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Nouveau souffle pour la relation franco-italienne

Trois questions à Marc Lazar

INTERVIEW - 12 Juillet 2021

Le président de la République italienne, Sergio Mattarella, était récemment accueilli à l’Élysée par Emmanuel Macron. Une visite d’État très attendue par les deux pays, dont les relations diplomatiques s'étaient ternies suite à des tensions qui avaient culminées avec un rappel de l'ambassadeur de France à Paris en 2019. Les deux présidents ont cependant annoncé la signature d’un traité d'amitié à l'automne. Que peut-on en attendre ? À Rome, Mario Draghi, le Premier ministre italien, semble avoir rétabli une certaine stabilité politique face à un mouvement populiste en retrait. Quelles perspectives pour "Super Mario" ? Marc Lazar, spécialiste de la politique italienne, répond à nos questions.

Le président de la République recevait du 4 au 6 juillet son homologue italien à l’Elysée. Quel était le but de cette visite ? Où en sont les relations franco-italiennes, entachées par une crise diplomatique en 2019 ?

Il s’agissait d’une visite d’État, la première pour un président italien depuis celle de Giorgio Napolitano en 2012 et la première en situation post-pandémique pour Sergio Mattarella - comme il l’a dit lors du dîner de lundi soir à l’Élysée, voulant ainsi signifier l’importance qu’il accordait à celle-ci. En 2019, Paris et Rome avaient en effet traversé une grave crise diplomatique suite, entre autres, au déplacement en France du vice-président du Conseil, Luigi Di Maio, ministre italien du développement économique, du Travail et des politiques sociales, par ailleurs dirigeant du Mouvement 5 étoiles, pour manifester sa solidarité aux gilets jaunes. À l’époque, le Président Macron avait rappelé l’ambassadeur de France à Paris, ce qui ne s’était jamais produit depuis le mois de juin 1940 lorsque Mussolini déclara la guerre à la France. Mais parallèlement, il s’était attaché à maintenir un lien étroit avec son homologue italien, l’un et l’autre étant désireux d’éviter que la crise ne s’approfondisse dangereusement. Et il l’avait, justement, invité à venir en France. Le voyage était programmé pour l’automne 2020 mais la pandémie en a décidé autrement et il a dû être déplacé à ce début d’été. Ce voyage symbolise un renversement spectaculaire de perspective. La France et l’Italie étaient à couteaux tirés depuis plusieurs années à cause de vrais désaccords sur diverses questions, comme celles du traitement des flux de migrants, de la Libye ou des Italiens installés en France après avoir participé aux "années de plomb". Ces malentendus et ces divergences ont donc été portés à l’acmé lors du gouvernement de Giuseppe Conte 1 (juin 2018-septembre 2019), dominé par la Ligue de Matteo Salvini et le Mouvement 5 étoiles. Désormais, nous sommes entrés dans une phase caractérisée par l’excellence des rapports entre ces deux pays sur presque tous les sujets, même si certains points de friction demeurent, notamment celui de la présence française dans l’économie italienne par exemple, qui irrite une partie de l’opinion italienne. Cela s’explique par l’arrivée du Premier ministre italien Mario Draghi à la Présidence du Conseil et par les convergences de vues entre les Présidents Mattarella et Macron non seulement à propos des rapports bilatéraux franco-italiens, mais aussi, et c’est important, de l’Union européenne.

Désormais, nous sommes entrés dans une phase caractérisée par l’excellence des rapports entre ces deux pays sur presque tous les sujets.

Cela est apparu avec la plus grande clarté lors du grand discours du Président italien à la Sorbonne le 5 juillet, dans lequel il a repris à son compte la notion de souveraineté européenne. J’ajoute que les deux hommes, malgré leurs différences de parcours, d’expériences et de générations, se respectent, s’estiment et s’apprécient. Attention toutefois, cette proximité présente des responsables politiques français et italiens, qui existe aussi entre le MEDEF et son homologue italien, la Confindustria, tranche nettement avec l’état des opinions publiques de part et d’autre du massif alpin.

Un sondage que j’ai réalisé en juin 2019 avec Ipsos France et Ipsos Italie dans le cadre des Dialogues franco-italiens pour l’Europe organisés par l’Université de Rome LUISS et Sciences Po a fait apparaître qu’alors que 56 % des Français ont de la sympathie pour l’Italie et 64 % pour les Italiens, 38 % des Italiens déclarent leur antipathie pour la France, 26 % manifestant de l’indifférence, tandis que 33 % d’entre eux ont de l’antipathie pour les Français et 42 % de l’indifférence. À mon sens, ce différentiel notable de perception ne s’explique pas seulement par la conjoncture de l’année 2019 : il a des racines plus profondes et des aspects structurels. En d’autres termes, plutôt que de ressasser les sempiternels clichés sur la France et l’Italie, ces deux grandes sœurs latines, il faut prendre en compte ces réalités complexes et contradictoires pour bien solidifier la relation bilatérale entre la France et l’Italie. 

Le traité du Quirinal que les deux pays prévoient de signer en octobre peut-il favoriser le plan de relance européen ? 

Le Traité du Quirinal (du nom du Palais de la Présidence de la République italienne à Rome) est une idée qui a été avancée en janvier 2018 par Emmanuel Macron et le Président du Conseil des ministres de l’époque, Paolo Gentiloni, membre du Parti démocrate (centre gauche). Il s’agit pour les deux pays, en s’inspirant du Traité franco-allemand de l’Élysée, de sceller leur amitié et d’indiquer toutes les coopérations possibles. L’élaboration de ce traité a pris du retard à cause de l’instabilité politique qui a caractérisé l’Italie. Mais le texte est désormais en voie de finalisation et sera signé à l’automne quelques mois avant la fin du mandat du Président Mattarella. Cette signature constituera un acte important dans les relations des deux pays. Parallèlement, Paris et Rome ont élaboré des plans de relance qui ont, bien évidemment, leurs spécificités, d’autant que l’Italie est la principale bénéficiaire des décisions du Conseil européen du mois de juillet 2020 ; mais ils présentent aussi nombre de caractéristiques communes. La France et l’Italie, avec l’Allemagne, ont agi de concert pour obtenir le plan de relance européen Next Generation EU, ils se sont opposés aux pays dits frugaux, et, actuellement, ils œuvrent en faveur d’un changement des critères de Maastricht. 

Un groupe de travail commun a été mis en place entre le Palais Chigi, siège de la Présidence du Conseil des ministres à Rome, et l’Élysée, et l’on parle d’une éventuelle déclaration commune sur les perspectives économiques de l’UE, en particulier concernant la croissance. Du fait également des incertitudes liées aux prochaines élections en Allemagne, Paris et Rome jouent et interprètent ensemble une partition commune à Bruxelles. D’autant que là encore intervient un facteur humain non négligeable, à savoir la forte relation qui unit Mario Draghi et Emmanuel Macron, l’un et l’autre ayant une immense considération réciproque et travaillant en totale confiance. Cette action commune au niveau européen redoublée par la signature du Traité du Quirinal devrait donner un relief particulier au prochain sommet franco-italien qui se déroulera à Paris, à l’automne.

Cette action commune au niveau européen redoublée par la signature du Traité du Quirinal devrait donner un relief particulier au prochain sommet franco-italien qui se déroulera à Paris, à l’automne. 

L'arrivée de Mario Draghi au pouvoir semble avoir fait reculer le mouvement populiste italien et a apporté une certaine stabilité politique. Avec la fin de l'ère Merkel, "Super Mario" pourrait-il devenir la nouvelle figure de stabilité européenne ? 

En effet, le Premier ministre italien Mario Draghi est populaire et les partis populistes sont en difficulté. Le Mouvement 5 étoiles, déjà fort affaibli électoralement, est tiraillé entre une composante qui a été en quelque sorte acculturée par les institutions et une aile protestataire. Il est menacé d’une scission entre Beppe Grillo et ses amis qui tentent de préserver les fondements originels du Mouvement, et Giuseppe Conte, désireux de prendre la tête de celui-ci mais en en faisant une formation plus responsable. La Ligue de Matteo Salvini, comme le Mouvement 5 étoiles, soutient le gouvernement de quasi-unité nationale où ses ministres siègent, par exemple, à côté des représentants du Parti démocrate ; cependant, elle aussi est tiraillée entre, d’un côté, sa sensibilité populiste et, de l’autre, les tenants d’une position plus modérée, surtout représentée dans le nord du pays auprès notamment, des chefs de petites et moyennes entreprises. Salvini, qui a perdu de sa superbe et de sa popularité, fait de la navigation à vue, d’autant qu’il redoute la montée en puissance du parti d’extrême droite, Frères d’Italie, emmené par Giorgia Meloni, qui a refusé d’entrer dans l’exécutif de l’ancien Président de la BCE. Giorgia Meloni incarne donc l’opposition et cherche à exploiter toutes les rancœurs, les frustrations, les peurs et les colères des Italiens. Elle continue d’être fort critique de Bruxelles et est plutôt proche du hongrois Viktor Orbán. Tous les partis tirent à hue et à dia, se disputent sur certaines réformes, par exemple celle de la justice, d’autant que se dérouleront en octobre des élections municipales dans quelques grandes villes de la péninsule et qu’ils essaient de gagner des électeurs. Mais tous s’inclinent devant l’autorité de Mario Draghi, alors même qu’il faut savoir utiliser les 222 milliards du plan de relance. Mario Draghi, de par son expérience, sa compétence et sa stature, s’est par ailleurs imposé comme l’un des hommes clefs de l’Union européenne. Non seulement parce qu’il est en mesure de la stabiliser mais surtout de la relancer. Mais il ne pourra pas le faire seul. Il a donc besoin d’Emmanuel Macron, comme du futur Chancelier allemand. Comme il a besoin de la mobilisation des Italiens, ce qui est loin d’être gagné, d’autant que son temps est limité. Au début de l’année 2022, le Parlement italien devra élire un nouveau Président de la République. Si c’est lui qui succède à Sergio Mattarella, cela entraînera des élections anticipées qui pourraient être emportées par la droite, avec une Giorgia Meloni en position de force. Et s’il décline cette proposition que lui font nombre d’élus et de partis, en tout état de cause, des élections politiques se dérouleront au printemps 2023, à la fin de la législature actuelle. Avec le risque, là aussi, que la droite qui pourrait sortir victorieuse de ce scrutin ne poursuive pas la politique de "Super Mario".

 

 

Copyright : Ludovic MARIN / AFP

 

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