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Libra, Hydra ou Activa ? Les enjeux mondiaux de la cryptomonnaie imaginée par Facebook

BLOG - 17 Juillet 2019

Le 18 juin, l’association de droit suisse "Libra Association" présentait un projet de cryptomonnaie destiné à offrir au monde dès 2020 "une monnaie digitale sûre et stable", le Libra, pour en faire "l’internet de la monnaie". L’annonce serait passée inaperçue, si l’association n’incluait pas Calibra, filiale ad hoc de Facebook et une trentaine d’organisations allant d’entreprises comme Mastercard, Visa, Paypal, Booking, Uber, Spotify, Iliad ou Vodaphone, à des investisseurs en capital-risque comme Union Square Ventures, et même des ONG comme Women’s World Banking. Elle a provoqué un véritable coup de tonnerre, aussi bien dans le monde de la finance, où l’on connaît bien les ambitions des géants du numérique, que chez les politiques, les députés démocrates américains demandant même à Facebook de geler ce projet.

Les banquiers centraux sortent de leur réserve habituelle

Alors que les autorités bancaires et de régulation avaient eu jusqu’à présent une attitude prudente vis-à-vis de cryptomonnaies comme Bitcoin ou Ether, oscillant entre réglementation et intérêt pour l’innovation financière, le ton est cette fois différent. Dès l’annonce de Libra, Mark Carney, gouverneur de la Banque d’Angleterre et candidat potentiel au poste de Directeur général du FMI, indiquait que le projet serait passé au crible et soumis à une réglementation stricte. Randal Quarles, qui préside le Conseil de stabilité financière (FSB), abondait dans le même sens dans une lettre au G20 à propos des "crypto-actifs utilisés comme moyens de paiement pour des transactions de détail", une référence transparente à Libra. Jay Powell, président de la Réserve Fédérale, déclarait devant la Commission des Finances de la Chambre des représentants que "Libra soulève de sérieux problèmes", tandis que Xiaochuan Zhou, ancien gouverneur de la Banque centrale chinoise, s’inquiétait de la tendance à la "dollarisation" de l’économie mondiale, que renforcerait Libra. Plus direct, Benoit Coeuré, membre du directoire de la BCE et à qui le G7 a demandé d’urgence un rapport sur le sujet, empruntait avec humour au langage des start-ups pour remarquer que maintenant qu’un éléphant était entré dans le "bac à sable" des innovateurs en cryptomonnaies, il fallait passer aux choses sérieuses.

Pour y voir plus clair, commençons par décrypter le projet, autant que faire se peut car les zones de flou ne manquent pas. Le livre blanc de lancement explique que la mission de Libra est d’offrir une monnaie mondiale et son infrastructure à des milliards de gens, y compris ceux qui n’ont accès à aucun services financiers. Comment ? En émettant une cryptomonnaie stable, gagées par des actifs sûrs et liquides, portée par une technologie de type blockchain, accessible à tout le monde et dont la gestion serait confiée à l’association Libra, de façon indépendante de Facebook. Examinons chacun de ces points, à la lumière des annexes techniques qui accompagnent le livre blanc.

Une cryptomonnaie pas tout à fait stable

À la différence de Bitcoin et de ses épigones, dont la valeur en dollar s’est montrée particulièrement volatile jusqu’à présent, Libra serait une "cryptomonnaie stable", car adossée à un pour un à une "réserve", composée d’actifs sûrs et liquides, de type dépôts bancaires ou bons du Trésor, émis dans des monnaies gérées par des banques centrales réputées . Bien qu’elles ne soient pas précisées, on peut penser au dollar américain, à l’euro, au yen et à la livre sterling. Notons qu’étant adossé à un panier d’actifs différents émis dans des monnaies différentes, le Libra ne sera stable dans aucune de ces monnaies, même si ses promoteurs annoncent que les fluctuations seront faibles. Notons également que les intérêts que rapporteront les actifs contreparties de Libra ne seront pas distribués aux utilisateurs, mais utilisés pour financer l’infrastructure et payer des dividendes aux investisseurs de lancement. Enfin, la gestion des actifs de la réserve sera confiée à un réseau de gérants passifs bénéficiant d’une note de crédit élevée, l’association Libra se gardant le droit d’introduire de nouveaux actifs ou d’en liquider certains, sans autre précision.

Blockchain, oui, mais pas tout de suite

Le cryptage et la sécurisation des transactions Libra seront assez loin de la technologie blockchain mise en œuvre pour les émissions de bitcoin. La particularité remarquable du blockchain originel est sa totale décentralisation : chacun peut, anonymement, émettre de nouvelles unités de cryptomonnaies (une activité particulièrement énergivore) et, en théorie du moins, vérifier l’intégrité des transactions enregistrées successivement dans la chaine en la déchargeant sur son ordinateur.

La mission de Libra est d’offrir une monnaie mondiale et son infrastructure à des milliards de gens, y compris ceux qui n’ont accès à aucun services financiers.

Ce ne sera pas le cas de Libra, dont les transactions seront bien cryptées, mais d’une façon dont l’intégrité sera garantie par le consensus d’un club de validateurs (selon un protocole éprouvé, le principe de la tolérance à une faute "byzantine"). À l’origine, le club sera composé des membres fondateurs de l’association, c’est-à-dire une trentaine d’entités. Bien que ce n’en soit pas l’intention, ce procédé, dit "avec permission" sera plus économe en énergie.

Ultérieurement, Libra, dont les initiateurs ont développé un langage de programmation ad hoc (Move), est supposé devenir "sans permission", de façon à réduire les barrières à l’entrée dans l’écosystème technologique et économique Libra. Si le plan est suivi, la consommation d’énergie de la nouvelle monnaie pourrait devenir un sérieux problème.

Indépendante de Facebook ? Oui, mais pas tout à fait

La filiale de Facebook chargée d’animer le projet Libra au nom de la maison mère est Calibra. C’est aussi le nom que Facebook a donné d’avance au portefeuille électronique qui permettra de stocker et d’utiliser Libra pour des transactions commerciales comme pour des transferts monétaires. Facebook a déjà annoncé que Calibra serait disponible sur ses plateformes WhatsApp et Messenger, utilisés par plus de 1,5 milliard de personnes. Facebook assure que sa filiale "Calibra ne partagera pas d’informations de compte ou de données financières avec Facebook" (maison mère), sauf "cas limités", une zone grise tout de suite repérée par la rubrique Alphaville du Financial Times (très hostile à Libra). Figurent dans ces cas les nécessités de la lutte contre les activités criminelles, la transmission de données aux autorités selon les lois et règlements locaux, mais aussi le partage des données clients avec les fournisseurs de services, dont… Facebook.

Une réponse technologique qui se veut universelle

Bien que Libra soit présentée comme la solution pour les larges masses dénuées d’accès au système financier – on ne peut s’empêcher de sourire devant l’argument que quiconque peut acheter un smartphone à 40$ alors que les services internet de ces smartphones sont encore inaccessibles à une grande partie de l’humanité –, il faut reconnaître que l’innovation financière en matière de paiements n’a pas suivi l’innovation technologique en matière d’échanges d’informations par les médias sociaux. C’est l’argument principal de Libra : si l’on pouvait charger un portemonnaie électronique accepté par tous les fournisseurs de services sur internet et les commerçants en général, les paiements s’en trouveraient très simplifiés. Dans le monde idéal décrit par Calibra, envoyer de l’argent à un parent, payer un café ou une transaction en ligne serait aussi simple qu’envoyer un SMS. Ce monde n’est pas une utopie, puisqu’il prend forme en Chine, où, dit-on, même les mendiants utilisent Alipay d’Alibaba ou WeChat Pay de Tencent. Il y a cependant une différence essentielle entre les systèmes chinois et le projet Libra : ni Alipay, ni Tenpay n’émettent de cryptomonnaie, les prélèvements se faisant sur le compte bancaire de l’utilisateur, comme c’est le cas aussi pour ApplePay ou Paypal. De ce point de vue, Libra serait plus proche de M-Pesa, le service de paiement et de transfert par téléphone mobile développé par Vodaphone et Safaricom dans plusieurs pays africains et en Inde. Avec à nouveau une différence critique : alors que M-Pesa est un service proposé par des opérateurs de téléphonie mobile à ses clients et ne fonctionne que dans la monnaie du pays où réside l’abonné, Libra se veut véritablement universel et aussi transnational que peut l’être Facebook.

Si Libra voit le jour, il sera traqué par le fisc…

En l’état, le projet Libra est loin d’être opérationnel ; il donne même l’impression d’une certaine précipitation. Nombre d’obstacles et de questions sont éludés ou abordés avec un certain flou artistique dans les divers documents fournis à ce jour. J’en citerai trois.

Tout d’abord, la réserve d’actifs supposée donner sa valeur et sa stabilité à la cryptomonnaie devra être gérée par des entités (les "revendeurs") enregistrées comme intermédiaires financiers, non seulement en Suisse, où réside l’association, mais aussi dans chaque pays d’origine des actifs utilisés comme réserve. Comme ces actifs auront vocation à générer des intérêts, et que leur valeurs dépendront des fluctuations des marchés financiers, le statut même de l’association qui chapeaute l’ensemble devra être éclairci. Il semble proche de celui d’un gestionnaire d’actifs, ce qui pourrait entrainer une stricte régulation financière. Les éventuels profits de l’association, supposés financer l’infrastructure et rémunérer les investisseurs initiaux, pourraient, si l’opération prenait une échelle planétaire et la réserve atteignait des centaines de milliards de dollars – Visa traite annuellement plus de huit mille milliards de dollars, et Paypal plus de 600 milliards – devenir une source de revenu exorbitant pour les membres d’une association théoriquement sans but lucratif, sans que les utilisateurs n’en voient la couleur. N’y aurait-t-il pas une pression sociale très forte pour que les profits soient redistribués aux détenteurs de Libras ? Se poserait alors le problème de leur traitement fiscal.

Ensuite, les transactions opérées dans la cryptomonnaie pourraient générer des profits ou des pertes pour l’utilisateur. Imaginons que je charge mon portemonnaie électronique Calibra pour une somme de 100€, et procède plus tard à l’achat d’un service facturé 100€. Entre temps, la valeur de mon portefeuille aura varié, selon le cours des actifs sur lesquels Libra est gagée, et j’aurai enregistré une plus-value ou une perte. Dans le dernier cas, je devrai abonder à nouveau mon portemonnaie du montant de ma perte pour réaliser la transaction. Dans le premier, j’aurai réalisé une plus-value. Comme on imagine mal les autorités fiscales fermer les yeux sur des plus-values, qui, une fois agrégées, pourraient être considérables, faudra-t-il que chaque utilisateur déclare au fisc ses transactions de l’année ? 

Libra a vocation à faciliter les transferts d’argent, y compris transfrontaliers, se posera inéluctablement le problème du contrôle des mouvements de capitaux, du moins dans les nombreux pays dont les équilibres financiers sont trop fragiles pour que les capitaux circulent librement.

Enfin, puisque Libra a vocation à faciliter les transferts d’argent, y compris transfrontaliers, se posera inéluctablement le problème du contrôle des mouvements de capitaux, du moins dans les nombreux pays dont les équilibres financiers sont trop fragiles pour que les capitaux circulent librement, et qui sont précisément ceux où les promoteurs de Libra comptent apporter l’accès aux services financiers aux plus démunis. Les mouvements de capitaux sont également scrutés de près par les autorités en charge de la lutte contre le blanchiment de l’argent sale. Les entreprises digitales qui permettent déjà des transferts, comme PayPal ou M-Pesa, ont résolu le problème en limitant les transactions à des montants modestes. Mais à nouveau, la taille potentielle de Libra et son statut supranational du fait du panier de devises qui le supportera pourrait inciter les autorités à se montrer plus intrusives.

Faut-il penser que ces difficultés ont été anticipées et analysées par l’entreprise technologique qui gagnerait le plus à émettre sa propre cryptomonnaie, Amazon, et que ceci explique son silence assourdissant ?

Hydra ou Activa ?

Mais imaginons un instant que les obstacles précédents soient surmontés, grâce à des innovations technologiques encore insoupçonnées, Calibra ne manquant pas de chercheurs de haut niveau. Libra deviendrait alors une véritable monnaie internationale, pas seulement pour les transactions ou les transferts, mais également pour les dépôts, du fait de la réserve d’actifs. Passé une certaine taille, la monnaie internet deviendrait systémique au sens  monétaire : de son expansion ou de sa contraction, qui devrait être suivies mécaniquement par la gestion de la réserve d’actifs, dépendra en partie l’inflation ou la déflation mondiale. Systémique au sens de la stabilité financière également : si un accident, involontaire (aucun programme n’est à l’abri de dysfonctionnements) ou malveillant, venait à se produire, Libra pourrait faire l’objet d’un "run", contrairement à ce que ses promoteurs assurent en arguant que la valeur de la cryptomonnaie est à chaque instant garantie par les actifs de la réserve. Une brutale perte de confiance provoquerait une forte contraction de la masse de Libras et donc une dépréciation des actifs utilisés pour la réserve, puisque les titres détenus seraient vendus automatiquement. Pour filer la métaphore, Libra se transformerait alors en Hydra, le monstre de la légende grecque.

Au vu de la réaction immédiate des autorités, ce cas de figure paraît improbable, à court terme du moins. Mais au vu de la puissance des promoteurs de Libra, de Facebook à Visa et Mastercard pour ne citer qu’eux, il ne faut pas s’attendre à ce qu’ils renoncent. Une course entre innovation et régulation va probablement s’engager, la balle étant à présent dans le camp des régulateurs. Comme l’ont fait remarquer aussi bien Benoit Coeuré, que Huw van Steenis, conseiller de Mark Carney, les systèmes financiers doivent impérativement s’adapter à l’innovation digitale, et ont déjà trop tardé à le faire, qu’il s’agisse des banques centrales, des régulateurs et des banques elles-mêmes.

Vu sous cet angle, il faut espérer que Libra agira plutôt en puissant stimulant de l’innovation dans l’ensemble du système financier. À ce propos, une proposition de Jean-Pierre Landau, ancien sous-gouverneur de la Banque de France et auteur d’un excellent rapport sur les cryptomonnaies, mérite considération : que les banques centrales émettent leurs propres versions digitales des monnaies, dont elles ont le monopole d’émission. Ainsi, les consommateurs et les entreprises désireux de passer au tout digital pourraient avoir leur compte auprès de la banque centrale, et régler leurs transactions dans cette monnaie digitale centrale. Les premières à franchir le pas pourraient être la Riksbank, banque centrale de la Suède, où le cash est de moins en moins utilisé, et la Banque Populaire de Chine, qui préfèrerait prendre les devants, plutôt qu’être concurrencée par les plateformes numériques géantes chinoises. La Banque d’Angleterre et la BCE ne seraient pas longue à suivre, de mon point de vue.

Plutôt que se métamorphoser en Hydra, Libra mériterait alors le sobriquet plus sympathique d’Activa.

 

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