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Guerre en Ukraine : le divorce émotionnel du monde

ARTICLES - 16 Mai 2022

Le conflit ukrainien a mis en lumière une nouvelle opposition qui scinde la planète en deux camps : eux et nous. Les pays qui soutiennent la Russie d'une part, le camp de l’"Ouest" de l'autre. Une "divergence des émotions" dangereuse pour l'avenir, souligne Dominique Moïsi.

The West and the Rest of Us (L'Occident et nous, les autres). C'était le titre d'un essai de l'essayiste et critique nigérian, Chinweizu, publié en 1975. Alors que la guerre en Ukraine apparaît comme un révélateur, sinon un accélérateur des divergences émotionnelles existant dans le monde, le titre de l'ouvrage me revient à l'esprit.

Face au retour de la guerre en Europe et au risque d'engrenage qu'elle contient, il y a comme un fossé entre le regard occidental et celui des "autres", un "nous et eux" manifeste. On ne saurait l'expliquer de manière strictement géographique, politique et économique.

Bien sûr, les Finlandais et les Suédois se sentent en première ligne face au retour de l'Ours russe et ne voient pas d'autre choix que leur entrée dans l' Otan . Poutine aura ainsi transformé la mer Baltique en un lac de sécurité atlantique.

"Plus jamais ça"

Mais au-delà des réalités objectives, il y a le poids des émotions. Si les Britanniques sont en Europe ceux qui se sentent parmi les plus proches de l'Ukraine, c'est peut-être parce que les images du métro de Kyiv leur rappellent celles du métro de Londres pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans la mémoire collective des Britanniques, la résistance des Ukrainiens face à un ennemi plus puissant qu'eux, les ramène plus de quatre-vingts ans en arrière, dans la gloire de leur "finest hours".

S'il est glorieux pour les Britanniques, ce retour du passé est aussi déstabilisant pour l'inconscient européen. N'avions-nous pas brandi un gigantesque "plus jamais ça" au-dessus de nos têtes, dont la garantie la plus spectaculaire avait été la réconciliation franco-allemande, clé de la construction européenne ? La guerre, c'était pour les "autres". Cela n'était que justice après le suicide de l'Europe entre 1914 et 1945. L'histoire se choisissait d'autres proies, ailleurs, loin de nous.

Poutine aura ainsi transformé la mer Baltique en un lac de sécurité atlantique.

Certes, au-delà de la Hongrie illibérale, l'extrême droite et l'extrême gauche européennes, gardent de la sympathie pour la Russie de Poutine par un mélange d'antilibéralisme, d'antiaméricanisme et d'anticapitalisme. Mais pour l'essentiel, la Russie se retrouve très isolée dans le monde occidental.

Au point que - selon les confidences faites par un proche du maître du Kremlin à un journaliste de la BBC en poste à Moscou - "Poutine lui-même regretterait les développements intervenus depuis le 24 février".

Ressentiment à l'égard des "Gringos"

Pour autant, l'isolement de la Russie est loin d'être total . La quarantaine de pays qui s'est abstenu de condamner l'action de Moscou, lors du vote de l'Assemblée générale des Nations unies, représente autour de 53 % de la population mondiale.

Lorsqu'au Brésil, l'ancien Président Lula, candidat à l'élection présidentielle de l'automne, fait des déclarations fracassantes pour dénoncer la responsabilité première des États-Unis dans la crise ukrainienne - "s'ils n'avaient pas voulu élargir l'Otan, la région serait en paix" -, il exprime une vue largement partagée dans un continent qui reste dominé par le ressentiment à l'égard des "gringos".

Dans un entretien au journal italien Corriere della Serra, le pape François, lui-même argentin, s'est exprimé de manière très similaire.

Sur le continent africain, on retrouve cette "compréhension" à l'égard de la Russie. Une position qui tient largement à la perception et à la dénonciation de la nature sélective des émotions de "l'Homme blanc".

La guerre qui déchire l'Éthiopie depuis un an et demi a fait beaucoup plus de victimes, entraîné des déplacements de populations et créé des situations de famine, sans commune mesure avec ce que connaît l'Ukraine. Mais le sort des Éthiopiens laisse indifférente la grande majorité des Européens et plus encore des Américains.

"Pour une fois, vous voyez de près ce qu'est la souffrance", semble vouloir nous dire le continent africain, tout prêt aussi à ressortir les cicatrices et ressentiments de l'époque coloniale.

Certes, la grande majorité des pays africains ne soutient pas nécessairement l'invasion russe. Mais ils ne sont pas prêts à aller contre leurs intérêts économiques ou militaires pour défendre le droit international en Europe. Tout se passe comme si l'Afrique semblait vouloir nous dire : "C'est très beau cette distinction entre agressé et agresseur en Ukraine, mais qui se soucie, qui s'est jamais soucié de l'Homme africain, pour lui-même et pas pour des raisons mercantiles ou stratégiques ?"

La Russie, contrairement à l'URSS, ne peut prétendre qu'elle est porteuse du rêve d'un monde meilleur.

Israël délibérément ambigu

Au Moyen-Orient, la situation est différente, car c'est une région où la Russie - protectrice des lieux saints orthodoxes - joue un rôle depuis des siècles. La prudence à l'égard de Moscou a un côté moins émotionnel - même si la situation humanitaire tragique au Yémen, largement ignorée par le monde occidental - évoque là encore le deux poids, deux mesures.

Au-delà de la Syrie de Bachar Al Assad, nombreux sont les pays de la région qui "jouent" avec la Russie ou qui comptent simplement sur ses armements, ou son soutien diplomatique, pour équilibrer ou compenser le retrait progressif de l'Amérique. La position d'Israël semble délibérément ambiguë.

En Asie, au-delà des deux géants que sont la Chine et l'Inde, et qui soutiennent chacun à leur manière Moscou, ne pas condamner clairement la Russie, c'est réaffirmer ses distances avec l'Amérique et le monde occidental dans son ensemble. Le Japon, l'Occident asiatique, est presque un cas à part (au-delà de l'Australie et la Nouvelle-Zélande) dans son soutien sans faille à l'Ukraine.

Droits de l'homme

La Russie, contrairement à l'URSS, ne peut prétendre qu'elle est porteuse du rêve d'un monde meilleur. Qu'importe : les régimes autoritaires qu'ils soient africains ou latino-américains, moyen-orientaux ou asiatiques savent que Moscou ne leur fera aucun reproche en matière de droits de l'homme. Et l'Amérique, de l'Irak à l'Afghanistan, n'a-t-elle pas fait la preuve que l'on pouvait commettre des crimes innombrables au nom de la démocratie ?

Le paradoxe de ce divorce émotionnel du monde, est que ce sont les pays qui vont le plus souffrir, tout particulièrement sur le plan alimentaire, qui font preuve du plus de compréhension à l'égard de Moscou. Un défi majeur, comme le réchauffement climatique, devrait nous rapprocher tous. Mais sur le plan des émotions, il y a plus que jamais, "nous et eux", "eux et nous".

 

Publié avec l'aimable autorisation du journal Les Echos, le 15/05/2022.

Copyright : Yasuyoshi CHIBA / AFP

 

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