi 2 octobre au Sénat, les débats parlementaires sur l’immigration, reportés en raison du deuil national en hommage à Jacques Chirac, auront finalement lieu les 7 et 9 octobre. À l'issue du Grand Débat National, Emmanuel Macron avait en effet annoncé fin avril la tenue d’un débat annuel au Parlement sur la politique migratoire. En amont de cette séquence, Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS) et auteur pour l’Institut Montaigne de la note Le défi démographique : mythes et réalités (juillet 2018), nous livre une analyse chiffrée de ce sujet délicat.


Alors qu'un débat sur l'immigration est prévu dans les prochains jours à l'Assemblée nationale, comment "parler calmement" de ce sujet, en évitant les "débats simplistes" comme le souhaite le Président de la République ?

Justement en l’ouvrant à froid. Le débat est beaucoup plus passionné lorsqu’il est brûlant, or la crise migratoire des années 2015-2017 est passée. L’immigration n’est pas actuellement une préoccupation majeure des Français, sauf chez les électeurs du Rassemblement national, et dans deux régions (Ile de France, Provence-Alpes-Côte d’Azur) comme le montrait le Baromètre des territoires réalisé par l’Institut Montaigne et ELABE en février 2019. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas ouvrir ce sujet. "En parler calmement" sera toujours difficile, alors qu’à mon sens, dans l’idéal, ce débat devrait justement être normalisé, comme le débat sur les impôts ou les retraites, car donner le sentiment qu’on le met sous le tapis n’est pas sain et peut être politiquement contre-productif. À l’opposé, l’aborder de manière émotionnelle et irrationnelle ne peut que conduire à valider la démarche de l’extrême-droite car, comme le disait Jean-Marie Le Pen, "les Français préfèreront toujours l’original à la copie".  
 
Un débat rationnel suppose de regarder les chiffres en face, sans dramatiser mais aussi sans se voiler la face. Il est vrai de dire que notre pays n’est pas une destination de choix pour les demandeurs d’asile, mais il est tout aussi vrai qu’elle est en augmentation. Il est vrai de dire que le solde migratoire n’augmente pas, mais il faut ajouter à ce constat que le nombre de titres de séjour délivrés a plus que doublé en vingt ans, que l’immigration a changé de nature au fil des décennies – elle est plus africaine et moins européenne –, et enfin que les flux entrants et les flux sortants ne sont pas les mêmes – ce sont surtout des étrangers qui entrent et des Français qui sortent.
 
Je vois deux autres conditions. D’abord, séparer nettement ce débat de celui qui concerne la laïcité et l’islam. Ensuite, ne pas oublier que la question de l’intégration est tout aussi importante, et sans doute même plus.
 
Il reste que l’Etat a assez peu de marge pour faire évoluer notre politique dans ce domaine, dès lors que l’on reste dans le cadre du droit européen et du droit international. Sauf à vouloir mettre un terme à l’immigration économique, ce qui serait une absurdité, alors qu’elle ne représente que 13 % des titres de séjour délivrés chaque année. Mais pour sauver la politique d’asile, il faut probablement montrer que l’on sait être sévère dans les politiques de reconduite à la frontière. De même faudra-t-il, pour sauver la libre-circulation, que les dirigeants européens puissent démontrer à leurs opinions qu’ils maîtrisent les frontières extérieures de l’Union.


"Nous allons de plus en plus vivre avec les migrations" a déclaré Emmanuel Macron. Les migrations sont-elle inévitables ?

Elles font partie de la vie normale de l’humanité. Préférerait-on un monde dans lequel toute immigration, et donc toute émigration, serait impossible ? Ce serait un non-sens à la fois du point de vue économique, et du point de vue éthique. Mais il n’y a pas d’explosion des flux migratoires au niveau mondial. Les migrants représentent 3,5 % de la population, contre 2,9 % en 1990. Quant à la notion de "réfugiés climatiques", elle reste discutable – le Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ne lui trouve d’ailleurs aucune pertinence. Il y a et il y aura des "déplacés environnementaux". Ces derniers restent généralement dans leur pays et ces déplacements sont la plupart du temps réversibles. L’idée d’une inévitable émigration massive depuis les pays les plus affectés par le changement climatique reste sujette à caution.
 
Mais il est vrai que les migrations augmentent sur le continent européen. Je dis bien sur le continent, car les corridors migratoires les plus importants sont entre ex-Républiques de l’Union soviétique. Dans nos pays, nous observons notamment la conjonction de quatre phénomènes : 

  • la libre circulation des travailleurs, qui a gonflé les flux internes, en particulier de la Pologne au Royaume-Uni – non sans effet sur le référendum de 2016 d’ailleurs ; 
  • dans une logique de vases communicants, l’arrivée massive – et légale – de travailleurs ukrainiens en Pologne ; 
  • l’explosion des demandes d’asile en provenance de pays en guerre – Syrie, Irak et Afghanistan ; 
  • et enfin la montée de l’émigration des Subsahariens, qui a d’ailleurs bénéficié, si l’on peut dire, du chaos libyen, mais qui est aussi une tendance lourde. 


Au-delà du débat actuel en France, un spectre hante l'Europe : celui de l'"exode" massif des Africains vers le Vieux continent. Ce spectre, alimenté par la forte croissance démographique africaine, est-il réaliste ?

Ce n’est pas tant la croissance démographique en elle-même que le développement qui alimente l’émigration africaine, qui est aujourd’hui essentiellement subsaharienne. Les économistes savent depuis longtemps que c’est l’enrichissement et non l’appauvrissement qui accélère l’émigration, car il faut un capital pour partir. C’est un investissement personnel – et généralement familial – qui est suscité, non pas tant par la pauvreté que par le déficit d’emplois sur le continent, qui n’en crée pas aussi vite que la population augmente. Ainsi ne peut-on pas parler "d’exode", un mot qui suggère la misère, la violence et la guerre, mais plutôt d’un flux d’immigration économique, qui se déguise souvent en demande de protection humanitaire : on observe ainsi que depuis une dizaine d’années, la courbe de l’octroi de titres de séjour pour le travail dans un pays européen et celle des demandes d’asile évoluent en sens inverse.
 
Sur le fond, ici encore, il ne faut céder ni à l’angélisme ni au catastrophisme. J’ai retravaillé les scénarios de Stephen Smith pour un ouvrage que je prépare actuellement, à la demande des éditions Odile Jacob, qui développe la note réalisée pour l’Institut Montaigne en juillet 2018 : je confirme que le scénario qui voit 150 à 200 millions d’Africains migrer vers le continent et 20 à 25 % d’Européens d’origine africaine en 2050 ne repose sur aucune hypothèse crédible. Néanmoins, l’émigration de l’Afrique subsaharienne vers l’Europe est une tendance lourde, vouée à s’accroître, et qu’il nous faudra gérer d’une manière ou d’une autre.

 

Copyright : THOMAS SAMSON / AFP

 

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