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Inde - Pakistan : un rendez-vous manqué. Trois questions à Christophe Jaffrelot

BLOG - 5 Octobre 2018

Par Institut Montaigne

Alors que l'élection, le 18 août dernier, du nouveau Premier ministre du Pakistan Imran Khan pouvait – d’après ses déclarations – laisser augurer un rapprochement entre les deux voisins, l’Inde a annulé une rare rencontre prévue entre les ministres des Affaires étrangères des deux pays en marge de l’Assemblée générale de l’ONU. Christophe Jaffrelot, directeur de recherche au CERI-Sciences Po/CNRS, professeur invité à King’s College London, décrypte l’état actuel de la relation entre l’Inde et le Pakistan. 

Comment expliquer l'annulation de la rencontre de haut niveau prévue entre les ministres des Affaires étrangères de l'Inde et du Pakistan en marge de l'Assemblée générale des Nations Unies qui s’est tenue la semaine dernière ?

La principale explication est à chercher dans la stratégie du gouvernement indien qui joue la carte nationaliste à quelques mois des élections générales du printemps prochain. Se poser en rempart protégeant les Indiens contre le terrorisme et les autres menaces venant du Pakistan a toujours été le point fort des campagnes de Narendra Modi, y compris pour des scrutins régionaux. Cette fois-ci, il a reçu le soutien du chef des armées qui vient d’indiquer qu’une nouvelle "frappe chirurgicale" visant le Pakistan serait nécessaire, alors que l’Inde célébrait l’anniversaire de celle de septembre 2016, à grand renfort de publicité. Cette fièvre nationaliste a toutefois été alimentée par le gouvernement pakistanais qui a littéralement tendu le bâton pour se faire battre. Non seulement Imran Khan est apparu dans une relation de grande proximité avec l'État-Major, auquel il a rendu une visite très longue au Quartier Général de l’Armée – qui n’a jamais été la plus favorable à la paix, même si les choses changent –, mais le gouvernement pakistanais laisse en outre apparaître ses penchants islamistes, un ministre s’étant même affiché avec Hafiz Saeed, le chef du mouvement djihadiste que les Indiens tiennent pour responsable des attentats de Bombay d’il y a dix ans.        

Quel est l’état actuel des relations entre l’Inde et le Pakistan ? 

Les relations sont très tendues, comme en témoignent les violations du cessez le feu qui avait été conclu en 2003 et qui n’est plus qu’un lointain souvenir. On est revenu, en 2017, aux chiffres des années 1990 avec 881 violations du cessez le feu au Cachemire selon les sources indiennes (les Pakistanais donnent des chiffres encore plus élevés, entre 1100 et 1300 suivant les sources). Les tirs en question sont parfois le fait de pièces d’artillerie envoyant des obus de mortiers à l’origine de dizaines de victimes civiles. Cette recrudescence de la violence interétatique, qui remonte à 2013 mais est allée crescendo, s’est d’abord expliquée, en 2013-2014, par les efforts de l’armée pakistanaise pour torpiller les négociations de paix engagées par les Premiers ministres des deux pays. Elle s’explique davantage aujourd’hui par l’attitude de fermeté de l’Inde et une reprise des infiltrations de djihadistes du Pakistan au Cachemire indien, à la faveur de l’intensification de la guérilla séparatiste, dans cette région, que la répression indienne – toujours due aux mots d’ordre nationalistes – exacerbe : quand les djihadistes franchissent la frontière "de fait" qu’est l’ancienne ligne de cessez-le-feu, les Indiens tirent pour les neutraliser et les Pakistanais tirent pour les couvrir. Au-delà, New Delhi reproche aux Pakistanais de participer à l’encerclement de l’Inde par les Chinois en participant à la Belt and Road Initiative qui, de surcroît, passe par une partie du Cachemire revendiquée par l’Inde.     

Quelles peuvent être les conséquences des élections qui se tiendront en mai prochain en Inde sur la relation entre les deux pays voisins ?  

Cela pourrait changer la donne, mais la différence pourrait n’être que marginale. En effet, il est probable que les deux acteurs clés que sont l’armée pakistanaise et le BJP, le parti nationaliste hindou, continuent de faire monter les enchères pour éviter de régler un problème qui leur est favorable : la première pour justifier un budget colossal, le second pour mobiliser un électorat contre la menace de l’Autre par la politique de la peur. Il faudrait, pour que des pourparlers aboutissent, que ces deux acteurs en aient le contrôle et voient un avantage immédiat à une modération de la tension. Cela n’est pas impossible s’ils trouvent le coût du conflit trop élevé. Paradoxalement, c’est l’armée pakistanaise qui pourrait être le plus facilement ramenée à la raison car elle s’inquiète de devoir combattre sur deux fronts (celui du Cachemire et celui de l’Afghanistan, où la situation continue de se détériorer) dans un contexte de crise économique et financière faisant douter de la pérennité de ses ressources. En outre, l’ami chinois souhaite stabiliser la région pour permettre à la Belt and Road Initiative de se dérouler sans embûches. Ainsi, la balle sera peut-être, au printemps, dans le camp du nouveau gouvernement indien. Si le BJP est dans l’opposition, il risque de tout faire pour saborder d’éventuelles discussions en se posant en défenseur de l’intégrité nationale. S’il est au pouvoir, il pourrait faire baisser la tension, surtout s’il est en coalition avec d’autres partis moins nationalistes et si des pressions internationales s’exerçaient.

 

Crédit photo : NARINDER NANU / AFP

 

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