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La Russie a-t-elle les moyens de sa politique ?

ARTICLES - 1 Mars 2022

La série Ukraine, Russie : le destin d’un conflit rassemble les fellows de l’Institut Montaigne autour du sujet le plus chaud qui touche l’Europe depuis la fin de la Guerre Froide. Après l’annonce de Vladimir Poutine d’envahir le territoire ukrainien, la communauté internationale a réagit par des salves de sanctions sans précédant. Eric Chaney, conseiller économique de l’Institut Montaigne, s’interroge sur les moyens de la politique du Président russe.

Retrouvez la timeline de l’Institut Montaigne dédiée à remonter le temps et saisir la chronologie du conflit.

Pour justifier l’injustifiable, l’invasion de l’Ukraine quelques heures plus tard, Vladimir Poutine a longuement musé du côté de la Russie de la Grande Catherine et de l’erreur historique des Bolcheviks de ne pas en avoir maintenu l’unité. S’ensuit de cette vision historique que le Président russe s’estime en droit de rétablir une “Grande Russie” en subjuguant ses voisins. Mais la Russie de 2022 a-t-elle les moyens d’une telle politique ? La tentative de blitzkrieg subie par l’Ukraine semble montrer que les puissants moyens militaires russes ne sont pas nécessairement convaincants. Et derrière une armée et une diplomatie, il y a des femmes et des hommes, et l’économie qu’ils animent et dont ils vivent. C’est là que les doutes sur la soutenabilité de la politique expansionniste dessinée par Poutine sont les plus sérieux. Pour y voir plus clair, passons en revue quelques éléments des fondamentaux économiques de la Fédération de Russie.

Le PIB russe vaut 43 % de celui de l’Allemagne

Commençons par la richesse produite annuellement, telle que mesurée par le produit intérieur brut (PIB), probablement la mesure permettant les meilleures comparaisons internationales. En 2019, dernière année non perturbée par la pandémie, le PIB de la Fédération de Russie pesait 62 % du PIB français, 43 % de l’allemand, 12 % du chinois, et 8 % de celui des États-Unis. Le PIB est important, car c’est la base fiscale sur laquelle un État peut financer son effort militaire. De ce point de vue, la Russie vit plutôt au-dessus de ses moyens, puisque son budget militaire de 2019 était estimé par l’Institut de Stockholm (SIPRI) à 3,8 % du PIB, contre 3,4 % pour les États-Unis et 1,7 % pour la Chine. On reste très loin du fardeau écrasant qu’il représentait pour l’URSS, dont les dépenses militaires atteignaient 15 % à 17 % du PIB dans les années 80 selon les estimations américaines, ce qui contribua de façon décisive à l’effondrement de l’économie soviétique.

Le revenu par habitant est 53 % plus bas en Russie qu’en Allemagne

Tant que la population l’accepte, le poids des dépenses militaires russes paraît soutenable. Le conditionnel est cependant de rigueur, car la pérennité de l’équipe Poutine dépend en partie du niveau de vie de la population et celui-ci est lui-même étroitement lié au prix du pétrole, dont les exportations constituent la principale source de revenu de la Fédération. Le cru 2019, à 64$ le baril, était plutôt bon pour la Russie, et pourtant, le revenu national par habitant mesuré en parité de pouvoir d’achat n’y atteignait que 47 % de l’allemand, 56 % du français, 65 % de l’espagnol et 83 % du polonais - oui, les Russes vivent nettement moins bien que les Polonais, et la dépréciation du rouble ne va faire qu’aggraver l’écart.

Si le prix du pétrole se maintenait au voisinage de 100$, le niveau de vie des Russes en profiterait, mais, comme ils l’ont durement appris à la fin des années 1990 (13$/bl en 1998) ou encore en 2016 (44$/bl), le marché pétrolier est très volatile, et les mauvaises années ont vite fait de suivre les bonnes. De ce fait, pour la population russe, la comparaison avec le niveau de vie des pays européens ne peut qu’être un profond motif d’insatisfaction, qui, en cas de baisse du prix du pétrole, pourrait rendre le coût des aventures militaires insupportable.

La répartition des richesses est particulièrement inégalitaire en Russie

Les niveaux de vie moyens n’informent que très grossièrement sur les conditions de vie de la population, conditionnées par la distribution statistique des revenus. Le pouvoir économique et politique étant aux mains d’un clan restreint, il n’est pas étonnant que les inégalités de revenus et de richesses soient particulièrement élevées en Russie. Selon la base de données WID de Thomas Piketty et Emmanuel Saez, la part du revenu national allant au 1 % des plus hauts revenus était de 21,4 % en 2021 en Russie, contre 18,8 % aux États-Unis et 9,8 % en France. Les inégalités de richesse sont encore plus fortes  : 48 % de la richesse en Russie est détenue par les 1 % les plus riches, contre 35 % aux États-Unis ou 27 % en France.

17 % de la richesse de la Russie était entre les mains de 0,01 % des ménages, qui parquaient environ la moitié de leurs avoirs hors de Russie.

La réalité est probablement encore plus inégalitaire, en raison du secret qui entoure le patrimoine des oligarques. Un article de recherche consacré aux détenteurs d’actifs financiers dans les paradis fiscaux, publié dans le Journal of Public Economy en 2018, lève une partie du voile. Les auteurs, dont Gabriel Zucman de Berkeley, montrent qu’en 2015, 17 % de la richesse de la Russie était entre les mains de 0,01 % des ménages, qui parquaient environ la moitié de leurs avoirs hors de Russie.

L’amère réalité russe est que les revenus générés par l’exploitation des richesses naturelles de la Russie vont essentiellement à ses dirigeants et leurs proches, la population n’en retirant que des miettes. Ceci explique l’impérieuse nécessité pour le clan Poutine de ne tolérer aucune opposition. Pour reprendre le cadre analytique développé par l’économiste Daron Acemoglu dans son ouvrage fondateur Le corridor étroit, dont le titre fait référence à un espace où les tensions entre appareil d’état et société entretiennent une dynamique propice à la liberté et la prospérité, la Russie était trop loin du corridor lors de l’effondrement de l’URSS pour avoir une chance d’y entrer. 

Pétrole  : principal revenu. Gaz  : principale richesse

En 2019, la Russie produisait 12,3 % du pétrole extrait dans le monde, à égalité avec l’Arabie Saoudite, distancés seulement par les États-Unis (18 %). Plus important, ses exportations de pétrole, 8,4 millions de b/j la plaçaient à égalité avec l’Arabie saoudite (8,5mb/j) et au-dessus des États-Unis, dont la production est essentiellement consommée sur le marché intérieur. En 2019, avec un baril à 64$, le pétrole rapportait 190 milliards de dollars à la Russie. À 100$ le baril, la recette monterait à 306 milliards de dollars, soit 18 % du PIB ! En comparaison, les ventes de gaz fossile, qui ont atteint un record en 2021 à 62 milliards de dollars, contre 179 milliards de dollars pour le pétrole, sont plus modestes.

La hiérarchie est inversée pour les réserves. Estimées à 108 milliards  de barils pour le pétrole, soit le tiers des réserves saoudiennes, les réserves russes ne dureraient que 25 ans au rythme d’extraction courant.

En revanche, les réserves de gaz de la Fédération sont gigantesques, comptant pour 20 % du stock mondial, contre 17 % pour l’Iran, 13 % pour le Qatar, 7,2 % pour le Turkménistan et 6,7 % pour les États-Unis. Au rythme d’extraction du moment, les réserves russes pourraient tenir près de 60 ans. Or, les pays engagés dans la décarbonation de leurs économies et encore dépendants du charbon, comme l’Allemagne et la Chine, misent sur le gaz, qui émet moitié moins de CO2 que le charbon à puissance thermique équivalente.

Les réserves de gaz de la Fédération sont gigantesques, comptant pour 20 % du stock mondial.

Le gaz est donc, pour la Russie, bien plus stratégique que le pétrole. Jusqu’à présent, le gros des exportations se fait par gazoducs, même si les géants Gazprom ou Novatek investissent dans la liquéfaction, de façon à pouvoir servir le marché mondial plutôt que de dépendre d’accords de long terme bilatéraux. En 2021, le GNL représentait 12 % de la valeur des exports de gaz russe.

Mais le gaz est aussi un facteur de faiblesse structurelle

La principale richesse de la Russie devrait être son capital humain, doté entre autres d’un solide niveau scientifique. Le score PISA de la Russie en 2018 (482) est comparable à celui des États-Unis (495) ou de la France (494). Les physiciens et les mathématiciens russes parviennent à se maintenir aux premiers rangs mondiaux, malgré une importante fuite des cerveaux. Mais, comme ce fut le cas de l’URSS, mis à part les activités économiques liées à l’effort militaire - le nucléaire civil en étant dérivé - ce capital humain n’a pas permis l’émergence d’entreprises suffisamment compétitives pour croître sur le marché mondial, à la grande différence de la Chine. Alors que Pékin misait sur le marché et la concurrence pour que se développe un secteur privé innovateur et compétitif - du moins jusqu’au virage opéré récemment par Xi Jinping - la main mise d’une poignée d’oligarques sur l’économie a réduit à la portion congrue les opportunités offertes aux Russes les plus talentueux et les plus entreprenants.

Vue sous cet angle, la rente gazière risque de bloquer la société pour longtemps, puisqu’elle permet à la clique au pouvoir de s’y maintenir, de bénéficier d’immenses revenus, et d’en redistribuer ce qu’il faut lorsque le mécontentement devient dangereux. Alors que Deng Xiaoping avait bien compris que sans l’énergie créatrice de l’économie de marché et l’importation des technologies occidentales, la Chine n’avait aucune chance de sortir de la misère (quitte à serrer la vis une fois le processus bien enclenché), les dirigeants russes, toutes factions confondues, ont tenu un raisonnement différent  : oui à la technologie occidentale, qu’ils avaient d’ailleurs coutume de piller illégalement du temps de l’URSS, mais non à un marché concurrentiel, puisque la rente pétrolière et gazière permet de se passer de cette étape risquée pour leur pouvoir.

Une gestion macroéconomique devenue avisée par la force des choses… 

La Russie n’est jamais véritablement passée à une économie de marché, comme le montre fort bien Daron Acemoglu dans l’ouvrage précité. La manipulation des privatisations, par le jeu des “prêts pour actions” en 1995, a rapidement abouti à la concentration des actifs les plus rentables, l’extraction des matières premières, entre quelques mains. Mais la gestion catastrophique des finances publiques et l’explosion de la masse monétaire liées à ces manipulations eurent vite fait de déclencher une grave crise monétaire avec assèchement des réserves en devises et profonde récession, encore aggravée par la chute des prix du pétrole (20$/bl en moyenne de 1995 à 2000).

Le passage du pouvoir d’Eltsine à Poutine avec à la clef l’élimination d’un clan d’oligarques par un autre, s’est également accompagné d’une profonde réforme de la gestion macro-économique du pays. La nomination à la tête de la Banque de Russie (BdR) d’Elvira Nabiullina, ancienne conseillère économique de Vladimir Poutine, en fournit un bon exemple. 

Le passage du pouvoir d’Eltsine à Poutine [...] s’est également accompagné d’une profonde réforme de la gestion macro-économique du pays.

Sous la direction de Nabiullina, la politique monétaire fut détachée des influences des oligarques et rationalisée. La gestion du rouble et des taux d’intérêt, fondée sur les réalités économiques et non pas sur tel ou tel intérêt, est devenue un cas d’école de bonne pratique, comme le montre les récentes décisions de la BdR, qui n’a pas hésité à hausser son taux directeur neuf fois depuis début 2021 pour contrer la montée de l’inflation et de plus de 10 points le 22 février pour contrer la chute du rouble. Aucune autre centrale dans le monde n’a fait preuve d’une telle détermination.

Également aidé par la remontée du prix du pétrole, le résultat est impressionnant : les réserves de change ont atteint 630 milliards de dollars (37 % du PIB) début février selon la BdR, une puissance de feu lui permettant en théorie d’intervenir pour soutenir le rouble sans crainte de manquer de munitions. 

… qui rend l’économie russe moins sensible aux aléas économiques et politiques

Parallèlement, la Russie a constitué un fonds de réserve souverain abondé par les recettes pétrolières et gazières, dont l’encours s’élevait à 175 milliards de dollars$ début février, soit 10 % du PIB. Même si l’objectif du fonds est de financer les futures retraites et de soutenir le budget en cas de chute des recettes, sa taille, combinée à celle des réserves de change, contribue à la résilience de l’économie en cas de mauvaise conjoncture ou de sanctions économiques.

À ces amortisseurs financiers viennent s’ajouter une balance courante en large excédent (7 % du PIB en 2021, année exceptionnelle), et une certaine diversification du commerce extérieur : en 2006, les hydrocarbures représentaient 63 % des exportations totales, en 2021, cette part était tombée à 46 %. Du côté des importations, la part de l’Union Européenne est passée de 39 % en 2010 à 34 % en 2020, une modeste diversification au profit de la Chine, mais qui laisse la Russie néanmoins dépendante de l’Europe.

Dans ces conditions, on peut comprendre le mépris affiché par les dirigeants russes à propos des sanctions économiques que les pays occidentaux menaçaient de mettre en place avant l’invasion : à l’horizon d’un an, la Russie paraissait en effet avoir les moyens financiers d’absorber le choc de sanctions visant à réduire ses revenus.

Les hydrocarbures restent le principal facteur de risque pour l’économie russe

Les facteurs de résilience que nous avons détaillés ont cependant un point faible commun et majeur : ils reposent sur la capacité de la Russie à exporter ses matières premières, et donc ses hydrocarbures. La baisse de leur part dans les exportations totales entre 2006 et 2021 peut apparaître comme un signe de diversification. Mais elle est en trompe-l’œil, car pour l’essentiel expliquée par la baisse du prix du pétrole.

La Russie reste toujours aussi dépendante de ses exportations d’hydrocarbures et des fluctuations de leurs cours. L’analyse du solde budgétaire le montre d’ailleurs clairement. Le budget fédéral était excédentaire en 2019, à 1,9 % du PIB, un résultat tout à fait enviable. Mais, hors royalties des hydrocarbures, il aurait été en déficit de 6,3 % selon le FMI. Un affaiblissement de la conjoncture mondiale, ou une réduction structurelle de la demande d’hydrocarbures, comme les politiques de décarbonation chez les gros émetteurs, déstabiliserait l’économie russe, ponctuellement dans le premier cas, structurellement dans le second.

La Russie reste toujours aussi dépendante de ses exportations d’hydrocarbures et des fluctuations de leurs cours. 

L’exemple de 1998 hante encore les esprits des dirigeants russes : la chute du prix du pétrole causa une profonde récession (-5,4 %), creusa le déficit budgétaire (-7,4 % du PIB) et fit exploser le ratio de dette publique, à 135 % du PIB. Depuis, la gestion budgétaire, comme la gestion monétaire déjà évoquée, a été considérablement améliorée, grâce à la rationalisation de l’affectation des recettes pétro-gazières, allouées à la réduction de la dette, puis à l’abondement du fonds de stabilisation. La dette publique fédérale est ainsi tombée à 14 % du PIB en 2019. Une répétition de l’annus horribilis 1998 n’aurait pas de conséquences trop graves pour l’économie. Mais puisque celle-ci dépend toujours des hydrocarbures, ses défenses s’effriteraient en cas de baisse structurelle de la demande.

Faute d’embargo sur les exportations de pétrole, les sanctions auront des effets limités à court terme

Au lendemain de l’invasion de l’Ukraine, le Président Biden annonçait un renforcement des sanctions économiques et financières. Il indiquait aussi les limites qu’il n’entendait pas franchir, en assurant que le pouvoir d’achat des Américains ne serait pas affecté. En clair, les exportations russes de produits énergétiques paraissaient sanctuarisées. Le Conseil européen a suivi la même approche : renforcement des sanctions, à l’exclusion de toute restriction des importations d’hydrocarbures russes - l’annonce par le Chancelier Scholz de la non-certification de NordStream 2 ne changeant rien aux importations courantes. Le Japon a lui aussi pris soin de préciser que les besoins énergétiques du pays seraient protégés. Notons que l’élargissement des sanctions pour y englober le gel des réserves de change de la BdR n’a pas modifié cette ligne rouge.

Dans l’immédiat, l’Ouest continue donc à financer l’effort de guerre russe, aussi étrange que cela puisse paraître. La raison de fond, esquissée par Joe Biden, est que la Russie assurait près de 12 % des exportations mondiales de pétrole en 2019, soit 7,4 millions de barils/jour. Même si l’Arabie saoudite, l’Irak, le Koweït et les Émirats arabes unis peuvent augmenter leur production, leur marge est limitée. Leur rythme d’extraction courant est environ 3 mb/j sous son maximum de 2015. Si par exemple, l’Europe décidait un embargo unilatéral sur le pétrole russe, il lui faudrait trouver près de 4 mb/j, plus que ce que les pays du Golfe pourraient fournir. L’équilibre du marché pétrolier se ferait néanmoins, mais au prix d’une forte augmentation des prix, comme on l’a connu en août 1990 après l’invasion du Koweït, ou en juillet 2008, lorsque les traders de Houston pariaient sur une intervention israélienne contre les installations d’enrichissement nucléaire iraniennes.

Le non-dit du consensus occidental, jusqu’à présent du moins, semble être que les sanctions ne doivent pas aller jusqu’à provoquer un choc pétrolier. 

Alors que les économies sortent péniblement de l’épreuve Covid, le non-dit du consensus occidental, jusqu’à présent du moins, semble être que les sanctions ne doivent pas aller jusqu’à provoquer un choc pétrolier. Pour l’Europe, les exportations de gaz, bien que moins importantes que celles de pétrole, posent un problème encore plus aigu, car, s’il est aisé de changer de fournisseur de pétrole, ce n’est pas le cas pour le gaz, dont la seule version versatile, le gaz liquéfié, nécessite des terminaux dont l’Europe manque. Et, comme on l’a rappelé dans une précédente note, l’absurde politique de fermeture de centrales nucléaires en Allemagne et en Belgique ne peut qu’augmenter la demande de gaz et de charbon russe, renforçant ainsi la main de Poutine.

La montée en puissance spectaculaire des sanctions financières et commerciales, ainsi que leur très large adoption - il est symptomatique que la Suisse et Singapour s’y soient joints - ne sont probablement pas suffisantes pour enrayer l’offensive russe par elle-même. Il en va différemment dans une perspective plus stratégique.

Les sanctions déjà décidées auront un profond impact à long terme

Les sanctions annoncées par le Trésor américain, l’Union Européenne, le Royaume-Uni, le Japon et un nombre croissant de pays, ont cinq composantes :
 

  • Interdire à un certain nombre de banques russes l’accès à leurs systèmes financiers ;
  • Interdire l’émission de valeurs (dette ou actions) par certains émetteurs russes, dont l’État fédéral, dans leur devise et sur leurs marchés ;
  • Geler les actifs d’un certain nombre d’individus proches du pouvoir russe et leur interdire l’accès à leur territoire ;
  • Restreindre les exportations de certains biens sensibles.
  • Geler une partie des réserves internationales de la Russie détenues ou gérées par la Banque centrale russe

Revenons sur chacun de ces chapitres.

La liste des banques russes sanctionnées est devenue au fil des jours de plus en plus large, les États-Unis ayant ajouté Sberbank et VTB Bank, les deux principales banques (détenues par l’État) russes à une première liste. De ce fait, 90 % du système bancaire russe serait coupé de l’accès au marché américain, et 70 % de l’accès au marché de l’UE. Le système bancaire russe ne peut donc plus se refinancer sur les marchés internationaux. Cela ne gênera pas leur activité domestique ordinaire, puisque leur refinancement se fait auprès de la BdR, mais limitera fortement leur activité internationale et leur possibilité de financer des infrastructures domestiques en faisant appel à l’épargne mondiale, ce qui est bien l’objectif des sanctions.

L’impact sur le commerce extérieur de la Russie sera important : avec un aussi large spectre de banques sanctionnées, les exportateurs vers la Russie et les importateurs russes devant trouver des moyens, soit de contourner les systèmes financiers américains et européens par des systèmes de troc par exemple, soit de trouver des intermédiaires non touchés par les sanctions. Cela devrait entraîner une forte réduction des flux commerciaux. L’exclusion de certaines banques russes de SWIFT, cette coopérative de droit belge qui sert de messagerie sophistiquée et sécurisée pour les règlements internationaux entre les banques qui en sont les actionnaires, aura un effet plus radical, même si elle ne devrait pas toucher les banques spécialisées dans les transactions concernant les produits énergétiques. On évoque parfois la possibilité d’une rupture des livraisons de gaz russe à l’Europe en guise de rétorsion. Ce serait une arme à double tranchant pour le fournisseur de gaz, car non seulement elle priverait la Russie de royalties qui pourraient être réglées par d’autres canaux que SWIFT, mais elle accélèrerait la mutation des politiques énergétiques dans le sens d’une moindre dépendance au gaz russe.

Les sanctions sur les titres de dette émis par des entités russes ont été aussitôt intégrées par les marchés, avant même que n’en soient connus les détails. Pour des raisons de droit, seules les nouvelles émissions sont affectées. Mais le prix des actifs financiers se décidant à la marge, les titres déjà émis ont déjà subi une décote significative. Le rendement des obligations à 10 ans de la Fédération de Russie est passé de 9,3 % avant l’offensive, à plus de 12 %, soit une décote de 15 %. En parallèle, le prix du CDS (credit default swap) 1 an, c’est-à-dire le prix de l’assurance contre un risque de défaut sur la dette d’État russe, a été multiplié par 17 depuis le mois de novembre !

Les sanctions sur les titres de dette émis par des entités russes ont été aussitôt intégrées par les marchés.

L’effet des sanctions sera amplifié par la sortie des dettes de l’État et des grands émetteurs publics ou privés russes des indices utilisés par les investisseurs institutionnels, ce qui forcera ces derniers à vendre ces titres. 

Les sanctions visant des individus ont une valeur fortement symbolique, surtout lorsqu’elles touchent directement le Président, son Ministre des Affaires étrangères et son chef des armées. Elles rendront la vie de luxe de nombre des individus visés moins facile, mais ne devraient pas avoir de conséquences économiques significatives. Dans le meilleur des cas, les autorités financières remonteraient les filières de blanchiment des fonds exportés de Russie, dont certains finissent dans d’honorables véhicules d’investissement destinés à investir en Russie, et en gèleraient les encours. De ce point de vue, les autorités britanniques ont du pain sur la planche. Mais même dans ce cas maximaliste, l’économie russe n’en serait guère affectée. La fermeture de l’espace aérien européen aux avions immatriculés en Russie ou possédés par des citoyens russes vient compléter et renforcer les sanctions individuelles.

Les restrictions sur les exportations touchant les technologies pouvant avoir des applications militaires (usage dual), ce qui couvre quasiment toute l’électronique et les composants, mais aussi les pièces détachées nécessaires aux raffineries et aux avions civils vont se révéler une arme puissante. Ces mesures auront un impact cumulatif et négatif sur la productivité de l’économie russe, entraînant un vieillissement du stock de capital, et donc in fine un appauvrissement de la population. Elles sont donc véritablement stratégiques à condition bien sûr de ne pas être contournées.

Le gel des réserves internationales de la Russie sera dévastateur

La sanction la plus immédiatement efficace, décidée de commun accord par les États-Unis, l’Union Européenne et le Royaume-Uni le dimanche 27 février après les premiers bombardements de villes ukrainiennes est celle concernant la Banque centrale russe. Aussitôt publiée dans le Journal Officiel de l’UE, elle stipule que  :

Les transactions liées à la gestion des réserves de même que des actifs de la Banque centrale de Russie, y compris les transactions avec toute personne morale, toute entité ou tout organisme agissant pour le compte, ou sur les instructions, de la Banque centrale de Russie, sont interdites.

La sanction la plus immédiatement efficace, [...] est celle concernant la Banque centrale russe. 

Les 630 milliards de dollars de réserves et d’actifs détaillés par la BdR à la date du 31 décembre 2021 consistent en actifs libellés en devises convertibles pour 464 milliards de dollars, 133 milliards en or et 29 milliards en réserves au FMI et droits de tirage spéciaux (DTS). Les actifs en devises se divisent en 279 milliards de titres (obligations d’État de partenaires commerciaux comme l’Allemagne, la Chine ou les États-Unis), 140 milliards en dépôt auprès d’autres banques centrales, et 44 milliards en dépôt dans des banques commerciales.

On ne sait pas quelle proportion exacte de ces actifs est touchée par l’interdiction de transaction, mais, pratiquement, elle interdit toute monétisation de réserves ou d’actifs permettant le rachat de roubles en devises telles que le dollar, l’euro, la livre sterling, le yen et, probablement le franc suisse et le dollar de Singapour. De l’aveu même d’Elvira Nabiullina, les ventes d’or ne sont plus possibles.

Bien sûr, la BdR peut racheter des roubles contre des yuans, mais cela n’aurait aucun effet sur le taux de change du rouble contre les monnaies précitées. Pratiquement, et tant que l’interdiction est en place (elle peut être levée à tout moment) la BdR ne peut plus intervenir sur le marché des changes pour soutenir sa devise, comme elle avait commencé à le faire le 24 février pour un montant d’un milliard de dollars. C’est pourquoi, le 28 février, la BdR a relevé son taux d’intérêt directeur de 9,5 % à 20 %, pour “compenser la dépréciation accrue de la monnaie et le risque d’inflation”. Le passé a montré que la Gouverneure Nabiullina n’hésitera pas à remonter encore la garde si nécessaire, ce que son communiqué télévisé confirme. Même si cette décision, et l’anticipation que d’autres pourraient suivre, a immédiatement permis au rouble de s’apprécier, la contrepartie est que les citoyens russes ordinaires vont rapidement ressentir l’effet de ce resserrement monétaire spectaculaire sur les nouveaux crédits à la consommation ou immobiliers. Pour les entreprises, souvent endettées à taux variable, les risques de faillite vont rapidement monter. Avec l’isolement de la BdR, c’est l’homme de la rue qui est touché, et c’est ce qui rend cette décision aussi importante.

La stratégie de “Grande Russie” est perdante à long terme

Que faut-il conclure de ce tour d’horizon ?

D’abord, que même à court terme, la Russie va rencontrer des difficultés financières croissantes pour mener à bien son projet d’asservissement de l’Ukraine. Que ce soit par l’exclusion de SWIFT, des mesures d’embargo plus directes et le gel partiel des actifs de la Banque centrale russe, le durcissement des conditions économiques va entraîner une grave récession en Russie. Un embargo sur les exportations de combustibles fossiles serait encore plus radical, car il assècherait immédiatement les ressources de l’État et ferait progressivement fondre les réserves accumulées aussi bien par le fonds souverain que la banque centrale. Mais “progressivement” ne suffirait probablement pas à faire reculer Poutine. C’est là où l’interdiction de transactions sur les réserves change la donne : à quoi bon avoir accumulé des centaines de milliards de dollars de réserves si on ne peut pas les utiliser ?

Ensuite, que la stratégie de la Russie l’amènera à se couper des économies occidentales, avec pour conséquence une économie encore moins performante qu’aujourd’hui et un appauvrissement de la population. Il est possible que le clan Poutine fasse les frais de cette évolution, mais ce serait probablement au profit d’un autre clan, peut-être plus prudent internationalement, mais bien décidé à conserver sa mainmise sur l’économie et les matières premières. Côté européen, il est très probable que les politiques énergétiques seront revues de fond en comble comme c’est déjà le cas des politiques de défense, comme en témoigne le revirement spectaculaire de l’Allemagne. À la nécessité climatique de décarboner nos économies est venue s’ajouter de façon brutale celle de s’affranchir des fournitures russes. Le renouveau de l’énergie nucléaire devrait être renforcé, à moins d’un incident grave dans l’une des quinze centrales nucléaires ukrainiennes en fonctionnement, ce qu’on ne peut pas exclure dans le cadre d’une stratégie du pire de la part de Poutine. 

Dans tous les cas mais surtout si le clan Poutine reste au pouvoir, la Russie sera forcée de se tourner bien plus qu’auparavant vers la Chine, qui deviendra son principal client pour les exportations de combustibles, et son principal fournisseur de technologie. À ce jeu, la Russie est assurée de beaucoup perdre, car, à la différence d’une Europe jusqu’à présent divisée sur sa politique énergétique, la Chine n’hésitera pas à utiliser son écrasant pouvoir de négociation dans ses transactions avec une Russie devenue un nain économique en déclin, en comparaison avec une Chine qui certes ralentit, mais qui est toujours en phase ascendante. 

La stratégie de “Grande Russie” me paraît être une stratégie perdante à long terme. Mais, si elle n’est pas enrayée à temps, cela ne l’empêchera pas de causer d’immenses dégâts et de terribles souffrances.


 

Copyright : Alexander NEMENOV / AFP

 

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