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Le Green Deal européen à l’épreuve de la crise

Trois questions à Christian Gollier

INTERVIEW - 22 Avril 2020

La crise sanitaire a suspendu en quelques jours tout ce qui faisait la force du projet européen. L’absence de frontières, la discipline budgétaire, le libre concurrence et l’idée même de solidarité se sont rapidement effacées derrière la nécessité de lutter contre la pandémie. Que restera-t-il de l’Union européenne après la crise ? Alors que le Green Deal pourrait être remis en cause par la nécessité de relancer la croissance, l’économiste Christian Gollier propose pour le jour d’après une nouvelle politique européenne du climat. 

Christian Gollier est un économiste belge. Il dirige la Toulouse School of Economics (TSE) qu’il a fondé avec le prix Nobel d’économie Jean Tirole en 2007. Son récent ouvrage, "Le climat après la fin du mois” (PUF 2019) traite de la nécessité d'agir face au changement climatique et propose des solutions économiques concrètes pour préserver notre avenir commun. Christian Gollier est l'un des principaux auteurs des 4ème et 5ème rapports du Groupe d'experts intergouvernemental sur le changement climatique et préside l’association européenne des économistes de l’environnement (EAERE).

Depuis le déclenchement de la pandémie, la plupart des usines sont à l’arrêt, le trafic aérien s’est effondré et de nombreuses métropoles européennes font état d’une amélioration inédite de la qualité de l’air. Peut-on considérer que la crise du Covid-19 représente une "chance" pour la lutte contre le changement climatique et la protection de l’environnement ? 

La crise du Covid-19 aura au moins un effet bénéfique sur le court terme puisque la chute de l’activité économique dans le monde pourrait conduire à une réduction de 10 % des émissions de CO2 en 2020 - du jamais vu ! Néanmoins, en Europe, cet effet va être partiellement compensé par la très importante baisse observée sur le marché EU-ETS de permis d’émissions négociables, comme on l’a vu lors des crises des subprimes et de la zone euro. Dans les régions du monde où on poursuit des objectifs en quantité avec un marché de permis, les récessions n’ont que peu d’effet sur les émissions par la construction même du système. La baisse de la demande de permis va être parfaitement compensée par l’effet de cette baisse sur le prix d’équilibre du CO2 sur le marché.

La chute de l’activité économique dans le monde pourrait conduire à une réduction de 10 % des émissions de CO2 en 2020 - du jamais vu !

Cette baisse du prix du CO2 en Europe est sans fondement. Le virus n’a pas modifié le dommage que notre dioxyde de carbone va imposer aux générations futures. Il n’y a donc pas de raison de baisser la garde sur le front de la lutte contre le changement climatique. Il faut continuer à obliger les industriels à intégrer ce dommage écologique dans leur processus de décision et un prix du carbone égal à la valeur actualisée des dommages que ce carbone engendre continue à s’imposer, avec ou sans coronavirus.

Si la nécessité de lutter contre l’épidémie semble placer la question climatique au second plan, cette crise démontre également la capacité de l’Union européenne à mettre en place des mesures radicalement nouvelles. Quelles mesures permettraient d’éviter que la reprise économique ne se traduise, comme en 2009, par une hausse des émissions de CO2 ?

Au vu de ces trois crises, financière, européenne et sanitaire, il est temps que l’Europe change son logiciel climatique. Au lieu de poursuivre un objectif en quantité (40 % de réduction des émissions d’ici 2030 par exemple), l’Union devrait se fixer un objectif en prix du carbone. Un prix démarrant à 50 euros par tonne de CO2, croissant de 6 % par an pendant les 10 prochaines années, puis à 4 % par an au-delà, me semble désirable.

Les fluctuations massives observées sur le prix du carbone du marché EU-ETS ne sont pas bonnes. Les industriels ont besoin de prévisibilité des prix futurs du carbone pour planifier leur transition énergétique, même si une prévisibilité parfaite est impossible étant donné les incertitudes conséquentes qui pèsent sur la manière dont cette transition pourra se faire. Dans l’immédiat, je soutiens la solution consistant à rafistoler le système EU-ETS en y ajoutant un prix plancher de 30 € par tonne de CO2. Cela créerait un système hybride mêlant un objectif de réduction des émissions avec un objectif d’internalisation de la valeur des dommages climatiques.

En décembre dernier, la Commission européenne présentait son nouveau pacte vert, conçu comme une stratégie de croissance pour une Europe dé-carbonée. Comment lier les plans de relance de l’économie qui seront mis en place à l’issue de la crise et la volonté de réduire les émissions de CO2 initialement inscrite dans le Green Deal ?

Une fois débarrassé de cette crise sanitaire, il faudra accepter de repenser la politique climatique européenne. Le Green Deal qui était en cours d’élaboration avant la pandémie est probablement condamné. L’augmentation importante des dettes souveraines dans l’Union et dans le reste du monde va contraindre la dépense publique pendant longtemps. La capacité des États à subventionner la transition s’est amoindrie. Cette action devra se limiter au financement des infrastructures publiques nécessaires pour coordonner les actions privées, ménages et entreprises. Il faut être honnête et reconnaître que le soutien public aux efforts privés de transition sont hypothéqués.

Ce constat renforce la nécessité de coordonner la myriade de ces efforts individuels par une tarification du carbone, avec une cible de prix pour les 30 prochaines années annoncée dès à présent. La crédibilité de cette chronique de prix du carbone est cruciale. C’est pourquoi, avec Jacques Delpla, directeur du think tank Astérion, je recommande que cette gestion soit déléguée à un organisme indépendant que nous appelons la Banque Centrale du Carbone (BCC).

Une fois débarrassé de cette crise sanitaire, il faudra accepter de repenser la politique climatique européenne.

Cette crise sanitaire se surimpose à un contre-choc pétrolier d’une virulence étonnante. Il est communément présenté comme une action concertée de l’OPEP et de la Russie pour annihiler les producteurs de pétrole marginaux, en particulier le pétrole de schiste américain. Il peut aussi être interprété comme une politique des pays pétroliers pour écouler leurs réserves avant qu’il ne soit trop tard, c’est-à-dire avant que les énergies renouvelables submergent les pays consommateurs. Ce "green paradox" nécessite une réaction forte de ces derniers, qui devraient compenser la baisse du prix des énergies fossiles sur leur sol par une augmentation du prix du carbone. Voilà qui justifie ma proposition de faire monter le prix du carbone à 50 € par tonne de CO2 dès aujourd’hui. Si on ne le fait pas, on risque un fort retour du gaz et du charbon dans le mix énergétique européen.

 

COPYRIGHT : JOHN THYS / AFP

 

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