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Le "en même temps" à l’épreuve de la Chine

BLOG - 4 Novembre 2019

Le voyage que commence Emmanuel Macron en Chine s’annonce difficile, car il doit répondre à des impératifs contradictoires. On peut en distinguer quatre. D’abord, celui de la diplomatie française, qui se veut d’une portée globale, en ces temps où le multilatéralisme se réduit comme une peau de chagrin. Le climat et la protection de la biodiversité sont des terrains plus favorables que la réforme de l’OMC, où la Chine défend bec et ongles son statut particulier d’économie de marché. Ensuite, l’Europe, car Emmanuel Macron doit confirmer le message envoyé à la Chine lors de la visite à Paris de Xi Jinping le mois de mars dernier, quand il avait invité Jean-Claude Juncker et Angela Merkel à participer à l’accueil de Xi. Ce genre de geste appelle une continuité, d’autant que les dirigeants chinois croient plus aux actes qu’aux paroles. 

Le président français doit aussi incarner la défense de valeurs universelles – les droits de l’Homme sont plus que jamais en question en Chine, au regard de la déshumanisation infligée aux Ouïghours, Kazakhs et plus généralement aux musulmans ainsi qu’à certains chrétiens de la Chine de l’Ouest. Dans un registre moins dramatique pour l’heure, le sort de Hong Kong est préoccupant. Enfin, l’impératif commercial n’a pas disparu, bien au contraire. Macron doit vendre à l’économie étatique chinoise des avions (là aussi, au nom de l’Europe…), assurer la signature de contrats, notamment dans le nucléaire, et demander une meilleure ouverture, y compris dans l’accès aux services et marchés publics.

Comment se présente chacun de ces objectifs dans l’environnement international actuel ? En Europe, une Commission finissante n’a pas encore été complètement remplacée, ce qui ouvre à Bruxelles une inévitable période de flottement. Certes, les fonctionnaires travaillent à la mise en place des changements décidés ou envisagés – enfin – par la Commission Juncker : filtrage des investissements étrangers, prévention du lobbying et surtout, réforme de la politique de la concurrence et soutien à l’innovation qui sont les principales réponses positives aux percées de la Chine. Un pré-rapport européen sur les risques encourus avec la 5G désigne en filigrane les fournisseurs chinois comme source de risque important. En apparence, l’Europe s’est rassemblée pour faire face aux défis et aux pressions qu’exerce l’économie hybride chinoise. Et la France n’est pas pour rien dans ce changement d’attitude et dans la préparation de nouvelles règles. 

En apparence, l’Europe s’est rassemblée pour faire face aux défis et aux pressions qu’exerce l’économie hybride chinoise. Et la France n’est pas pour rien dans ce changement d’attitude et dans la préparation de nouvelles règles.

Mais nous sommes en plein doute sur l’achèvement du processus et la mise en pratique des intentions exprimées par la communication de la Commission du 12 mars dernier, et par le sommet UE-Chine du mois d’avril. Ce dernier a mis la Chine devant ses responsabilités, demandant qu’elle traduise ses promesses en actes sur plusieurs négociations en cours depuis trop longtemps. Un seul accord a été signé depuis – celui sur l’aviation civile. Un second, sur les indications d’origine géographiques, pourrait être entériné pendant la visite d’Emmanuel Macron : il est important pour le secteur de l’agro-alimentaire, et particulièrement pour la France et le sud de l’Europe. C’est peu, car aucune avancée n’est perçue sur un accord bien plus important concernant les investissements croisés, qui en est son vingtième round de négociation sans résultat.

Pendant ce temps, la Chine poursuit imperturbablement son lobbying sur la 5G, avec quelque succès : de retour de Chine, Angela Merkel a suscité l’étonnement en Allemagne en prenant le contre-pied de la position européenne sur les entreprises chinoises. Boris Johnson a aussitôt fait de même, quelle que soit la valeur qu’on attribue à ses déclarations en pleine crise du Brexit. Emmanuel Macron sera sans doute mis sous pression par ses hôtes sur ce plan.

Le flottement européen a des causes multiples. Mais on ne peut laisser de côté les incertitudes que Donald Trump introduit sur plusieurs questions. Demander aux Européens une attitude commune sur la protection des technologies sensibles par rapport à la Chine est légitime, mais cela cadre mal avec l’ouverture ou l’aggravation simultanée de conflits commerciaux avec l’Europe. Et le doute le plus complet règne sur les intentions ultimes de Donald Trump face à la Chine : veut-il vraiment obtenir un changement des règles de l’économie chinoise, ou simplement rapporter des gains commerciaux, même limités, pour les valoriser dans la campagne pour sa réélection ?

Les dirigeants européens – ceux de l’UE, comme Angela Merkel lors de son voyage de septembre dernier, ou Emmanuel Macron aujourd’hui – se heurtent à une réalité : pour Pékin, les menaces économiques américaines sont bien plus tangibles et immédiates. L’attention des dirigeants chinois est tournée vers les États-Unis, qu’il s’agisse de trouver un accord a minima, même temporaire, ou de s’ancrer dans une résistance longue qui aggraverait le dirigisme de l’économie chinoise.

Emmanuel Macron veut tracer une voie européenne : la présence d’un commissaire européen et d’un ministre allemand dans sa délégation en Chine le prouve. C’est aussi une prise de risque.

Comme si cela ne suffisait pas, il subsiste une certaine dissonance franco-allemande, sur ce dossier comme sur d’autres. A Pékin, Angela Merkel s’est plus exprimée sur les droits de l’Homme que ne le font les Français : c’est une habitude, et ses hôtes ont pris également l’habitude de tolérer ces propos, même si la réception ultérieure de l’activiste hongkongais Joshua Wong à Berlin est moins bien passée. Mais elle a été très discrète sur les dossiers économiques – se réservant pour les deux sommets UE-Chine que l’Allemagne présidera en 2020, y compris en tant qu’hôte à Leipzig. À Bruxelles, on s’inquiète d’une mainmise allemande sur des négociations dans laquelle l’Allemagne a des intérêts particuliers : l’industrie automobile, par exemple, est littéralement otage du marché chinois. Les enjeux allemands sur les services sont moins importants que ceux de la France et d’autres pays européens. La faiblesse d’Angela Merkel sur la 5G montre qu’elle peut être tentée d’opter pour des accords a minima.

Dispersée, l’Europe pèse moins dans des négociations avec la Chine – comme d’ailleurs avec les États-Unis ou la Russie. Là encore, Emmanuel Macron veut tracer une voie européenne : la présence d’un commissaire européen et d’un ministre allemand dans sa délégation en Chine le prouve. Il se montre bien plus disposé que tous ses prédécesseurs à valoriser l’Europe. C’est aussi une prise de risque : en France, à cause de tous ceux qui le traiteront de naïf ou de fédéraliste. En Europe, l’indécision actuelle de l’Allemagne dans sa politique étrangère a besoin de se justifier en invoquant le pragmatisme et les intérêts économiques immédiats, même si c’est une attitude à courte vue. En Chine, il serait étonnant que les dirigeants chinois accordent un crédit immédiat à la défense d’une politique européenne unifiée et réaliste. Ils s’accommodent assez bien d’une Europe soit divisée, soit manquant encore de moyens pour défendre ses positions.

Rien n’est joué, ni sur cette visite, ni sur le devenir de la politique chinoise de l’Europe : les dirigeants chinois devraient méditer, qu’en temporisant sur toutes les négociations passées avec l’Europe, ils ont perdu beaucoup de crédit face à leurs interlocuteurs et dans les opinions publiques européennes. Les sondages le montrent, Emmanuel Macron a bien plus de crédibilité personnelle dans ces mêmes opinions publiques que ne le suggèrent des commentateurs politiques désabusés. C’est un interlocuteur qui comptera encore pour la Chine dans l’avenir, tout au moins si celle-ci accorde la moindre attention à l’Europe.


Copyright : LUDOVIC MARIN / POOL / AFP

 

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