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Israël : le Covid-19 d’abord, la démocratie peut attendre

Trois questions à Samy Cohen

INTERVIEW - 16 Avril 2020

Alors que le pays traverse depuis un an l’une des plus crises politiques les plus importantes de son histoire, le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, instrumentalise aujourd’hui la pandémie du coronavirus pour affaiblir davantage la démocratie. Où en est la crise politique en Israël ? Quel est l’impact de la pandémie sur cette crise ? La démocratie israélienne peut-t-elle résister ? Samy Cohen, directeur de recherche émérite au CERI de Sciences Po, répond à nos questions.

Où en est la crise politique en Israël ?

La démocratie israélienne traverse la crise la plus grave de son histoire. Trois élections législatives en un an, du jamais vu, n’ont pas réussi à départager les deux principaux candidats, Benyamin Netanyahou et Benny Gantz, ancien chef d’état-major et leader de la coalition Bleu-Blanc. Aucun des deux n’a obtenu à lui seul une majorité suffisante pour former un gouvernement sans l’appoint du parti d’Avigdor Lieberman, Israël Beitenou.

Gantz a mené ses campagnes électorales, assez falotes par ailleurs, en les centrant sur le refus d’entrer dans un gouvernement dirigé par un Premier ministre inculpé. Il en a fait son principal argument de campagne. Netanyahou est en effet inculpé de trois chefs d’accusation : fraude, corruption et abus de confiance. Tous les autres grands enjeux politiques, économiques et sociaux, l’avenir des territoires occupés, le système des soins et le haut niveau de pauvreté dans la société israélienne, sont ainsi passés à la trappe.

À l’issue du troisième tour, du 2 mars 2020, Gantz se voyait confier par le Président de l’État la responsabilité de former un gouvernement. Avec une courte majorité de 61 députés (sur 120), il s’apprêtait à faire voter une loi qui interdirait dans l’avenir à un Premier ministre inculpé de former un gouvernement. Une loi "anti-Bibi" destinée, en cas de quatrième round, à se débarrasser enfin de cet animal politique hors-pair qu’est Netanyahou. Cette majorité était suffisante pour voter cette loi, mais trop faible pour former un gouvernement, dans la mesure où certains soutiens de Gantz s’étaient déclarés hostiles à une coalition soutenue par la Liste arabe unifiée.

C’est à ce moment là qu’on apprend, à la surprise générale, l’imminence de la constitution d’un gouvernement d’"urgence nationale", prévoyant un système de rotation entre Benny Gantz et Benyamin Netanyahou. Ce dernier serait le premier à prendre les rênes du gouvernement pour un an et demi. Bien que Gantz garde la possibilité de faire voter la loi "anti-Bibi", c’est une décision assez incompréhensible pour beaucoup de ses électeurs qui y voient une capitulation, une trahison. Le chef de la coalition ayant renié sa parole, Bleu-Blanc éclate, se séparant de son principal allié centriste Yesh Atid.

C’est un coup sévère pour la démocratie, fondée sur la confiance des citoyens dans leurs représentants, censés respecter leur parole. Le verdict ne s’est pas fait attendre : un sondage publié par la quotidien Maariv, le 8 avril, donne 18 députés à Bleu-Blanc, alors que le Likoud en obtiendrait 42 (contre 36 actuellement). Netanyahou pourrait disposer, dans l’hypothèse d’une quatrième élection, d’une coalition de droite de 64 députés, suffisante pour former un gouvernement. De quoi l’encourager à torpiller les pourparlers avec Benny Gantz et provoquer un quatrième round électoral, nullement exclu à cette heure-ci si aucune solution politique ne se dégage.

C’est un coup sévère pour la démocratie, fondée sur la confiance des citoyens dans leurs représentants, censés respecter leur parole.

Mais l’incertitude reste grande : quel peut être l’avenir politique de Gantz en cas de nouvelles élections ? Avec quels alliés pourrait-il repartir au combat ? Netanyahou, quant à lui, craint que la Cour suprême ne décide de lui interdire de former un gouvernement. Mais cette séquence de la politique israélienne n’est toutefois pas la plus préoccupante de la crise de la démocratie.

Quelles sont les autres dimensions de cette crise et quel impact la pandémie a-t-elle eu dans ces autres développements ?

L’autre dimension tient à la stratégie choisie par Netanyahou pour faire face à ses démêlés judiciaires. Il n’a pas hésité à mener une guérilla contre le système judiciaire qui, non sans hésitations, l’avait inculpé. Il a violemment pris à partie la police et le Procureur général, leur reprochant de vouloir travailler à le renverser, exigeant qu’une "enquête sur les enquêteurs" soit ouverte. C’est la première fois qu’en Israël, un Premier ministre inculpé ne démissionne pas, comme l’ont fait avant lui Yitzhak Rabin et Ehoud Olmert. En outre, durant ses trois campagnes électorales, Netanyahou s’est distingué par ses propos outranciers envers les Arabes d’Israël, les dénigrant systématiquement, jouant à chaque occasion sur le ressentiment des Israéliens envers cette minorité. Il a également multiplié les coups bas envers son adversaire, Benny Gantz. En somme, il a contrevenu à toutes les normes non écrites de retenue et de tolérance qu’implique une démocratie.

C’est alors que le coronavirus s’est invité fort opportunément pour lui venir à l’aide. Le Premier ministre en a profité pour tenter de mettre en sommeil les contre-pouvoirs et établir un lien direct avec le peuple. Il a d’abord fait annoncer par son fidèle ministre de la Justice, Amir Ohana, la fermeture des tribunaux pendant la durée de la pandémie, lui évitant d’avoir à se rendre à la convocation des juges. Il a fait déclarer par le Président de la Knesset la suspension des travaux de l’Assemblée, au motif affiché d’éviter la promiscuité qu’implique une séance plénière. Cette manœuvre était en fait destinée à neutraliser son opposition prête à remplacer le Président de la Knesset, Yuli Adelstein, et à voter la loi "anti-Bibi". Une tactique que Boris Johnson ne renierait pas, lui qui en pleine crise du Brexit, en septembre 2019, avait décrété la suspension du Parlement pendant cinq semaines, s’attirant un sec rappel à l’ordre de la Cour suprême. Comme au Royaume-Uni, la Cour suprême israélienne a exigé la reprise immédiate du fonctionnement de la Knesset.

Et c’est là qu’est intervenue la troisième tentative de neutraliser la démocratie : le même Adelstein, agissant sur ordre, refusa d’obtempérer, préférant donner sa démission. La Knesset a pu reprendre ses activités et désigner un nouveau président. Cette démission a permis d’éviter une crise majeure entre le Parlement et la Cour suprême, mais pour la première fois dans l’histoire du pays, le pouvoir législatif - lui-même inféodé à l’exécutif - se rebelle contre la Cour suprême. L’Israel Democracy Institute, think tank respecté, s’est insurgé contre "ce mépris inacceptable et flagrant des règles basiques de la démocratie".

En Israël, contrairement à la France et aux États-Unis qui connaissent plusieurs contre-pouvoirs, la Cour suprême représente le seul contre-pouvoir institutionnel au gouvernement et au Parlement.

Netanyahou, aux manettes du pouvoir depuis 2009, a contribué à dégrader la démocratie, faisant passer un mauvais signal : le respect des décisions de la Cour suprême n’est plus une règle inviolable. Ses alliés politiques ont fait assaut de propos vengeurs, incitant à défier les juges de Jérusalem. À noter qu’en Israël, contrairement à la France et aux États-Unis qui connaissent plusieurs contre-pouvoirs, la Cour suprême représente le seul contre-pouvoir institutionnel au gouvernement et au Parlement. S’en prendre à elle, c’est abattre un des principaux piliers de la démocratie israélienne.

La démocratie israélienne va-t-elle résister aux entreprises de Bibi ?

La Cour suprême a tenu le coup jusqu’ici, mais pour combien de temps encore ? Cela fait plus de dix ans que la droite nationaliste et religieuse tente d’affaiblir les juges par toutes sortes de mesures "démocratiques", comme la "clause du contournement", qui permettrait à la Knesset de passer outre l’annulation par la Cour d’une loi ordinaire. Benny Gantz pourra-t-il freiner cette frénésie anti-judiciaire, en admettant qu’il réussisse à obtenir le contrôle du ministère de la Justice et de la nomination des juges ?

L’opinion publique, quant à elle, n’en veut manifestement pas au Premier ministre. Elle estime qu’il conduit la lutte contre la pandémie de manière satisfaisante. Elle apprécie le contact direct qu’il a établi avec les Israéliens. "Bibi" est aux commandes, écartant son ministre de la Santé, ultra-orthodoxe, il est vrai fort peu efficace, voulant démontrer une fois de plus que "lui seul se soucie de protéger les Israéliens", alors que ses adversaires "ne pensent qu’à comploter pour renverser le Premier ministre". Il agit dans la plus grande opacité et sans contrôle parlementaire. Il s’adresse presque tous les jours aux Israéliens, allant même jusqu’à leur expliquer comment se moucher. Sa popularité a fait un bond spectaculaire, comme le montre le sondage de Maariv. Le Covid-19 d’abord, la démocratie peut attendre.

 

Copyright : GALI TIBBON / AFP / POOL

 

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