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L’armée russe en Ukraine : une campagne militaire sous-estimée ?

Trois questions à Isabelle Facon

INTERVIEW - 15 Avril 2022

Jeudi 14 avril, Moscou annonçait que le vaisseau amiral russe Moskva déployé en mer Noire avait fini par couler, après avoir été touché par un missile ukrainien. Deux mois après le début de son invasion de l’Ukraine, la perte de ce navire de commandement fut un véritable coup dur porté à la Russie. Depuis, les troupes russes se sont retirées de la capitale ukrainienne pour se concentrer davantage sur l’Est du pays avec une nouvelle offensive dans le Donbass. Face à une telle recomposition militaire et stratégique de l’armée russe, comment envisager la poursuite de ses objectifs en Ukraine ? Isabelle Facon, directrice adjointe à la Fondation pour la Recherche Stratégique, nous livre son analyse des forces et faiblesses de l’appareil militaire de Moscou.

Quel est l’état actuel de l’armée russe ? Comment expliquer les difficultés auxquelles elle est confrontée depuis le début de la guerre ?

L’armée russe s’est engagée dans des réformes structurelles assez tardivement, à partir de la toute fin des années 2000. Un des succès de l’institution militaire russe est d’avoir su donner une image exagérément positive de ses capacités et de ses performances à grand renfort de publicité autour de ses exercices stratégiques annuels et de ses engagements militaires précédents. Il faut dire que ces derniers n’avaient pas grand-chose à voir avec ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine : des opérations limitées dans le Donbass (2015) face à une armée ukrainienne bien moins aguerrie qu’aujourd’hui, et un engagement en Syrie avec relativement peu d’hommes au sol et face à des groupes insurgés plutôt mal équipés. Aujourd’hui, il s’agit d’opérations dynamiques face à un adversaire plus motivé, mieux équipé et mieux entraîné qu’anticipé. 

Ces réformes, voulues par le Kremlin, ont porté leurs fruits, du moins dans une certaine mesure. Mais elles sont intervenues sur la base d’un outil militaire très dégradé par quinze ans d’attrition quasi ininterrompue. Sur le plan budgétaire, l’effort a été réel (en moyenne 4 % du PIB sur 2010-2020) mais au regard de la taille de l’économie russe, et vu l’ampleur du "chantier" que représentait la réforme militaire, il était inévitable que des angles morts subsistent dans la restauration des capacités. D’autant que la corruption, systémique dans le système militaire et l’industrie d’armement, a réduit les montants effectivement affectés à l’effort de modernisation. Ainsi, faute de moyens suffisants, mais aussi, certainement, d’une certaine inertie bureaucratique, des difficultés chroniques n’ont pas trouvé solution. 

C’est particulièrement vrai des contraintes qui pèsent sur les ressources humaines de l’armée russe, confrontée en Ukraine à un besoin en hommes qui a été sous-estimé : après quelques semaines de combat, l’institution militaire a dû compléter le contingent sur place par des renforts venus de ses bases situées dans la partie extrême-orientale de son territoire et, apparemment, dans les territoires séparatistes de Géorgie. Elle essaie aussi d’inciter financièrement des conscrits ou des personnes ayant une expérience du service militaire à signer un contrat avec l’armée pour pouvoir s’engager dans les opérations. Le pouvoir russe ne veut néanmoins pas mobiliser les conscrits, ce qui serait trop impopulaire (et ne serait pas cohérent avec l’idée que l’armée russe ne mène "qu’une opération militaire spéciale"). 

L’armée n’a pu être entièrement professionnalisée comme le souhaitait Vladimir Poutine quand il est arrivé au pouvoir.

Quant à la réserve opérationnelle, négligée dans les réformes, elle n’est pas véritablement organisée et fonctionnelle. L’armée n’a pu être entièrement professionnalisée comme le souhaitait Vladimir Poutine quand il est arrivé au pouvoir, ce qui a enraciné un certain nombre de points faibles relatifs à la préparation opérationnelle des forces, l’esprit de corps, la discipline. Ainsi, les personnels contractuels (400 000 kontraktniki vs 250 000 appelés en 2020) sont affectés en priorité aux formations d’élite.

Les questions d’indiscipline perdurent : si le problème des mauvais traitements (et pire) réservés aux appelés a dernièrement un peu reculé au sein des forces armées, ne serait-ce que du fait de la réduction de la durée du service militaire à un an, la réforme n'a pas permis la formation d’un vrai corps professionnel de sous-officiers. 

L’état des lieux sur le plan de l’équipement est difficile à lire à partir de cette guerre car on a l’impression que les Russes ne déploient pas leur meilleur matériel en Ukraine, ce qui pose d’ailleurs question. Certes, ils ont utilisé le missile hypersonique Kinjal pour la première fois en conditions opérationnelles, ce qui visait à envoyer des messages politiques et à infirmer l’image négative que la guerre donne de l’armée russe. Pour l’instant, la guerre électronique n’a pas été très efficace, on a peu vu les drones russes. Sur certains aspects du rééquipement massif des forces effectivement intervenu depuis 2010, les Russes ont manifestement exagéré les succès rencontrés, notamment sur les communications tactiques (leur “transparence” a été d’une grande aide aux forces ukrainiennes dans leurs contre-offensives). On est encore loin de la pleine numérisation du champ de bataille. La Russie a des armes de précision mais elle ne les produit pas en grandes séries, et il est probable que les sanctions internationales imposées à la Russie après 2014 aient encore compliqué les choses.

Il reste qu’il est compliqué, dans l’évaluation des causes des contre-performances de l’armée russe en Ukraine, de faire la part des choses entre les difficultés qui proviennent d’une planification reposant sur une appréciation vraiment erronée du terrain (difficile de remonter la pente après cela) et celles qui tiennent aux problèmes structurels des forces armées.

Quelle était la stratégie de départ de l’armée russe pour son opération militaire en Ukraine ? Comment évolue-t-elle, le cas échéant ? 

La stratégie a dû évoluer puisque le plan initial a échoué. Pour ce qu’on en comprend, l’idée était de frapper des infrastructures militaires clef en simultané d’un mouvement sur Kyiv avec les unités d’élite, notamment les troupes aéroportées - le tout devant faire plier les autorités ukrainiennes. Cela n’a pas fonctionné. En se retirant de la capitale et du nord de l’Ukraine, la Russie a de facto renoncé à ce projet, qui devait déboucher sur l’installation d’un régime à sa botte à Kyiv. La taille du dispositif engagé suggère que les autorités russes ne pensaient pas devoir conduire des combats de haute intensité sur la durée, et comptaient surtout faire du maintien de l’ordre et de la "stabilisation", avec des poches de résistance vigoureuse à réduire, certes, mais pas sur tout le territoire. Si elle est aujourd’hui justifiée par des officiels et des politologues russes par une volonté de fixer les forces ukrainiennes en plusieurs endroits, la structuration des opérations sur plusieurs fronts disjoints a contribué à un net manque de coordination et d’unité du commandement, avec tous les problèmes qui en ont découlé. 

À ce stade, le Kremlin veut pouvoir faire valoir des succès militaires assez rapidement. La nomination récente du général Dvornikov, commandant du District militaire Sud et qui a commandé les opérations russes en Syrie en 2015-2016, annonce un changement de portage, signalant une volonté d’établir une unité de commandement et de contrôle pour des opérations plus cohérentes dans la nouvelle phase qui s’engage autour d’objectifs plus ramassés. Un enjeu sera certainement pour lui d’essayer d’assurer une meilleure coordination entre forces au sol et forces aériennes.

La structuration des opérations sur plusieurs fronts disjoints a contribué à un net manque de coordination et d’unité du commandement.

On peut craindre une intensification de la mobilisation de la puissance de feu pour capitaliser sur les axes où l’armée russe a enregistré des avancées – le Donbass et le sud (Marioupol restant un point d’effort particulier, pour consolider le lien terrestre entre le Donbass et la Crimée). En cas de succès, Poutine pourrait déclarer une "victoire" en soulignant, comme il l’a déjà fait d’ailleurs, la cohérence des opérations avec ses annonces des 21 et 24 février - il s’agissait de sauver le Donbass d’un "génocide" et de faire en sorte que l’Ukraine ne puisse plus constituer une menace militaire directe pour la Russie. 

Le pouvoir russe ne semble pas avoir renoncé à sa pression sur Kharkiv, Mikolaiv et Odessa. On peut se demander si la Russie peut conserver son contrôle sur Kherson, et si la prise d’Odessa peut rester un objectif. En tout état de cause, la perte du Moskva, frappé par les missiles ukrainiens Neptune, va affecter son positionnement sur ce front-là. Dans cette nouvelle phase, la question se pose des réserves dont dispose l’armée russe - en hommes (quelle disponibilité, par exemple, des forces qui se sont retirées du nord du pays ? une bonne partie n’est probablement pas immédiatement mobilisable), en équipements (on suppose que l’armée russe a encore des stocks, même s’ils sont disparates), et en munitions. Cependant, la logistique suivra probablement mieux pour le Donbass car les distances avec le théâtre des opérations est moindre. 

Ce que les Russes pourraient chercher à faire si la prochaine phase des opérations devait réussir reste cependant incertain. Étant ainsi dans une position un peu moins défavorable, s’engageront-ils dans une négociation sérieuse avec Kyiv ? Ou faudra-t-il craindre une nouvelle séquence, dans laquelle la Russie pourrait engager plus tard de nouvelles opérations, peut-être mieux préparées ? Son armée, dont on a vu les faiblesses, en aurait-elle les moyens ?

Quelle est la place accordée aux milices et aux mercenaires étrangers auxquels l’armée russe fait appel en appui de ses propres forces armées ? Le recours à ces milices peut-il avoir un impact sur l’issue militaire du conflit ?

On peut déjà parler des forces "complémentaires" disponibles en national. Les kadyrovtsy, les brigades du leader tchétchène intégrées formellement au sein de la Garde nationale russe (Rosgvardiya), sont sur place dès les premiers jours du conflit. Les hommes de Wagner, dont certains opèrent dans le Donbass depuis 2014, devraient voir leur effectif renforcé, sans doute par l’arrivée de membres actuellement déployés en Syrie ou en Libye selon le ministère britannique de la Défense. Cette société militaire privée, proche du Kremlin et avec laquelle le ministère russe de la Défense a visiblement établi un modus vivendi tenant compte de ses limites en ressources humaines, contribuerait aussi aux recrutements de Syriens qu’a encouragé le Kremlin. Elle aurait ainsi "réorienté" des mercenaires syriens engagés en Libye vers la Russie pour entraînement avant déploiement en Ukraine. 

Ce qui est mis en avant, c’est l’expérience du combat de ces forces, dont la puissance numérique n’est, a priori, pas suffisante pour pallier le manque de ressources humaines de l’armée russe. 

Suite à la proposition faite à Vladimir Poutine le 11 mars par le Ministre de la Défense Sergueï Choïgou, évoquant 16 000 candidatures du Moyen-Orient, des bureaux de recrutement ont été ouverts en Syrie pour enrôler des Syriens ayant une expérience de combat, pour des rémunérations qui iraient de 800 à 1 800 dollars. La confusion caractérise les sources à ce sujet. S’agit-il de militaires de l’armée régulière syrienne, de membres des milices formées par les Russes, de volontaires soucieux de remercier la Russie d’avoir assuré le sauvetage du régime syrien ? Les chiffres sont également disparates, mais il semble qu’en un mois, ils se soient bien dégonflés : on évoque désormais des centaines plutôt que des milliers de Syriens qui seraient prêts à rejoindre l’Ukraine pour y combattre aux côtés des Russes. 

Ce qui est mis en avant, c’est l’expérience du combat de ces forces, dont la puissance numérique n’est, a priori, pas suffisante pour pallier le manque de ressources humaines de l’armée russe. Il a par exemple été beaucoup question, pour les kadyrovtsy comme pour les combattants syriens, de leur aptitude au combat urbain. Mais à ce stade, les kadyrovtsy n’ont pas tellement fait la différence sur le terrain ukrainien, apparaissant surtout comme un atout dans le jeu de communication et d’intimidation du Kremlin - ces éléments, comme les Wagner du reste, étant fréquemment associés à une image de brutalité, de violence et d’impunité. 

Ainsi, si on ne peut exclure que cet ensemble hétéroclite de "supplétifs" puisse ponctuellement mener des opérations ciblées et libérer les forces régulières russes de certaines missions, on peut surtout craindre que leur présence, qui pose la question de leur contrôle, puisse conduire à une multiplication des exactions et des manquements au respect du droit de la guerre et du droit humanitaire. Les Tchétchènes sont certainement responsables d'une partie de ceux constatés dans le nord de l’Ukraine. Les violences impliquant les Wagner ne sont pas rares (cela a été évoqué récemment pour le Mali, mais le cas est loin d’être unique). Le recours à ces supplétifs et milices met en tout cas à mal l’image de la grandeur de l’armée russe. 

 

Copyright : Alexander NEMENOV / AFP

 

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