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Perspectives d’Europe centrale sur l’avenir de l’Europe

Trois questions à Jacques Rupnik 

INTERVIEW - 3 Mars 2021

Le Président Emmanuel Macron lors de sa visite en Pologne il y a un an, a évoqué devant les étudiants de l'Université Jagellonne à Cracovie la notion de bloc pour parler de l’Europe : "L'Europe c'est un bloc, un bloc de valeurs, un bloc de textes, un bloc d'ambitions. C'est ce bloc que nous avons souverainement ensemble décidé d'embrasser. (...) Si l'Europe n’est qu’un marché qui peut abandonner ses valeurs et ce qui le tient, elle n'a plus d'unité". Depuis 30 ans, le groupe de Visegrad -qui réunit la Hongrie, la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie- s’est imposé comme un ensemble plus ou moins homogène, capable de mettre à mal l’unité européenne, mais également de lui donner des impulsions nouvelles. 

30 ans après sa création, le groupe de Visegrad est-il encore en mesure de développer une vision de l’Europe qui lui est propre ? Alexandre Robinet-Borgomano a interrogé Jacques Rupnik, spécialiste de l’Europe centrale et orientale et directeur de recherche émérite à Sciences Po Paris, ancien conseiller du président Vaclav Havel. 

Au lendemain du conseil européen ayant permis la mise en place d’un plan de relance historique, les négociations relatives au respect de l’État de droit ont montré que le V4 était loin de parler d’une voix unie. Le groupe de Visegrad (V4) apparaît-il encore comme un ensemble cohérent ? 

Lors de sa constitution il y a 30 ans, le groupe de Visegrad ambitionnait de renforcer la démocratisation et la coopération régionale contre les risques de nationalisme, afin de favoriser l’intégration de ces pays dans l’Union européenne et dans l’OTAN. Puisque le groupe de Visegrad a pris une direction contraire à sa vocation initiale sur des questions de démocratie ou de solidarité européenne, doit-il être considéré comme obsolète? Pas vraiment tant qu'il remplit une double fonction: la coopération régionale assure la stabilité à l'est du continent et un moyen pour se faire entendre. Il est plus aisé de peser au sein de l’Union européenne si l’on est à quatre plutôt que séparément, quitte à "poser en s’opposant" ensemble ! Ils aiment rappeler au passage que le commerce de l’Allemagne avec le V4 est plus important que celui avec la France. 

[La réticence du groupe Visegrad] envers le couple franco-allemand ne nie pas sa capacité d'entraînement dans la construction européenne, mais exprime la crainte que les voix périphériques soient peu écoutées.

Leur réticence envers le couple franco-allemand ne nie pas sa capacité d'entraînement dans la construction européenne, mais exprime la crainte que les voix périphériques soient peu écoutées. Si le couple franco-allemand n’existait pas, l’Europe n’avancerait pas et nous n’aurions pas eu le Plan de relance européen c’est évident. Mais c’est là le vrai dilemme des pays de Visegrad : se contenter d’être une force d’opposition, qui peut se faire entendre par ce groupement régional et peser face à Bruxelles, ou bien leur l’intérêt n’est-il pas plutôt d'être au cœur des projets européens? Pour dépasser le ressentiment de "l’éternelle périphérie" la meilleure stratégie me paraît d'être au cœur du projet européen et cela signifie : adopter l’euro, s’impliquer plus dans la PESC.

Quel rôle peut jouer le groupe de Visegrad dans la définition d’une politique extérieure propre de l’UE ? Le concept d'Europe puissance a-t-il vraiment un sens à l’Est de l’Europe? 

En Europe centrale, la vision dominante de l’Union européenne a longtemps été une vision très britannique. Dans cette vision, tout ce qui relève de la démocratie, des institutions est une affaire intérieure à chaque pays. Les questions de défense et de sécurité reviennent à l’OTAN, car les États-Unis sont les garants ultimes de leur sécurité. Il ne reste alors à l’Union européenne que l’économie, les échanges, le marché unique, et la liberté de mouvement. 

Dernièrement pourtant, les Tchèques ont envoyé quelques groupes au Mali. Peu significatif militairement, il s’agit néanmoins d’un signal politique fort car en accompagnant la France au Sud ils sont mieux en mesure de faire partager leurs préoccupations sur la dimension orientale des questions de sécurité. Pour autant, et même si les Polonais ont évolué en faveur d’une politique européenne de sécurité, le prisme militaire de ces pays reste américain. Le double discours français durant l’été 2019 de la main tendue vis-à-vis de la Russie et, en même temps, celui sur la "mort cérébrale" de l’OTAN ont suscité l’inquiétude en Europe centrale. Résultat : les discours sur l’autonomie stratégique européenne ou la souveraineté suscitent méfiance et scepticisme.

Sur ces aspects, deux événements majeurs ont eu un impact ces dernières années : le Brexit et Donald Trump. 

  • Sur le Brexit, pour le groupe de Visegrad la principale leçon à en tirer est que le fautif est "Bruxelles" : à force de siphonner la souveraineté des pays en s’accaparant trop de pouvoir, Bruxelles aurait provoqué des réactions inverses. La réponse devrait être alors de rapatrier les pouvoirs vers les capitales européennes. Il ne s’agit pas d’imiter les britanniques avec un "Czexit" ou un "Polexit", car la question inévitable est "pour aller où ?"... L’Angleterre, par sa grandeur passée et par sa position géographique, sa puissance économique et militaire, peut espérer jouer un rôle, mais un petit pays d’Europe centrale? Ils sont orphelins après le Brexit, mais pour eux l’imitation n’est pas une option.
     
  • Quant à Trump, le hongrois Viktor Orbán et le polonais Jaroslaw Kaczyński se sont précipités pour applaudir Trump, accueilli triomphalement à Varsovie. Ils affirment avec lui le souverainisme et l'urgence d’en finir avec le politiquement correct et le libéralisme prôné par l’UE. La défaite de Trump est un coup pour les petits Trumps d’Europe centrale.

La Chine, quant à elle, a bien compris qu’il y avait un terrain favorable dans le groupe de Visegrad et a initié le format 16 + 1 qui voit chaque année, depuis vingt-cinq ans, un sommet se tenir dans l’une des capitales du V4. Ces pays ont besoin d'investissements pour se moderniser et la Chine est prête à leur fournir des liquidités, en ne posant aucune condition, sinon le remboursement des prêts... Contrairement à l’Union européenne, la Chine ne demande pas de respecter l'État de droit. "L’économie occidentale est une économie spéculative alors que l’économie chinoise est fondée sur le travail. Il faut sortir du welfare pour faire le workfare" disait Viktor Orbán. Il ajoutait à cela qu’il n’y avait "pas besoin d’être une démocratie libérale pour être prospère"... Il reste cependant que le bilan de l’ouverture envers la Chine reste très en deçà des espérances.

Viktor Orbán s’est fait le défenseur ces dernières années d’un modèle de démocratie "illibérale"qui heurte parfois les valeurs sur lesquelles repose la construction européenne. Quelle relation entretient ce discours de droite avec les extrêmes ? 

Cette question qui se pose avec Viktor Orbán et Matteo Salvini, elle se pose également avec Les Républicains, en France. Chaque pays y répond différemment. Pour le Chancelier autrichien Sebastian Kurz, la meilleure façon de neutraliser les populistes du FPÖ n’est pas de leur faire la morale, mais de montrer qu’ils sont incompétents et peu dignes de confiance sur les questions de sécurité. Les populistes xénophobes sont forts dans l'opposition, car ils sont contre tout, mais qu’ils se révèlent faibles à l’épreuve du pouvoir. C’est un jeu risqué, car il peut y avoir l’argument inverse : les amener au pouvoir donc les légitimer, les dédiaboliser, s'habituer à voter pour eux. La stratégie d’Orbán fut non pas de faire alliance avec l’extrême droite du Jobik, mais de dévaliser son magasin idéologique et ainsi le marginaliser. C’est l’argument qu’il a longtemps vendu au PPE.

Orbán a utilisé le PPE au cours de la dernière décennie en tant que paravant. À chaque fois qu’il était dans le collimateur, la droite allemande et autrichienne le protégeait, et particulièrement la CSU. Mais désormais il se trouve de plus en plus en porte-à-faux avec les chrétiens démocrates. Le nouvel argumentaire de Viktor Orbán est de dire qu’il défend les valeurs européennes, qui sont des valeurs chrétiennes et conservatrices face aux défenseurs d’une Europe libérale. Il change de discours, il ne dit pas "je fais la démocratie libérale" mais "nous en Europe centrale sommes les ultimes défenseurs des valeurs chrétiennes de l’Europe".

[Orbán] change de discours, il ne dit pas "je fais la démocratie libérale" mais "nous en Europe centrale sommes les ultimes défenseurs des valeurs chrétiennes de l’Europe".

Je vois au moins trois leviers qui fragilisent ce projet à court et moyen terme. D’une part, ce discours sur l’Europe chrétienne se trouve de plus en plus en porte à faux avec le discours du Pape qui, semble-t-il, a plus d’autorité à parler des valeurs chrétiennes que les collègues de M.Kaczynski. Les gouvernements ne s'expriment pas mais dans certains cercles au sein de l'Église polonaise on est persuadé que ce pape présente un danger. Il y a même l’idée qu’étant donné que c’est un pape sud-américain, il serait marqué par la "théologie de la libération"... 

Le deuxième élément est l’opposition libérale des principales métropoles. Les maires des capitales sont des foyers d’opposition au gouvernement dans tous les pays du groupe de Visegrad et ont fait une déclaration commune s’opposant aux gouvernements en place et affirmant leur engagement européen. On s’interroge sur l’efficacité du garde-fou européen, mais la vraie limite face aux dérives du pouvoir reste dans les sociétés civiles de ces pays. Enfin, s’il existe une indéniable proximité entre Varsovie et Budapest, Prague et Bratislava récusent le ton eurosceptique et n’ont pas soutenu leurs menaces de veto sur la conditionnalité des fonds européens. Le groupe de Visegrad n’est pas un bloc, la diversité des situations politiques en Europe centrale le fera évoluer avec et les nouveaux enjeux européens.

 

Copyright : Wojtek RADWANSKI / AFP

 

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