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Exemple : Education, Europe, Santé

Les plateformes se sont adaptées rapidement pendant la crise sanitaire — Peuvent-elles continuer ?

BLOG - 9 Juin 2020

Face à la pandémie, les plateformes digitales ont partagé leurs données, pris leurs responsabilités concernant le contenu partagé et évolué rapidement pour utiliser des sources d'information crédibles. D’après Heidi Tworek, professeure adjointe d’histoire internationale à l’Université de la Colombie-Britannique, cela devrait continuer à être la norme.

Cet article est traduit de l’anglais. L’original a été publié le 14 mai 2020 sur le site du Centre for International Governance Innovation.

La pandémie de Covid-19 a transformé les contours du crédible. Qui aurait cru que la moitié de la planète pourrait se retrouver confinée ? Ou que certains pays, comme les États-Unis, connaîtraient leur plus grand niveau de chômage depuis la Grande Dépression ? Ou bien encore que la République Tchèque (puis d’autres) produirait assez de masques pour leurs citoyens en quelques jours, avec une obligation gouvernementale de le porter en public ? Ce qui semblait impossible, à bien des égards, est devenu possible.

En ligne, la liste des modifications inattendues et dramatiques de nos comportements est sans fin. En cinq jours, entre le 20 et le 25 février, les dix mots les plus utilisés dans les recherches Amazon ont évolué, passant des habituels "protection de téléphone" aux termes liés au coronavirus en Italie, au Royaume-Uni, aux États-Unis et en Allemagne par exemple. Les entreprises de bâtiments et travaux publics (BTP) se sont dirigées vers la vente en ligne, les provinces canadiennes ont légalisé la vente d’alcool en ligne et, début mai, la plateforme d’e-commerce Shopify est devenue l’entreprise cotée en bourse la plus valorisée.

Les réseaux sociaux ont aussi apporté leurs lots de surprises. Dans les dernières semaines, les plateformes digitales ont partagé leurs données, pris leurs responsabilités face aux contenus tels que les désinformations et adopté rapidement les institutions officielles telles que l’OMS comme sources d’informations vérifiées. Ces développements rapides nous invitent à être à la fois sceptiques face à la rhétorique des entreprises, mais aussi ambitieux dans nos visions de ce qu’une version positive d’Internet pourrait être. Cette pandémie nous dévoile ainsi un champ des possibles.

Ces entreprises sont connues depuis longtemps pour leur position tenace concernant la liberté d’expression. Même si elles emploient des modérateurs de contenus et ont mis en œuvre des mesures, elles ont généralement réagi plutôt lentement pour combattre les fausses informations, même celles démontrées comme dangereuses, telles que les contenus anti-vaccins.

Leurs réactions étaient bien plus rapides concernant le Covid-19. Les entreprises ont rapidement mis à jour leurs politiques de modération de contenus et ont semblé comprendre leur responsabilité vis-à-vis de la circulation d’information et de ses effets. "Même dans les traditions valorisant le plus la liberté d’expression, comme les États-Unis, il y a le précédent que vous n’acceptez pas de laisser crier au feu dans une salle bondée", a expliqué Mark Zuckerberg, PDG de Facebook, à la mi-mars. Instagram a commencé à supprimer les contenus erronés qui utilisaient le hashtag Covid-19 et y a substitué les informations donnée par l’OMS et le Centre de Prévention et de Contrôle des Maladies américains (CDC). Plusieurs types de publicités ont aussi été réduites pour éviter les escroqueries. À la fin mars, Twitter a même décidé que des tweets provenant de personnalités politiques pouvaient être enlevés, et a supprimé deux tweets de Jair Bolsonaro, le Président brésilien, qui vantaient les mérites de faux remèdes et propageaient des informations incorrectes1.

Après avoir longuement insinué que les meilleures informations arrivaient en haut de page, les plateformes ont fini par décider qu’elles devaient choisir les sources les plus fiables pour leurs utilisateurs.

Les plateformes ont fini par décider qu’elles devaient choisir les sources les plus fiables pour leurs utilisateurs.

Fin mars, quiconque se connectait à Twitter voyait des encarts apportant des informations provenant de l’OMS et du CDC (ou équivalent selon le pays) sur le Covid-19. Au Canada, les résultats de recherches Google concernant l’épidémie proposent de façon autoritaire des informations concernant les symptômes et le nombre de cas de l’Agence de santé canadienne, ainsi que des réponses aux questions fréquemment posées et des conseils de prévention de l’OMS.

Fin avril, YouTube utilisait les institutions sanitaires internationales comme fondement de sa politique de modération de contenus autour du Covid-19. YouTube a décidé de supprimer tout contenu donnant des conseils "médicalement non vérifiés" sur le virus, c’est à dire tout ce qui contredit les recommandations de l’OMS. En quelques jours, YouTube avait supprimé le compte de David Ickes, qui liait de façon mensongère la pandémie à la technologie 5G. La question est donc de savoir pourquoi les plateformes n’avaient pas modéré les contenus similairement non vérifiés pour d’autres maladies comme le cancer, la malaria ou la rougeole.

Les conséquences hors ligne des théories conspirationnistes en ligne devenant évidentes, les entreprises ont modifié leurs politiques afin de corriger les fausses informations. Les fournisseurs de réseau anglais se sont retrouvés à se battre face à la destruction d’antennes 5G après que des conspirations les ont liées à le Covid-19. Le 6 mai, Twitter a annoncé que quiconque publiant un tweet sur ces théories serait redirigé vers les pages d’information du gouvernement anglais concernant la 5G. Le 11 mai, Twitter a suivi les mesures mises en place par Facebook dès la mi-mars en annonçant l'étiquetage des tweets "trompeurs", "non vérifiés" ou "contestés" concernant le coronavirus2. Certains activistes avaient demandé depuis longtemps que les réseaux sociaux agissent pour apporter des corrections comme celles-ci. Ils allaient même plus loin en souhaitant que tous les utilisateurs ayant vu une publication mensongère soient prévenus. Les entreprises ont maintenant répondu en majorité à ces demandes. Si ces interventions des plateformes sont réussies et populaires, les mesures pourraient-elles s’étendre pour englober la totalité des informations liées à la santé, ou même inclure d’autres catégories ?

Les entreprises ont aussi partagé les informations utiles qu’elles possédaient de manière surprenamment rapide, étant donnée leur réticence passée à inclure des chercheurs, ou bien le processus de vingt mois mis en place par Facebook pour permettre à des chercheurs agréés d’obtenir des données.

Théoriquement, nous avons besoin de toute l’aide possible pour combattre cette maladie.

Facebook et Google ont travaillé avec des chercheurs de Carnegie Mellon sur un projet visant à tracer les symptômes du Covid-19. Google a aussi proposé des rapports de mobilité fondés sur le tracking de leurs utilisateurs "pendant une période limitée tant que les autorités publiques sanitaires les trouvent pertinents pour la lutte contre la propagation du virus." Ces efforts sont bienvenus : théoriquement, nous avons besoin de toute l’aide possible pour combattre cette maladie. Pour autant, pourquoi les entreprises parviennent-elles à partager leurs données plus rapidement qu’avant ? Et pourquoi les entreprises devraient décider quand elles fournissent ces données publiques ?

Lors des derniers mois, les réseaux sociaux en ligne ont évolué bien plus rapidement qu’ils ne l'avaient fait auparavant pour mettre en œuvre des mesures que les employés et l’exécutif perçoivent comme permettant de sauver des vies. Il semble opportun de lancer un nouveau débat, pour explorer la manière dont les plateformes pourraient établir des politiques de modération plus pérennes pour certaines informations, et particulièrement les informations vitales. Quels changements fondamentaux doivent avoir lieu à ce sujet, à un moment où les informations anti-vaccin créent le risque qu’un vaccin contre le coronavirus puisse ne jamais parvenir à combattre la pandémie, même si nous parvenions à en développer un rapidement ?

En effet, une grande part des problèmes sous-jacents à la gouvernance des plateformes perdure. La politique de Twitter concernant les conspirations sur la 5G est arrivée trop tard pour éviter leur propagation au Canada, où des pyromanes ont attaqué plusieurs antennes. Les médecins dans de nombreux pays ont signé des pétitions demandant aux plateformes d’en faire davantage pour combattre la désinformation dangereuse. Le Reuters Institute for the Study of Journalism a étudié 225 messages de désinformation sur le Covid-19. 88 % de ces messages ont été propagés sur les réseaux sociaux, alors que 9 % seulement étaient apparus à la télévision et 7 % sur d’autres sites internet. La semaine du 8 mai, une vidéo conspirationniste décrivant le coronavirus comme une "plandémic" se propageait rapidement sur YouTube, en partie à travers des actions coordonnées par des groupes QAnon (une communauté conspirationniste d’extrême droite) sur Facebook. Une réforme sur une seule plateforme ne résoudra pas ces problèmes.

La crise a déjà démontré que les entreprises ont la volonté d’agir. Et, contrairement à ce qu’elles avaient insinué précédemment, elles peuvent le faire rapidement et largement. Cette volonté louable de répondre à la crise est une preuve que les entreprises peuvent mieux faire, et que nous sommes dans notre droit de le leur demander.

 

 

 

Copyright : JUSTIN SULLIVAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

 

1 Remarque de l’Institut Montaigne : depuis la publication de l’article, Twitter a également pris des mesures concernant les messages du Président américain, en invitant ses lecteurs à vérifier les faits. Cela a créé un bras de fer entre les plateformes et le milieu politique américain, qui soupçonne ces premières de biais contre le parti Républicain.
2 Voir Note 1

 

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