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Le monde au miroir des séries - The Crown et Borgen : du pouvoir symbolique au pouvoir réel

BLOG - 28 Juillet 2020

Le Covid-19 est un révélateur et un accélérateur de l’histoire dans presque tous les domaines. L’épidémie de Coronavirus, et l’une de ses conséquences directes, le confinement, ont renforcé une tendance déjà existante depuis plusieurs années : ne pouvant plus aller dans "les salles obscures", les amoureux d’images, frustrés, se sont consolés en dévorant plus que jamais des séries télévisées.

Les séries ne sont-elles pas devenues un instrument de compréhension unique des émotions (tout particulièrement des peurs) du monde ? "Dis-moi ce que tu regardes, je te dirai qui tu es".

À l’heure de la pandémie, l’Institut Montaigne a choisi de vous guider, de manière très modeste, parfaitement arbitraire aussi, à travers l’univers de quelques séries. Le choix effectué répond à trois critères. Une exigence de qualité, d’abord. Mais aussi une thématique qui s’inscrive dans les préoccupations géopolitiques, politiques, économiques et sociales de l’Institut Montaigne. Enfin, nous en sommes persuadés : "Less is More". Les séries sont chronophages, le choix proposé ici est délibérément restreint.

"Ce que nous vivons aujourd’hui ressemble à de la science-fiction, sauf que c’est du réel" déclarait récemment Robert de Niro à la BBC, à propos de l’épidémie de Covid-19. Les séries télévisées se situent elles aussi souvent entre fiction et réalité.

À vous d’en juger.

Dominique Moisi

 

Il existe a priori peu de points communs entre une série américano-britannique type "biopic" à très gros budget retraçant la vie de la reine Elizabeth II et une série danoise décrivant avec des moyens plus modestes la carrière politique d’une femme libre, énergique et sûre d’elle, arrivant à la fonction de Premier ministre dans une monarchie constitutionnelle scandinave… Et pourtant, The Crown et Borgen sont deux séries plus que complémentaires. Elles décrivent toutes deux sous un jour favorable des héroïnes positives : deux femmes qui font honneur aux fonctions qu’elles exercent, deux femmes qui sont capables à elles seules de donner une légitimité nouvelle à une vie politique si (justement) décriée par ailleurs. Les femmes sont-elles l’avenir de la politique ?

Borgen a posé la question avant qu’un trio de femmes n’exerce une influence déterminante sur l’Europe : Ursula von der Leyen, Christine Lagarde et Angela Merkel. Les deux séries, Borgen plus encore que The Crown, se situent dans la lignée de la série américaine West Wing (en français : À la Maison-Blanche). On est peut-être plus du coté de Corneille, le pouvoir démocratique tel qu’il devrait être, et non pas du côté de Racine : le pouvoir tel qu’il est.

Si la reine Elizabeth II est aujourd’hui la femme la plus populaire et la plus respectée du monde, ce n’est pas un accident.

Mais si la reine Elizabeth II est aujourd’hui la femme la plus populaire et la plus respectée du monde, ce n’est pas un accident. C’est le produit de la rencontre entre une femme totalement dédiée à sa fonction et des institutions qui, en dépit de leur caractère en apparence surannée, sinon rétrograde, ont su traverser le temps et démontrer leur contribution unique à la stabilité de l’identité britannique. Tout peut aller mal dans le monde, tout peut être difficile en Grande-Bretagne, mais la reine est là et son arrière petit-fils George devrait monter sur le trône à la fin du siècle.

Dans un épisode particulièrement remarquable de la première saison de The Crown, nous assistons à l’éducation politique d’Elizabeth, alors qu’à l’âge de onze ans, elle n’est encore qu’altesse royale. Son professeur n’est autre que le Vice-Provost d’Eton, la plus prestigieuse des écoles privées du royaume. "En politique, votre altesse ne doit retenir que deux choses" lui dit son tuteur, citant le plus grand commentateur politique anglais du XIXe siècle, Walter Bagehot : "la Couronne doit faire preuve de dignité ; le Premier ministre d’efficacité".

Cette citation de Bagehot semble constituer le fil conducteur, sinon le parfait résumé, de ces deux séries que sont The Crown et Borgen. Elles apparaissent à elles deux comme une défense et illustration de la validité et de la stabilité d’un système qui distingue entre pouvoir symbolique et pouvoir réel et ne les concentre pas entre les mains d’un seul titulaire, comme cela peut être le cas dans des pays démocratiques comme la France et les États-Unis.

The Crown ou le pouvoir symbolique

La série américano-britannique diffusée sur Netflix depuis 2016 connaît un succès mondial et recueille de nombreuses récompenses internationales. Tous ceux qui ont aimé Downton Abbey adorent The Crown, même si la seconde série apparaît aux auteurs de ces lignes très supérieure à la première, en termes de subtilité et d’efficacité.

Trois saisons ont déjà été diffusées. La saison 4 devrait l’être avant la fin de l’année 2020. Les saisons 5 et 6 sont planifiées. Le titre de la série met l’accent sur l’institution, "la couronne", même si son véritable objet est de décrire la vie du Royaume-Uni à travers celle de la famille royale. Le générique - qui n’est pas sans évoquer celui de la série Game of Thrones - décrit de très près une couronne vue sous tous les angles. Le propos est clair, l’institution l’emporte sur le titulaire de la fonction. Le monarque est au service de la couronne et pas l’inverse. De fait, il ne peut plus avoir d’ambition ou même de vie privée. Il doit incarner certes, mais pour ce faire, le monarque doit s’effacer devant sa fonction, quelqu’en soit le coût, personnel et familial. Elizabeth I était mariée au trône. Elle resta célibataire toute sa vie. Elizabeth II a un mari qu’elle aime, des enfants, des petits-enfants, une sœur (Margaret) proche et difficile. Mais elle est seule dans une situation de pouvoir qui la magnifie – sa propre mère s’incline devant elle - mais plus encore l’isole.

À travers le portrait d’une femme - qui restera sans doute dans l’histoire comme le souverain ayant été sur le trône pendant la période la plus longue – c’est toute l’histoire de la Grande-Bretagne qui défile sous nos yeux, de la montée des périls avant la Deuxième Guerre mondiale, à la guerre elle-même, du triomphe du Labour Party à l’effondrement de l’Empire, de la Guerre froide aux crises sociales, sans oublier la crise de Suez (remarquablement décrite) ou le poids des catastrophes naturelles comme l’éboulement d’une mine de charbon au pays de Galles.

Le propos est clair, l’institution l’emporte sur le titulaire de la fonction. Le monarque est au service de la couronne et pas l’inverse.

Mais l’actualité politique, climatique, économique et internationale cède régulièrement la place à des traitements plus intimes et familiaux. Les difficultés du couple royal - Philip a du mal à accepter son rôle de prince consort -, les frasques de la princesse Margaret, l’éducation du prince Charles, les relations de la reine avec son oncle le duc de Windsor (l’ancien Édouard VIII), chaque thème est traité le plus souvent avec bonheur grâce à des acteurs remarquables. L’un des paris osé mais réussi des réalisateurs de la série est d’avoir confié le rôle de la reine à deux actrices très différentes, Claire Foy et Olivia Colman, qui incarnent Elizabeth à des âges successifs, de manières aussi convaincantes l’une que l’autre. On se sent un peu voyeur en pénétrant dans l’intimité de la famille royale, mais si le portrait est parfois décapant, on sort conforté dans l’idée qu’un pays qui peut s'auto-critiquer ainsi possède un système institutionnel qui fonctionne. On n’imagine pas un traitement aussi lucide, direct, objectif du fonctionnement du pouvoir et de la vie privée de ceux qui l’incarnent dans la Russie de Poutine ou la Chine de Xi Jinping, sinon dans les États-Unis de Donald Trump. Peut-être dans ce dernier cas n’est-ce qu’une affaire de temps ?

Pour aller à l’essentiel, The Crown conforte le soft power de la Grande-Bretagne, avec ou sans Brexit.

Borgen ou le pouvoir réel

Borgen est une série télévisée danoise diffusée en France en trois saisons entre 2010 et 2013 sur Arte. Le téléspectateur français a eu droit à un sous-titre, Borgen, une femme au pouvoir, pour mettre en relief la place centrale qu’y joue la Première ministre Birgitte Nyborg, alias Sidse Babett Knudsen, devenue une quasi-star dans notre pays dont elle parle la langue…

"Borgen" veut d’ailleurs dire "château" en français et désigne le siège du gouvernement danois. Parfaite projection de l’Élysée en France, en plus austère.

"Borgen" veut d’ailleurs dire "château" en français et désigne le siège du gouvernement danois. Parfaite projection de l’Élysée en France, en plus austère, que les ministres et leur cabinet appellent souvent le "Palais".

Cette série se veut néanmoins beaucoup plus ambitieuse que le simple récit des péripéties d’une femme au pouvoir. Elle est comme le laboratoire où se cherche à tâtons le renouvellement de la vie démocratique, sans rien omettre de la difficulté de la tâche, des défis, des impasses et des erreurs qui vont souvent avec une telle démarche.

Décrite par certains comme la version scandinave de West Wing - ni château, ni palais, juste l’aile Ouest de la Maison-Blanche où se trouvent le "bureau ovale" et celui des principaux collaborateurs du président américain, mais aussi le nom de la série politique de référence créée et longtemps écrite par le génial Aaron Sorkin -, cette série a beaucoup fait parler d’elle et apporté de la lumière sur ce petit pays du Nord de l’Europe et son paysage politico-médiatique. Au moment où est annoncée une quatrième saison de Borgen sur Netflix – pour 2022 –, saisissons l’occasion pour retracer les temps forts et les traits de la personnalité de Birgitte Nyborg, dont nous attendons désormais le retour avec impatience, cette fois comme ministre des Affaires étrangères de son pays après plusieurs années dans l’opposition politique. Qu’il nous soit permis de regretter que les scénaristes ne l’aient pas imaginée dans les habits d’une Commissaire européenne ou même à la tête de la Commission, comme Ursula von der Leyen. On dit souvent que les séries ont un coup d’avance sur la vie politique, là c’est le contraire…

Il se dit en effet que le personnage de Birgitte Nyborg est librement inspiré de l’ancienne ministre danoise, Margrethe Vestager, désormais vice-présidente de la Commission européenne. Au début de la série, Nyborg est une candidate centriste, tout ce qu’il y a de plus classique dans les démocraties parlementaires scandinaves. Modérée, elle accède au pouvoir en 2011 presque par accident, à l’issue d’une campagne électorale sur fond de scandales, et elle siège au gouvernement en tant que Première ministre jusqu’en 2015.

Durant cette période, on suit l’évolution du parcours de cette femme Première ministre. Sur les femmes et les hommes en politique, tout est dit lors de son premier discours : ceux qui remettent en question la pertinence de son accession au pouvoir ont cent ans de retard… Même dans un pays du Nord de l’Europe, qu’on imagine très en avance sur les pays du Sud, les médias sont obsédés par son rôle de mère de famille, ses problèmes de couple, miné par le manque d’intimité… Birgitte Nyborg est très souvent le témoin impuissant du sexisme ambiant qui caractérise la classe politique et économique danoise dans la série, et qui va lui compliquer la tâche, jusqu’à la rendre impossible. Elle choisit pourtant de promouvoir l’égalité entre hommes et femmes, comme au sein des comités de direction et des conseils d’administration des entreprises du pays, première prise de position qui va lui coûter cher par la suite. De ses alliés à ses opposants, tous les politiques – y compris des femmes – la jalousent, tentent de la faire échouer avant même qu’elle n’ait eu l’occasion de faire ses premiers pas.

Mais ce qui caractérise le mieux Birgitte Nyborg, c’est le courage et la dignité dont elle fait preuve épisode après épisode. La tête haute, du haut de sa quarantaine et de son manque initial d’expérience, souvent à la marge voire réellement isolée, elle tient bon durant sa campagne et parvient à remplacer un Premier ministre corrompu. Elle incarne le changement, elle recherche la vérité, elle promeut l’éthique, elle croit en la noblesse de la chose politique – ce qui la rend presque irréelle parfois. Mais elle n’est pas l’Antigone d’Anouilh pour autant, elle sait également se montrer retors et prendre les habits de Créon.

Sur les femmes et les hommes en politique, tout est dit lors de son premier discours : ceux qui remettent en question la pertinence de son accession au pouvoir ont cent ans de retard…

Des citations ou des proverbes inaugurent chaque épisode : sont évoqués surtout Machiavel, mais aussi Churchill, Lénine ou encore Mao, en illustration du caractère sérieux, éclairé de la série. Comme un rappel du parcours d’une apprentie, forcée à confronter la théorie à la pratique : 58 minutes par épisode viennent illustrer les difficultés auxquelles elle se trouve sans cesse confrontée.

Comment élever deux enfants tout en gérant le pays ? Comment organiser des vacances familiales au risque que la presse s’y intéresse davantage qu’à la situation difficile au Moyen-Orient ? Comment trouver des compromis tout en restant cohérente avec sa propre ligne au moment de l’élection ? Comment protéger le pays en ayant perdu la confiance de la majorité de l’opinion ? Comment rassembler des parlementaires de plus en plus divisés ? Comment accompagner un petit pays dans la dure réalité des conflits internationaux ? Les scénaristes lui font payer le prix fort : elle n’y parvient qu’au prix de sa vie personnelle !

Deux saisons plus tard, après la dissolution du Parlement, retirée de la politique, elle vit une vie cosmopolite, intervenant dans des colloques entre Hong Kong et Copenhague. Mais lorsque la classe politique danoise, tellement étriquée aux yeux des scénaristes, pousse les feux sur l’immigration, elle s’en mêle. Un comeback s’impose et justifie l’existence d’une troisième saison.

Au congrès des centristes, elle ne manque pas de dire tout le mal qu’elle pense de la fermeture des frontières. Dans une ode à l’humanité, renouant avec ses premiers engagements, elle s’appuie sur ses alliés de l’époque, désormais ministres ou particulièrement bien introduits, mais son retour échoue... Des personnalités de tous côtés de la sphère politique, des militants aux conservateurs, la rejoignent pour former les "Nouveaux Démocrates", un mouvement centriste opposé à la majorité. Entre alors un nouveau personnage important : Nadia Barazani, une économiste de confession musulmane, symbole du multiculturalisme promu par Nyborg, mais dont personne ne s’était douté de la fermeté quant aux sujets d’intégration. La tâche est complexe, mais elle ne renonce pas à l’importance du symbole de l’incarnation d’une femme issue de la minorité pour l’accompagner.

Nyborg a retenu l’attention du monde entier, probablement bien plus que la social-démocrate Helle Thorning-Schmidt, désignée comme Première ministre du Danemark quelques mois après le lancement de la série en 2011.

Nyborg a retenu l’attention du monde entier, probablement bien plus que la social-démocrate Helle Thorning-Schmidt, désignée comme Première ministre du Danemark quelques mois après le lancement de la série en 2011. Dans son poste, jusqu’en 2015, cette dernière a souvent été comparée au personnage de Borgen. Les difficultés rencontrées ont-elles été les mêmes ? Avec Borgen, le spectateur a eu droit aux "coulisses de la politique". Thorning-Schmidt expliquait dans une interview accordée à BBC Newsnight qu’il s’agissait seulement là de "fiction", "qui avait vraiment peu à voir avec la réalité d’être une politique au pouvoir". La dimension émotionnelle – Nyborg a parfois du mal à garder son calme et on la surprend à plusieurs reprises en larmes ou à bout de nerfs – n’est pas ressentie de la même manière.

"Ce n’est pas une mauvaise chose de montrer ses sentiments, être émue, ou même pleurer", nuance-t-elle néanmoins. Cela n’empêche, avec Nyborg, dont l’humanité est palpable, on ne peut s’empêcher d’être continuellement séduit et irrité, comme pour n’importe quel responsable politique.

Avec The Crown et Borgen, nous ouvrons notre mini-série de l’été 2020 sur la politique et la géopolitique vues à travers le monde des séries. L’exercice n’est pas innocent. Le Covid-19 a constitué un révélateur et un accélérateur de l’histoire également dans le secteur audiovisuel. Pendant la période de confinement imposé par l’épidémie, le monde n’a jamais regardé autant de séries. Nous consacrerons d’ailleurs le prochain "épisode" de notre série aux feuilletons qui ont de manière prémonitoire traité des épidémies.

 

 

Copyright : FR_tmdb & Mike Kollöffel DR Fiktion Arte

 

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