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La triste dérive de la France et de l'Allemagne

BLOG - 18 Mars 2019

La perspective du Brexit aurait dû rapprocher encore plus Paris et Berlin. C'est tout le contraire : les deux puissances de l'Union européenne s'éloignent inexorablement l'une de l'autre.

C'était il y aura bientôt trente ans, en septembre 1989. Je faisais une présentation de géopolitique à Francfort devant une assemblée de banquiers et de financiers. Sans penser, bien sûr, que deux mois à peine après, le mur de Berlin allait tombé, je me livrais à des conjectures audacieuses. Les craquements se faisaient déjà sentir à l'est de l'Europe, tout particulièrement en Hongrie. Dans quelques années tout au plus, leur disais-je, il n'y aurait plus "qu'une" Europe réunifiée, et bien sûr, plus "qu'une" Allemagne.

Mes propos jetèrent un froid, mélange d'incrédulité et plus encore de réticences. Je sentis ce jour-là qu'en Allemagne de l'Ouest, au moins dans cette bonne ville de Francfort, si prospère, si contente de son sort, la réunification avec l'est de l'Allemagne était la dernière chose que l'on souhaitait. Pourquoi changer un statu quo si confortable ? Pourquoi prendre des risques financiers et politiques avec l'avenir ?

Je repense à ce moment en lisant la réponse d'Annegret Kramp-Karrenbauer (AKK) à Emmanuel Macron. La toute nouvelle cheffe de l'Union chrétienne-démocrate (CDU), choisie par Angela Merkel pour prendre la tête du parti et demain sans doute celle du pays, ne dit, sur le fond, rien de bien nouveau, fidèle en cela à la doctrine de son parti. L'identité de l'auteur de la lettre est plus intéressante que son contenu. Passage de relais symbolique, ce n'est pas Merkel qui répond à Macron, c'est la "génération nouvelle".

Climat de défiance

Et, à bien des égards, le résultat est désastreux. Sous la plume d'AKK, les mots paraissent plus durs, les expressions plus négatives, la réitération des positions de la CDU plus brutale. AKK ne mâche pas ses mots. Au "manifeste grandiose" - c'est ainsi qu'est décrite en Allemagne la "lettre aux citoyens d'Europe" du président français -, elle oppose la démarche pragmatique et progressive de l'Allemagne. "Trop d'idées d'un côté, pas assez de l'autre", me disait, en confidence, un de mes amis allemands qui a joué un rôle politique important dans son pays.

Rejetant "l'étatisme et la centralisation à la française", donnant aussi l'impression de s'accommoder des politiques très hostiles à l'entrée des migrants en Europe, de certains gouvernements populistes, AKK va même jusqu'à la provocation. Elle suggère, en effet, que la France, tout à la fois, renonce à son siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU en faveur d'un siège pour l'Union européenne et abandonne Strasbourg comme siège alternatif des réunions du Parlement européen, au seul profit de Bruxelles.

Les deux demandes faites par Annegret Kramp-Karrenbauer sont loin d'être absurdes en elles-mêmes [...] Mais elles sont faites dans un climat de défiance réciproque entre les deux nations.

Ces deux demandes sont loin d'être absurdes en elles-mêmes. Mais elles sont faites dans un climat de défiance réciproque entre les deux nations, et ne peuvent apparaître ainsi comme le point culminant d'un rapprochement au nom de l'Europe ou comme un effort de simplification nécessaire. Quels seraient les bijoux de famille que Berlin serait prêt à céder en contrepartie des sacrifices de Paris, me susurre un diplomate français ?

AKK s'adresse-t-elle aux membres de son parti pour consolider sa position à la tête de la CDU, en montrant ses muscles à l'encontre de Paris ? Est-elle pleinement représentative d'un nouveau consensus conservateur en Allemagne ? Autrement dit, ne fait-elle qu'exprimer tout haut ce que pense Angela Merkel, depuis longtemps ? Depuis, en particulier, que son réflexe éthique d'ouverture aux réfugiés en 2015 l'ait amenée, face à son isolement, à presque une forme de passivité dans la conduite des affaires ?

Le grand silence de Berlin

Les provocations d'AKK ne suffisent pas à remplir ce qui continue d'être perçu par Paris comme le grand silence de Berlin. Quelles sont les racines profondes de cet assourdissant silence ? Est-il seulement le produit de la personnalité des dirigeants allemands actuels ?

Si l'on va au-delà des hommes et des femmes qui sont aux manettes, il existe aujourd'hui entre la France et l'Allemagne comme un conflit de nostalgies. La "nostalgie du statu quo confortable" qui prévalait au temps de la République de Bonn, la "nostalgie de la grandeur" qui était celle de la France du général de Gaulle et très largement de ses successeurs. Paradoxalement dans le contexte international qui est le nôtre aujourd'hui, la nostalgie "à la française" est peut-être moins anachronique que ne l'est la nostalgie "à l'allemande". En 2019, alors qu'il y a moins d'Amérique, plus de Chine et de Russie, aucun pays responsable, de la taille de l'Allemagne, ne peut se satisfaire de demeurer un géant économique et un nain stratégique.

Or tout indique que l'Allemagne, en critiquant la France comme elle le fait à travers la réponse d'AKK à Macron, n'exprime pas seulement ses réserves à l'encontre du volontarisme en matière européenne du président français, mais tourne le dos au rôle de leader qui pourrait être le sien si elle acceptait d'assumer la puissance qui est potentiellement la sienne.

Au nom de l'Europe, la France doit canaliser ses idées et l'Allemagne sortir du paresseux et illusoire confort du statu quo.

Sans le concours de l'Allemagne, le volontarisme européen de la France ne peut mener nulle part. Sans être portée par une grande ambition européenne, l'Allemagne ne peut que régresser, et l'Europe avec elle.

Dans un livre très stimulant qui vient de paraître en France, L'Ami indésirable, Georg Blume, correspondant de Die Zeit à Paris, décortique la lente mais irrésistible érosion de la relation entre les deux piliers de la construction européenne. Une érosion que le Brexit aurait dû rationnellement freiner. Quand dans l'équipage d'un bateau un des trois timoniers tombe à l'eau, les deux autres se rapprochent par nécessité. Tel n'a visiblement pas été le cas entre Paris et Berlin après le "départ" de Londres. Au nom de l'Europe, la France doit canaliser ses idées et l'Allemagne sortir du paresseux et illusoire confort du statu quo.

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 18/03/19).

Copyright : JOHN MACDOUGALL / AFP

 

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