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Les leaders révélés par le Covid-19 : Joe Biden et Kamala Harris, l’Irlandais du Delaware et la Californienne aux parents venus d’ailleurs

BLOG - 24 Août 2020

Comment terminer notre série de l’été sur les leaders révélés par le Covid-19 autrement que par un portrait croisé des figures du ticket Démocrate pour la Maison-Blanche ?

Michel Duclos, conseiller spécial géopolitique, rédacteur en chef de cette série de l'été, et auteur de ce dernier épisode

C’est peut-être en février-mars que l’élection présidentielle américaine s’est jouée. Le 3 février, le candidat Joe Biden était largement distancé dans les primaires de l’Iowa. Sa défaite dans le New-Hampshire était programmée. Les rentrées de fonds se faisaient rares pour son camp. 

Beaucoup d’observateurs pensaient qu’il ne pourrait plus rester très longtemps dans la course. D’autres candidats à l’investiture du parti Démocrate avaient alors le vent en poupe, tel Pete Buttitgieg, le maire si moderne, et surtout le duo des "gauchistes" formé par Bernie Sanders et Elizabeth Warren. C’est d’ailleurs sans doute la rivalité entre les deux leaders de l'aile "progressiste" du parti qui a empêché l’un et l’autre de gagner.

Dès les premiers meetings de la campagne, le ton avait été donné. Les militants appréciaient tous les candidats, car la priorité des priorités étaient de "sortir" Donald Trump. Une écrasante majorité de militants confiaient cependant aux observateurs que "Biden (77 ans) était trop vieux". Ses interventions parfois décousues et souvent larmoyantes ne contribuaient pas à corriger cette perception. Pour un politicien, il y a quelque chose de pire que l’âge, c’est de faire son âge – c’est le cas de Joe Biden, malgré sa remarquable prestance physique, lorsqu’il s’exprime de manière "non scriptée". 

Puis un homme a fait basculer la campagne : Jim Clyburn (80 ans), représentant de Caroline du Sud, figure respectée de la communauté noire. Lors des primaires dans son État le 26 février, il appelle sans ambiguïté à voter pour Joe Biden malgré les piètres performances de celui-ci dans les scrutins précédents. Biden remporte la primaire de Caroline du Sud, puis celles qui suivent. Jim Clyburn n’a pas à proprement parlé apporté à Biden le vote des Afro-Américains. Il a conforté ces derniers dans leur sentiment profond : celui qui a été le second d’Obama pendant 8 ans, qui s’est toujours positionné au centre du parti, leur inspire davantage confiance que la nouvelle garde des Démocrates, plus avancée sur le plan des idées.

Un homme honnête, de souche irlandaise 

Cheval de retour s’il en est, entré en politique en 1972 comme Sénateur du Delaware, candidat malheureux à l’investiture de son parti pour les présidentielles à deux reprises, gaffeur impénitent, Joe Biden rassure à défaut d’inspirer. De souche irlandaise, il a cette qualité essentielle dans la psyché américaine, difficile à traduire en français : "he is a decent man" (c’est un homme honnête). Les drames personnels qu’il a traversés – la mort de sa femme et d’une fille alors qu’il vient à l’âge de 29 ans d’être élu au Sénat, la mort de son fils Beau lorsqu’il était Vice-Président – ont développé chez lui le sens de la compassion et de l’empathie.

En un sens, Joe Biden est l’anti-Trump par excellence.

En un sens, Joe Biden est l’anti-Trump par excellence : un politicien professionnel, adepte du compromis, qui aujourd’hui encore n’a pas de fortune personnelle. Il est marié en secondes noces à une femme qui n’a jamais quitté son emploi de professeur, même quand son mari occupait la vice-présidence. 

En ce début d’année 2020, il se trouve que le monde de Donald Trump bascule également. Jusqu’alors, ses chances d’être réélu paraissaient élevées. L’économie en effet était florissante, le chômage réduit. L’ascension de Biden chez les Démocrates pouvait d’ailleurs apparaître comme une bonne nouvelle pour le milliardaire new-yorkais. La modération souvent teintée de confusion dans les propos qui est la marque de Biden risquait de ne pas tenir le choc devant l’énergie vindicative et le talent du dénigrement que possède Trump. L’establishment démocrate voulait un candidat centriste pour battre Trump. À vrai dire, le raisonnement inverse aurait pu se concevoir : à un homme exprimant avec violence, en violant tous les tabous, la frustration des travailleurs blancs non diplômés, peut-être fallait-il opposer une figure également  "en colère", pour mobiliser notamment les minorités, les jeunes et les abstentionnistes. Populisme contre populisme en somme.

Le Covid-19 est venu en quelques semaines bouleverser les données de la campagne. La gestion désastreuse de la pandémie nuit à l’image de Donald Trump, devenu difficile à défendre par exemple par les caciques Républicains qui ne le soutiennent que par opportunisme. Mais surtout l’économie – mère de tous les batailles électorales en Amérique - ne repart pas aussi vite et aussi fortement que cela ne serait nécessaire pour une réélection sans accroc de l’actuel Président. La crise sanitaire s’éternise, notamment dans certains États Républicains.

Elle joue aussi en faveur de Joe Biden pour une autre raison : elle le dispense d’une campagne publique, ponctuée d’innombrables meetings et débats, qui auraient pu faire paraître au grand jour les faiblesses du candidat. 

Sur cette campagne en elle-même extraordinaire, s’est greffée à partir du mois de mai l’affaire George Floyd. Les émeutes antiracistes qu’elle déclenche ne sont pas sans rappeler l’Amérique des années 1960. Trump essaie de rejouer le scénario de Richard Nixon qui s’était fait élire sur le slogan "Law and order". Face au mouvement "Black Lives Matter" il menace de mater les manifestants par la Garde Nationale – conformément à vrai dire à de nombreux précédents. Mais, cette fois, cette tactique lui revient en boomerang. Un développement historique, que nul n’avait prévu, se manifeste dans les profondeurs de la société américaine. Une majorité d’Américains, toutes appartenances raciales ou politiques confondues, se sentent solidaires de la cause antiraciste.

Peut-être la force et la prolongation dans le temps du mouvement "Black Lives Matter" viennent-t-elles de ce que ce qu’il constitue la réponse de l’âme américaine à l’idéologie suprémaciste plus ou moins ouvertement promue par le président Trump et sa garde rapprochée. Peut-être plus simplement l’ampleur de la vague antiraciste résulte-t-elle de l’évolution de la structure démographique du pays, dans laquelle les Blancs perdent progressivement leur position dominante (par opposition aux minorités hispaniques, afro-américaines et asiatiques). 

Une majorité d’Américains, toutes appartenances raciales ou politiques confondues, se sentent solidaires de la cause antiraciste.

Il est vraisemblable enfin que le Covid-19 a contribué à la puissance de la protestation anti raciste car les conséquences économiques et sociales de la crise ont mis à nu le système d’inégalités cumulées, reposant largement sur la question raciale, qui sous-tend encore la société américaine du XXIe siècle : ce sont les plus pauvres, souvent de couleur, qui perdent leurs emplois, se retrouvent sans assurance, ne peuvent plus payer leur loyer, etc.

À la lumière du Covid-19 donc, derrière la question raciale, surgit en pleine lumière celle des inégalités.

La sénatrice aux parents venus d’ailleurs

C’est ici qu'entre en scène le choix de Kamala Harris comme colistière. Joe Biden avait très rapidement déclaré qu’il souhaitait une femme comme vice-présidente. Arithmétiquement, il aurait pu recruter une politicienne blanche, puisque le vote noir, et plus généralement le vote des électeurs de couleur, lui paraissait acquis. Elizabeth Warren faisait difficilement l’affaire en raison de son âge et de ses positions "radicales", de nature à repousser l’électorat modéré. 

D’autres noms de gouverneurs ou de responsables du parti du genre féminin et de race "caucasienne" auraient pu apporter au "ticket" Démocrate un appui en voix intéressant pour le candidat Biden, notamment dans ces États du Midwest où en définitive se déterminera comme en 2016 l’élection présidentielle.

Toutefois, le candidat et ses conseillers ont vite compris que les griefs accumulés par les Afro-Américains, poussés à bout par les provocations de Trump, exigeaient une vice-présidente issue de leur communauté. Là aussi, de nombreux noms ont circulés, soigneusement épluchés par le comité de sélection mis en place par Joe Biden. Les candidates possibles avaient cependant toutes des handicaps : la respectée présidente du Black Caucus à la Chambre des Représentants, Karen Bass, avaient montré par le passé une tolérance rédhibitoire pour le régime castriste ; l’ancienne ambassadrice d’Obama à l’ONU, Suzanne Rice, proche de Joe Biden n’avait pas d’expérience politique ; son curriculum vitae la rendait en outre vulnérable aux critiques des Républicains. D’autres personnalités légitimes manquaient d’une stature nationale.

Kamala Harris, sénatrice de Californie, candidate elle-même au départ de la course à l’investiture de son parti, rapidement éliminée lors des primaires, aussi centriste que l’ancien vice-président d’Obama, représente-t-elle pour Biden un choix par défaut ? Ce serait excessif de le dire, tant l’envergure intellectuelle de l’ancienne procureur de Californie, son charisme, son énergie, la désignent avec évidence pour un grand destin. Elle possède a priori le profil – ou du moins le "potentiel" - d’une "Veep" capable de remplacer un Président âgé en cas de malheur, et de porter les couleurs du parti Démocrate lors des élections de 2024. 

Les choses n’avaient pourtant pas très bien commencé entre Joe Biden et Kamala Harris dans la campagne pour les primaires.

Au Sénat, où elle n’a siégé que deux ans, elle avait particulièrement brillé par sa pugnacité à mettre en cause les candidats de Trump aux postes d’Attorney General (Jeff Sessions) ou de membre de la Cour Suprême (Brett Kavanaugh). Flottante dans beaucoup de ses opinions, elle s’est toujours battue pour la justice sociale.

Les choses n’avaient pourtant pas très bien commencé entre Joe Biden et Kamala Harris dans la campagne pour les primaires. Lors du débat du 27 juin, la sénatrice de Californie avait impitoyablement rappelé à l’ancien Vice-Président qu’il était, dans les premières années de sa carrière, opposé au "busing" ( le transport en bus des écoliers noirs pour lutter contre la ségrégation raciale). Cette attaque avait d’autant plus blessé Joe Biden qu’il ne s’attendait pas à une telle attaque personnelle de la part de Kamala Harris : celle-ci avait été une amie de son fils Beau, attorney general du Delaware. 

Dans l’emploi qui lui est désormais dévolu, Kamala Harris n’est en outre pas dépourvue de faiblesses : son style offensif lui a fait des ennemis dans son État d’origine et au parti Démocrate. Comme procureur d’abord à San-Francisco, puis pour l’État de Californie, elle a défendu une ligne particulièrement dure pour les inculpés, qui n’est plus dans l’air du temps en raison du mouvement "Black Lives Matter". Sur beaucoup de sujets, ses positions ont été pour le moins floues et évolutives. 

Surtout, la Sénatrice "noire", marié à un juriste juif, est en réalité descendante d’immigrants, jamaïcain s’agissant de son père et indienne s’agissant de sa mère. Mais c’est peut-être là en fait l’atout principal qu’elle apporte au ticket : Kamala Harris, à 55 ans, représente le point de gravité démographique de l’Amérique multiraciale en devenir. Elle peut incarner le futur de la nation. Elle est de ce point de vue complémentaire d’un homme issu du vieux monde, dont l’ambition, répète-t-il lui-même, est de servir de pont entre les idées et entre les générations. 

De même que Joe Biden a eu le courage politique de surmonter sa blessure d’amour propre vis-à-vis d’une opposante particulièrement coriace, de même Kamala Harris a géré avec doigté la campagne feutrée pour le poste de candidate à la vice-présidence. Elle a su trouver l’attitude convenable – retour au Sénat après son retrait de la campagne pour les primaires, travail acharné sur les questions sociales, la lutte contre le Covid-19, le combat antiraciste. Elle s’est efforcée d’atténuer son image de brillante ambitieuse pouvant faire de l’ombre à l’éventuel futur Président des États-Unis.

Par ces temps de populisme et de crise existentielle, il n’est pas indifférent que Joe Biden et Kamala Harris soient l’un et l’autre des politiciens professionnels. Aidés par la crainte d’un scénario tel que celui de 2016 (Trump élu malgré un différentiel de 3 millions de voix en faveur d’Hillary Clinton), ils ont obtenu un alignement spectaculaire de tous les ténors du parti, et d’abord de Bernie Sanders lui-même, contrairement à ce qui s’était passé en 2016. 

Alors même que le programme du candidat ne retient qu’une version "light" des propositions de réforme du Sénateur du Maine, Bernie Sanders a déclaré lors de la convention virtuelle du parti que Joe Biden était le plus "progressiste" des candidats endossés par les Démocrates depuis des décennies. 

Joe Biden et Kamala Harris ont en commun cette capacité d’empathie, qui a été l’un des leitmotivs de la convention Démocrate. Michelle Obama a développé ce thème avec une efficacité oratoire remarquable. On sent confusément après des mois de Covid-19 que les populistes, tout en prétendant représenter le peuple contre les élites, sont avant tout clivants. Cela contribue à l’inefficacité de leur approche face à une crise qui s’approfondit (voir aussi Bolsonaro et dans une certaine mesure Boris Johnson).

Le candidat Démocrate s’est présenté en pacificateur, en unificateur, avec l’ambition de renouer avec la vraie Amérique.

Est-ce finalement que seuls des leaders politiques "classiques" peuvent rassembler vraiment dans des circonstances aussi terribles que celles qu’affrontent les États-Unis d’aujourd’hui ? Leur habileté politique, non plus que la "politique de l’empathie" que pratiquent Joe Biden et Kamala Harris, ne suffiront évidemment pas à provoquer dans les quatre ans qui viennent ce nouveau "moment Franklin Delano Roosevelt" indispensable à l’Amérique. Il peut s’agir cependant de deux conditions nécessaires.

Allons plus loin : dans son discours d’acceptation de l’investiture du parti, Joe Biden s’est incontestablement haussé à la hauteur des circonstances. Tous les autres intervenants avaient abondamment pilonné le bilan de Trump. Sans lésiner certes sur le pathos, le candidat Démocrate s’est présenté en pacificateur, en unificateur, avec l’ambition de renouer avec la vraie Amérique – a "Nation under the eyes of God" - qui n’a rien à voir avec "America first". Il a aussi esquissé un programme concret, expliquant avec clarté ses priorités d’action. Il a parfaitement fait passer l’idée que, à la différence d’il y a quatre ans, les Démocrates ont cette fois une mission : sortir le pays de la crise et restaurer "l'âme de l’Amérique".

Notons au passage que toute la rhétorique de la convention virtuelle des Démocrates a baigné dans la religiosité : c’est traditionnel aux États-Unis, mais ce trait banal trouve sans doute un écho particulier à un moment où un président aussi peu religieux que possible a pour soutien principal le mouvement évangéliste. 

L’Irlandais du Delaware et la Californienne aux parents venus d’ailleurs gagneront-ils finalement les élections du 3 novembre ? L’Histoire n’est pas écrite. S’ils arrivent au pouvoir, parviendront-ils vraiment, pour paraphraser leur langage, à exorciser les démons qui se sont emparé de l’Amérique ? Comment fonctionnera l’alchimie entre le Président et la Vice-Présidente ? Celle-ci, comme on le murmure, ne pourrait-elle, compte de tenu de l’âge du capitaine, s’imposer comme une véritable co-présidente, au moins en politique intérieure ? Kamala Harris s’est bien gardée dans son intervention à la convention Démocrate de donner l’impression qu’elle pouvait songer à un tel rôle. Elle s’est surtout attachée à se présenter.

Ses propos se sont par ailleurs inscrits dans la thématique sous-jacente à toute cette convention, peut-être le vrai message de tous ces discours souvent convenus : les Démocrates veulent retrouver les sources de la "promesse de l’Amérique", renouer avec des valeurs traditionnelles – la famille, l’ouverture aux autres, l’espoir, tout ce qu’il y a de positif dans l’esprit américain - en relevant que ces valeurs conduisent naturellement aujourd’hui à donner une place de plus en plus grande à des élites beaucoup plus diverses qu’autrefois. N’est-ce pas tout le sens du ticket Biden-Harris ?

 

 

Illustration : David MARTIN pour l'Institut Montaigne

 

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