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Le Brexit, une tragicomédie sans issue

BLOG - 1 Avril 2019

La jeunesse britannique - qui n'avait pas ou peu voté en 2016 - se sent trahie par le Brexit. Mais le nouveau référendum qu'elle appelle de ses voeux poserait un problème de légitimité démocratique.

Pour la troisième fois, Theresa May a subi vendredi une humiliante défaite. Sa recherche d'un compromis avec les "Bolcheviks du Brexit" s'est révélée vaine. D'une manière ou d'une autre, via de nouvelles élections ou un nouveau référendum, il faudra en revenir au peuple, ses représentants ayant échoué à produire un résultat.

Pendant que le monde politique s'enferme dans ses contradictions, la société, elle, commence à bouger. Selon un sondage réalisé il y a quelques jours, 54 % des Britanniques se prononceraient aujourd'hui en faveur du "Remain". Ils n'étaient que 48 % en 2016. D'après les auteurs de cette étude la différence entre les deux dates, tient à un facteur et un seul, la jeunesse.

Divisions profondes

Ceux qui n'avaient pas voté en 2016, ou ceux qui n'étaient pas en âge de le faire, ont rallié massivement le camp du Remain. Pour le reste, et c'est sans doute le plus préoccupant, les forces en présence sont toujours les mêmes, traduisant les divisions profondes qui existent au sein de la société britannique. Le Brexit va-t-il, toutes proportions gardées, devenir pour la Grande-Bretagne l'équivalent de ce qu'est la question palestinienne pour Israël, un problème insoluble et indépassable ?

80 % des Britanniques se sentent humiliés par l'évolution du Brexit.

La mobilisation spectaculaire de près d'un million de personnes derrière le drapeau européen le week-end dernier dans les rues de Londres traduisait pour partie ce sursaut de la jeunesse. Il pourrait logiquement conduire à un nouveau référendum. Ce que le peuple a défait, le peuple peut le reconstruire. Le pouvoir exécutif tout comme le pouvoir législatif ont montré leurs limites au cours des presque trois dernières années.

Lorsqu'elle n'était que ministre de l'Intérieur, j'avais eu l'occasion de dîner au côté de Theresa May. Elle m'avait frappé par son énergie, sa clarté, mais à aucun moment je n'avais vu en elle une nouvelle Margaret Thatcher. Theresa May semble avoir été - et la Grande-Bretagne et l'Europe avec elle - victime du principe de Peters, selon lequel on atteint très vite son niveau d'incompétence. Elle a voulu, au long de ce qui apparaît rétrospectivement comme un chemin de croix, faire preuve de résilience. Mais l'histoire retiendra son arrogance et dénoncera son impuissance.

Du côté de l'opposition, ce n'était pas mieux, en fait c'était pire. Le parti travailliste n'aurait jamais dû être pris en main par Jeremy Corbyn. Sa présence au sommet de son parti est la résultante d'une trahison familiale digne d'une tragédie de Shakespeare. Si Ed Milliband ne s'était pas dressé, de manière démagogique, face à son frère David, l'opposition travailliste aurait eu un leader digne de ce nom, en la personne de l'ancien ministre des Affaires étrangères de Gordon Brown. David Milliband aurait permis, peut-être, l'existence d'une bien nécessaire, "union des modérés" qui aurait su faire passer les intérêts supérieurs de la nation avant toute considération partisane ou idéologique. Maintenant il est trop tard.

Selon un autre sondage, 80 % des Britanniques se sentent humiliés par l'évolution du Brexit. Ils sont à leurs yeux devenus la risée du monde et, pour avoir voulu reprendre le contrôle de leur histoire, ils en ont totalement perdu le fil.

"Les hommes font l'histoire, mais ils ne savent pas l'histoire qu'ils font", écrivait Karl Marx dans Le Dix-huit Brumaire de Louis Napoléon. Rarement l'histoire, du seul fait des limites des hommes (et des femmes) en responsabilité, a-t-elle balbutié de manière aussi caricaturale. Verra-t-on demain dans le Brexit "la mère de toutes les défaites", pas seulement pour la "mère des démocraties", mais pour la démocratie représentative dans son ensemble ? Le spectacle que donne la Chambre des communes ressemble de plus en plus à un film des Monty Python. Jamais les scénaristes de la version initiale - anglaise - de la série télévisée House of Cards n'auraient osé imaginer un déroulé aussi "abracadabrantesque" que celui d'une Chambre qui passe son temps à voter, comme un coq à qui l'on aurait tranché la tête continue à marcher… quelques instants encore.

Ceux - ils sont toujours plus nombreux - qui ne voient d'autre solution qu'un appel à un nouveau référendum, ont le bon sens, les intérêts de la Grande-Bretagne et de l'Europe pour eux. Le Brexit a démontré qu'il était une prise de risque excessive, pour l'intégrité de la Grande-Bretagne, comme pour l'avenir des citoyens britanniques et de fait celui de l'ensemble des Européens, à commencer par les Irlandais.

Le Brexit a démontré qu'il était une prise de risque excessive, pour l'intégrité de la Grande-Bretagne, comme pour l'avenir des citoyens britanniques.

Pourtant, la solution d'un deuxième référendum est loin d'être évidente, tant sur le plan de la légitimité démocratique que sur celui de la faisabilité émotionnelle. La polarisation de la société britannique s'est comme rigidifiée au fil du temps. Ce qui est en jeu, dans les deux camps, ce sont avant tout des perceptions identitaires. On ne fait pas le bonheur des gens sans eux, sans les associer à la définition de leur avenir, disaient hier les critiques des politiques impériales de la France et de la Grande-Bretagne. On n'évite pas davantage le malheur des gens sans leur consentement.

Comment expliquer aux vainqueurs de 2016 qu'ils ont été trompés, qu'ils se sont trompés et que pour le bien-être de tous, il faut revenir aux urnes ? Cela supposerait des élites responsables, courageuses, éclairées qui sachent faire passer l'intérêt supérieur de la Grande-Bretagne et de l'Europe avant tout calcul partisan ou personnel. Theresa May a mis sa démission dans la balance beaucoup trop tard, pour pouvoir garder encore une forme de légitimité ou de crédibilité.

Les 27 peuvent-ils encore contribuer à sauver la Grande-Bretagne d'elle-même ? Encourager les forces proeuropéennes est une tentation légitime. Mais c'est aussi une stratégie délicate à manier qui peut se retourner aisément contre le camp du "Remain". Les Britanniques n'ont pas connu de guerre civile depuis le milieu du XVIIe siècle. Mais sans aller jusqu'à évoquer des scénarios catastrophes, dans un pays dont la vie politique est infiniment moins violente que la nôtre, il existe pourtant un risque bien réel d'explosion dans le pays. "Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée" disait Alfred de Musset. Il faudra bien que la Grande-Bretagne parte ou revienne, pleinement.

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 01/04/19).

Copyright : Isabel INFANTES / AFP

 

Commentaires
jeu 04/04/2019 - 14:16 Par Danielle

N'existe-t-il pas en Grande-Bretagne une instance supérieure de recours ?


sam 06/04/2019 - 11:28 Par Maurice

Relisez la phrase de Michel Rocard qui était pourtant un grand démocrate.
«Un référendum c'est une excitation nationale où on met tout dans le pot. On pose une question, les gens s'en posent d'autres et viennent voter en fonction de raisons qui n'ont plus rien à voir avec la question ». M. Rocard
Les exemples de référendums, y compris locaux qui ont été en fait de brillantes manipulations politiques ou se sont avérés totalement inutiles, voire contre productifs, sont légions.


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