Aller au contenu principal
Exemple : Education, Europe, Santé

Green Deal, un nouvel élan - La politique climatique européenne ne se fera pas sans la Chine

ARTICLES - 21 Avril 2021

L’Institut Montaigne et la Fondation Genshagen ont lancé une série de publications intitulée Green Deal, un nouvel élan - perspectives pour une transformation durable et juste de l’Europe, une série de billets qui engagent une réflexion sur les enjeux économiques, sociaux et politiques liés au Green Deal dans le cadre de la crise du Covid-19 et des plans de relance en Europe.

La protection du climat ne peut être isolée de la compétition pour l’hégémonie qui oppose les États-Unis et la République populaire de Chine. Dans ce conflit géopolitique de grande ampleur, la protection du climat prend elle aussi une dimension géopolitique. Dans le septième article de la série "Green Deal Reloaded", Roderick Kefferpütz, analyste senior au Mercator Institute for China Studies (MERICS), suggère le tandem franco-allemand d’inciter l’Union européenne à regarder cette réalité en face afin de mener une realpolitik climatique combinant coopération et concurrence. 

Le réchauffement climatique est un défi pour la planète entière. C’est une évidence : les gaz à effet de serre ne s’arrêtent pas aux frontières. Il est donc dans l’intérêt du monde entier de protéger le climat. La coopération internationale est indispensable pour contenir le changement climatique. C’est pourquoi on prétend souvent qu’il serait possible d’isoler la coopération internationale en matière climatique des autres conflits politiques. Or il n’en est rien, car un nouvel ordre géopolitique est en passe de s’instaurer dans le monde. Les États-Unis et la République populaire de Chine se livrent depuis longtemps déjà à une compétition pour l’hégémonie dont les effets se font sentir dans tous les domaines. L’Union européenne en général, la France et l’Allemagne en particulier doivent donc mener vis-à-vis de la Chine une politique climatique tenant compte de l’aspect géopolitique. La Chine s’est engagée dans cette voie depuis longtemps. La pandémie n’a pas simplifié la situation. Alors que Pékin affiche une croissance insolente, l’économie stagne en Europe. Pourtant, une économie puissante est une condition sine qua non pour faire avancer la transformation verte, et ainsi pour protéger le climat.

Mainmise chinoise sur les chaînes de création de valeur de l’industrie climatique

Pour Pékin, protéger le climat veut dire dominer les technologies vertes de demain. Il s’agit là d’un pan important de la stratégie "Made in China 2025", dont l’objectif est de faire de la Chine le leader technologique mondial - avec des résultats indéniables : l’Empire du Milieu produit les trois quarts des panneaux photovoltaïques fabriqués dans le monde entier, contrôle plus d’un tiers du marché mondial des éoliennes, et domine la production mondiale de batteries pour voitures électriques. Ces marchés, qui continueront à prendre de l’importance à mesure que les efforts de protection climatique s’intensifieront, sont les moteurs de la prospérité de demain. Si l’Europe ne s’impose pas dans ces secteurs, elle aura de mauvaises cartes en main pour s’affirmer économiquement face à la Chine et perdra des marchés - clin d’œil à la filière solaire européenne, en chute libre. La filière éolienne allemande risque de connaître un scénario similaire, elle qui vient de traverser la deuxième pire année de son histoire. Sur le plan économique, la Chine pourrait donc sortir grande gagnante de la transition énergétique. L’enjeu, de taille, n’est autre que celui-ci : qui sera le leader de la nouvelle ère industrielle écologique ? Pékin est bien décidé à prendre cette place.

L’enjeu, de taille, n’est autre que celui-ci : qui sera le leader de la nouvelle ère industrielle écologique ? Pékin est bien décidé à prendre cette place.

Par ailleurs, si la Chine devient leader des technologies climatiques, de nouvelles dépendances économiques apparaîtront. Les cellules de batterie, par exemple, sont le talon d’Achille de l’industrie automobile allemande. Et la Chine a aussi l’intention d’établir de nouveaux standards internationaux dans les secteurs liés à la protection du climat. Si elle impose ses normes, les entreprises européennes auront plus de mal à entrer sur ces marchés. Werner von Siemens nous avait déjà mis en garde : "Qui fait la norme fait le marché."

Enfin, c’est à une concurrence des systèmes économiques que l’on assiste. La lutte contre le réchauffement climatique est aussi une compétition entre l’économie sociale de marché et le capitalisme d’État et leur régime politique associé (démocratie libérale pour le premier et autocratie pour le second), qui prend des allures de course contre la montre pour savoir quel système parviendra le plus rapidement et le plus efficacement à définir et à orienter les processus de transformation nécessaires.

Protection climatique : des conflits en puissance

La compétition avec la Chine qui se joue autour des technologies climatiques va aussi renforcer la concurrence pour l’accès aux matières premières critiques. La demande en cobalt, en lithium et en terres rares va monter en flèche. La Chine pratique une politique économique extérieure offensive et étend son emprise sur de nombreuses mines étrangères, sans compter qu’elle détient elle-même de nombreuses matières premières cruciales, comme les terres rares, sur son territoire. De nombreux pays sont dépendants des ressources chinoises et Pékin ne rechigne pas à actionner ce levier géopolitique : en 2010, lors d’une crise diplomatique avec le Japon portant sur les îles Diaoyu-Senkaku, revendiquées par les deux pays, Pékin a fait usage de cet instrument en suspendant les exportations vers son rival. La politique climatique entraînera à coup sûr des litiges commerciaux, à commencer par le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières que l’Europe prévoit de mettre en place, et qui obligera les entreprises étrangères exportant vers l’UE à payer une taxe en fonction de la teneur en carbone de leurs produits. Pékin s’est d’ores et déjà déclaré hostile à cette mesure.

Les deux visages de la politique climatique chinoise

Sur le terrain géopolitique, la Chine se sert aussi de ses actions climatiques pour gagner en attractivité et s’attirer la reconnaissance internationale. L’an passé, la déclaration de Xi Jinping à l’Assemblée générale de l’ONU, annonçant que la Chine voulait atteindre la neutralité carbone d’ici 2060, a fait grand bruit. L’UE était particulièrement fière d’avoir recommandé peu auparavant à Pékin de se fixer un tel objectif. Mais cette annonce de Xi Jinping n’était pas qu’un coup d’éclat sur la scène de la politique climatique : c’était aussi une habile manœuvre géopolitique, qui a permis à la Chine d’éclipser les dénonciations de la situation à Hong Kong. De surcroît, elle a eu valeur de signal à la communauté internationale puisqu’elle a fait savoir que la Chine entendait jouer un rôle de leader international dans ce domaine - que le gouvernement Biden sonne le retour des États-Unis dans la politique climatique ou pas.

Malheureusement, entre les annonces et la réalité, le fossé est énorme. Certes, Pékin s’octroie le titre de suprême défenseur du climat, mais dans le même temps, la moitié des centrales à charbon prévues dans le monde entier sont construites sur son territoire. De même, le programme de relance mis en place par la Chine après la crise du Covid-19 est resté jusqu’ici très timoré en matière de développement durable. La Chine mène une politique fossile, et surtout en dehors de ses frontières. La Belt and Road Initiative ou "Initiative ceinture et route" (anciennement "nouvelles routes de la soie"), offensive chinoise de création d’infrastructures associant plus de 60 pays, essentiellement d’Afrique, ignore pour ainsi dire les impératifs climatiques. À l’extérieur de la Chine, 70 % de toutes les centrales à charbon sont financées par des banques chinoises. Et dans la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB), dominée par Pékin, plus de la moitié des investissements dans le secteur énergétique profitent aux énergies fossiles.

Face à Pékin, instaurer une "realpolitik climatique"

La Chine est et reste un acteur important dans la lutte contre le réchauffement climatique, cela ne fait aucun doute. Mais la concurrence systémique qui caractérise l’ordre mondial actuel n’en reste pas moins d’actualité. En effet, la Chine utilise ses efforts en faveur du climat à des fins d’hégémonie, pour prendre un leadership économique et technologique, pour créer des dépendances ou encore pour s’assurer une influence internationale.

Cela signifie que dans le cadre de l’UE, la France et l’Allemagne doivent elles aussi tenir compte de ce défi. La Commission européenne s’est qualifiée de "Commission géopolitique". Elle devrait prendre cette ambition au sérieux et envisager aussi la politique climatique et son projet phare, le Pacte vert pour l’Europe, sous l’angle géopolitique. Hélas, le cloisonnement des approches reste la règle : la géopolitique et le "Green Deal" sont traités séparément. Pourtant, dans un monde marqué par la géopolitique, le "Green Deal" lui aussi doit être "géopolitisé". Le domaine de la sécurité et celui de l’économie sont de plus en plus liés. La Commission européenne doit prendre conscience des risques et des opportunités géopolitiques que recèle le Pacte vert pour l’Europe. 

La Chine utilise ses efforts en faveur du climat à des fins d’hégémonie, pour prendre un leadership économique et technologique, pour créer des dépendances ou encore pour s’assurer une influence internationale.

Pour y parvenir, elle doit se doter d’un programme clair vis-à-vis de la Chine, un programme qui définisse des domaines de coopération et des domaines de compétition en matière climatique. L’Accord d’investissement UE-Chine (CAI) prévu devrait lui aussi être analysé dans cette optique. À titre d’exemple, il ouvre le marché européen des énergies renouvelables, alors que les entreprises européennes ont des difficultés à pénétrer le marché chinois de l’énergie, dominé par les entreprises d’État.

Dans la catégorie compétition, il faut certainement inscrire la course à la technologie. La France et l’Allemagne devraient redoubler d’efforts sur les technologies vertes, par exemple dans le domaine de l’hydrogène, du recyclage des matières premières critiques et des solutions de substitution à ces dernières.

Dans le cadre d’une politique climatique géopolitique, les deux pays pourraient jouer un rôle complémentaire. La France a une culture stratégique bien ancrée, elle entretient ses réseaux en Afrique et en Asie, et les banques françaises connaissent bien ces continents. Quant à l’Allemagne, c’est un pôle de haute technologie, et elle dispose d’un puissant réseau industriel et de la plus importante place financière de l’Union européenne. 

Sur ces bases, le tandem franco-allemand pourrait avancer ses pions dans trois domaines. 

Premièrement, Paris et Berlin pourraient bâtir des partenariats sur les matières premières et le climat avec des pays disposant de ressources abondantes. L’Allemagne et l’UE ont déjà conclu des partenariats sur les matières premières avec quelques pays. Dans ce domaine, la France pourrait utiliser les excellents réseaux en Afrique évoqués plus haut et s’appuyer sur les banques qui sont familières de ces marchés.On pourrait songer à élargir cet instrument en proposant aux pays producteurs de bénéficier de technologies climatiques, de financements et d’une assistance en contrepartie de leurs ressources.

La France et l’Allemagne ont des atouts très complémentaires et peuvent contribuer à mettre l’UE sur la bonne voie.

Deuxièmement, le secteur de la finance durable pourrait quant à lui être un domaine de coopération prometteur avec la Chine. Grâce à Francfort, l’Allemagne est la première place financière de l’UE, et la France est pionnière dans le domaine de la finance durable. Ainsi, dans sa loi de transition énergétique, la France a été le premier pays au monde à obliger les entreprises cotées en bourse et les investisseurs institutionnels à publier les risques climatiques liés à leurs activités. 

La Chine aussi s’intéresse beaucoup à ce sujet. Contrairement aux normes industrielles, que Pékin développe en concurrence avec l’Occident afin de s’emparer des marchés mondiaux, la Chine souhaite se connecter aux places financières mondiales pour bénéficier de plus de liquidités. Elle cherche donc, en toute logique, à favoriser la coopération internationale dans ce domaine. Il y a quelques années, elle avait proposé de traiter ce thème dans un groupe de travail du G20. Cette initiative avait alors échoué, en grande partie à cause du gouvernement allemand qui avait refusé d’aborder cette question. Ces temps sont révolus. Le gouvernement allemand a fini lui aussi par prendre conscience de l’importance cruciale de ce thème. L’UE et la Chine pourraient développer ensemble des critères en matière de produits financiers durables et encourager la durabilité des marchés financiers.

Troisièmement, la France et l’Allemagne étant toutes deux membres de la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB), elles devraient profiter de ce statut pour faire reculer le financement de projets utilisant les énergies fossiles. De même, la stratégie sur la connectivité entre l’Europe et l’Asie, initiative européenne de développement d’infrastructures sur le continent asiatique, devrait intégrer une dimension climatique en proposant une alternative aux pays auxquels Pékin s’adresse avec sa Belt and Road Initiative (Initiative ceinture et route).

La politique climatique n’a rien d’un terrain consensuel gagnant-gagnant : elle aura ses gagnants, mais aussi ses perdants. L’UE doit se battre pour affirmer sa place dans le nouvel ordre écologique mondial et pour cela, elle doit intégrer les aspects géopolitiques dans sa politique climatique et son Pacte vert pour l’Europe. Dans cette optique, la France et l’Allemagne ont des atouts très complémentaires et peuvent contribuer à mettre l’UE sur la bonne voie, mais aussi à gagner des pays tiers à la politique climatique européenne. Cela sera surtout nécessaire pour aller vers un "Green Deal" global, car si l’on ne tient pas compte des intérêts géopolitiques divergents des différents États (des pays producteurs de pétrole aux États insulaires menacés par la montée des eaux), il ne sera pas possible non plus de les gagner à cette cause, qui est la grande cause de notre siècle.
 

 

Copyright : TEH ENG KOON / AFP

 

A voir aussi
  • Commentaires

    Ajouter un commentaire

    À propos des formats de texte

    Commentaire

    • Balises HTML autorisées : <a href hreflang> <em> <strong> <cite> <blockquote cite> <code> <ul type> <ol start type='1 A I'> <li> <dl> <dt> <dd> <h2 id='jump-*'> <h3 id> <h4 id> <h5 id> <h6 id>
    • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
    • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.
    • Seules les images hébergées sur ce site peuvent être placées dans une balise <img>.

...

Envoyer cette page par email

L'adresse email du destinataire n'est pas valide
Institut Montaigne
59, rue la Boétie 75008 Paris

© Institut Montaigne 2017