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Explosion des prix de l’énergie, que faire ?

ARTICLES - 6 Octobre 2021

Les prix du gaz, du charbon, du pétrole et de l’électricité flambent. La hausse la plus spectaculaire concerne le gaz fossile : sur le marché à terme de Londres, son prix a été multiplié par 7,8 entre la fin de 2019 et la fin septembre 2021. En réalité, toutes les formes d’énergie sont touchées : la pénurie de gaz entraîne un recours accru au charbon, dont les centrales allemandes et chinoises sont friandes, avec à la clef une hausse des prix. Celui de l’électricité, partiellement dépendant de ceux des sources primaires que sont le gaz et le charbon, suit également. En France, où, pourtant, la production électrique est très largement indépendante des sources fossiles, son prix de gros a plus que doublé en un mois. Et l’hiver dans l’hémisphère Nord, saison de forte demande, n’a même pas commencé.

Plusieurs questions sont posées par ce rapide renchérissement du coût de l’énergie : quelles en sont les causes immédiates ? Le pic est-il transitoire ? Quelle est la tendance de long terme ? Comment les gouvernements peuvent-ils réagir ?

Pourquoi cette hausse ? Reprise post-Covid, bien sûr

La cause première de l’envolée des prix est assez claire : la demande d’énergie causée par la reprise post-politiques de confinement a poussé le système mondial de production d’énergie à ses limites. Les stocks de gaz fossile et de charbon sont au plus bas, et l’électricité ne se stocke pas, ou marginalement. À l’approche de l’hiver, les marchés anticipent que le déséquilibre ne se résoudra pas aisément, car les producteurs d’énergies fossiles en position dominante, Russie pour le gaz et Arabie Saoudite pour le pétrole, ne vont pas se précipiter pour ouvrir les vannes. 

Mais aussi pouvoir de marché de la Russie et de l’Arabie Saoudite…

Le pouvoir oligopolistique de la Russie et de l’Arabie Saoudite leur permet d’extraire une belle rente des consommateurs lorsque la demande est forte. 

Si la production de gaz russe a augmenté au cours des derniers mois, les exportations vers l’Europe sont restées plates. De leur côté, les pays de l’OPEP ont décidé de ne pas relever leurs quotas de production. Ces comportements ont une explication économique simple : le pouvoir oligopolistique de la Russie et de l’Arabie Saoudite leur permet d’extraire une belle rente des consommateurs lorsque la demande est forte.

Que les dirigeants de ces pays en profitent pour faire une démonstration de leur pouvoir de marché mérite certainement l’attention des politiques, mais ce n’est pas la raison première de cette pénurie artificiellement entretenue.

… et réduction de l’offre d’électricité pilotable en Europe

La seconde cause du déséquilibre énergétique est la réduction de l’offre disponible en continu : depuis 2010, l’Allemagne a fermé 11 de ses 17 centrales nucléaires, réduisant ainsi l’offre d’énergie nette de 12,4 GWe. En fermant la centrale de Fessenheim, la France a retiré encore 1,8 GWe. Huit centrales nucléaires de la région des Grands Lacs aux États-Unis ont été décommissionnées. Même si l’éolien et le photovoltaïque ont pris leur essor depuis 2010, ce sont des sources d’énergie tributaires de la météo, et qui ne peuvent compenser structurellement la fermeture de sources permanentes et pilotables. La preuve étant le recours au gaz et au charbon au point d’épuiser les stocks ou la décision par l’administration Biden d’injecter du gaz dans les réseaux à partir des réserves stratégiques.

Le risque de pénurie et de blackouts dévastateurs pour l’économie et l’anticipation de coûts d’approvisionnement plus élevés dans le futur ont déjà conduit les gouvernements de certains pays, États-Unis, Royaume-Uni et France notamment, à annoncer la construction de nouvelles centrales nucléaires, traditionnelles ou modulaires, mais cela ne modifiera pas l’offre à court et moyen terme. L’équilibre du marché devra donc venir de la demande, qui faiblira de façon saisonnière à la fin de l’hiver. Malheureusement, il est probable qu’à l’arrivée de l’hiver 2022, les mêmes causes produiront les mêmes effets.

À long terme, les prix de l’énergie ne peuvent qu’augmenter

À la rigidité de l’offre s’ajoute l’impérieuse nécessité de la transition énergétique pour passer des sources d’énergie fossiles aux sources décarbonées. Pour y parvenir, l’Union européenne a décidé d’étendre le nombre de secteurs soumis à des quotas d’émissions de CO2, et de réduire ces quotas, de façon à parvenir à la neutralité carbone en 2050 - c’est l’objet du plan "Paré pour 55" (Fit for 55) préparé par la Commission. 

Même si le plan de Bruxelles doit encore passer sous de nombreuses fourches caudines, le message est clair : le prix du carbone, donc des sources fossiles qui fournissent encore 40 % de l’énergie primaire consommée dans l’Union européenne, continuera à augmenter, et avec lui le prix final moyen de l’énergie. Même si l’augmentation conjoncturelle des prix est liée aux soubresauts de la pandémie, la tendance structurelle est bel et bien à la hausse.

Même si l’augmentation conjoncturelle des prix est liée aux soubresauts de la pandémie, la tendance structurelle est bel et bien à la hausse.

Et l’on ne saurait s’en plaindre : le renchérissement du prix des ressources fossiles est l’incitation la plus puissante à s’en écarter ; l’augmentation du prix relatif de l’énergie elle-même est un aiguillon poussant à réduire l’intensité énergétique de nos économies, comme on le constate depuis plus de vingt ans. Sans en être une condition suffisante, l’augmentation des prix de l’énergie est nécessaire à la décarbonation de nos économies - l’autre volet étant les investissements en infrastructures et le financement de la recherche et de l’innovation.

Le "chèque énergie", c’est bien mieux qu’une taxe flottante… 

Le traumatisme du mouvement des gilets jaunes a rendu les décideurs allergiques aux augmentations des prix de l’énergie. Comme, cette fois, il ne s’agit pas seulement des carburants liquides mais aussi du gaz de chauffage et de l’électricité, chacun a répondu dans l’urgence. Pour sa part, le gouvernement Castex a opté pour un encadrement du prix de l’électricité et une augmentation de 100 € du chèque énergie payable en décembre aux ménages dont le revenu annuel n’excède pas un certain seuil. Pour une famille de trois personnes (1,8 unités de consommation) ayant un revenu annuel inférieur à 10 080 €, le chèque devrait s’élever à 377 €, soit une augmentation de 3,7 % du revenu.

À son crédit, le gouvernement a résisté au chœur des sirènes appelant à compenser l’augmentation du prix du gaz ou de l’essence par une baisse des taxes, modulation parfois appelée "taxe flottante"

Cette idée est en réalité contre-productive, car elle revient à transférer des recettes du budget de la nation vers les comptes des fournisseurs, Gazprom ou Saudi Aramco. Imaginons en effet que tous les pays importateurs réagissent à une hausse des prix en baissant leurs taxes sur les combustibles. Ce faisant, ils augmenteraient la demande et les producteurs pourraient revenir au même équilibre de marché en augmentant leurs prix, empochant ainsi une rente supplémentaire. Comme quoi une idée apparemment de bon sens peut totalement se retourner contre son intention première.

"L’homme veut avoir bien chaud, tous les jours", chantaient les révolutionnaires allemands

L’augmentation du prix de l’énergie peut faire éclater le budget des ménages aux revenus les plus bas et, comme, les révolutionnaires allemands le chantaient en 1934 :

L’homme veut avoir des bottes, oui

Il veut avoir bien chaud tous les jours

dans le "Front des travailleurs", dont les paroles étaient de Bertold Brecht. Lors d’un pic extrême de prix de l’énergie, le chèque énergie leur répond de façon adéquate. Mais, comme son nom l’indique, il ne peut être utilisé que pour payer les factures d’énergie ou de rénovation énergétique. Il vise donc à effacer la hausse du prix de l’énergie, réduisant de ce fait l’incitation à réduire sa consommation d’énergie.

Comment devraient être allouées les recettes tirées du prix du carbone, qu’il s’agisse de taxes nationales ou de revenus de l’ETS redistribués aux États ?

Mais qu’en irait-il en cas d’augmentation structurelle du prix de l’énergie, causée par un prix du carbone croissant dans le temps ? Une redistribution allouée d’avance à la réduction des factures d’énergie ne peut que réduire l’effet incitatif et transformateur du prix du carbone. Déjà, l’utilisation du chèque énergie devrait être laissée à la libre appréciation des bénéficiaires, de façon à ce que le signal prix du carbone puisse jouer, y compris pour les bas revenus.

Plus généralement, comment devraient être allouées les recettes tirées du prix du carbone, qu’il s’agisse de taxes nationales ou de revenus de l’ETS redistribués aux États ?

Vers un "dividende carbone", ciblé vers les bas revenus

L’économiste Thomas Douenne, co-lauréat du prix de thèse de l’Association Française de Science Économique a montré à l’aide de micro-simulations que la taxation du carbone entraînait des effets redistributifs importants, même si la solution prônée par les économistes, une redistribution uniforme des revenus du carbone, était mise en œuvre. Douenne montre dans le cas français que cette stratégie de "dividende carbone" rendrait certes la taxe carbone progressive, mais aussi qu’une proportion non-négligeable des ménages à bas revenu seraient quand même pénalisés, en raison de l’hétérogénéité des consommations énergétiques. Il y voit une raison objective du mouvement des gilets jaunes.

Allouer le dividende carbone, parfois intitulé "revenu climatique" en France, de préférence aux ménages à bas revenu (1er décile par exemple) résoudrait la difficulté, sans amoindrir l’incitation à réduire ses propres émissions. 

 

Copyright : SEBASTIEN BOZON / AFP

 

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