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Europe-Chine : apparences et réalité d’une visite officielle

BLOG - 4 Septembre 2020

La diplomatie chinoise s’est lancée dans une partie de cache-cache avec l’Union européenne en préparation du prochain sommet virtuel entre le président Xi Jinping et les dirigeants européens - Ursula von der Leyen, Charles Michel et Angela Merkel, ce semestre étant celui de la présidence allemande du Conseil. 

Notons d’abord qu’après la cinglante conférence de presse donnée par Ursula von der Leyen et Charles Michel le 22 juin dernier à l’issue d’un énième sommet conclu sans communiqué conjoint, Pékin n’avait pas réagi. Cette absence de réaction chinoise était probablement la meilleure tactique à court terme face au nombre des griefs européens mentionnés par von der Leyen et Michel. Même si les négociations techniques en vue d’un accord sur les investissements se sont poursuivies, l’avancée reste peu significative – hormis peut-être du côté des transferts de technologie : sur ce front, la Chine craint de nouvelles restrictions, faisant de ce dossier une demande plus chinoise qu’européenne. L’accès au marché, les subventions et les entreprises d’État sont des questions sur lesquelles la Chine n’a pas montré d’évolution dans son attitude. Entre-temps, bien sûr, l’opinion publique européenne à l’égard de la Chine s’est considérablement détériorée pour les raisons que chacun connaît : le Xinjiang, Hong Kong, sa posture militaire et les violences qu’elle exerce contre plusieurs de ses voisins asiatiques, son déni dans la responsabilité de la pandémie, sa "diplomatie des masques" menée sans finesse, et ses attaques ou ses menaces contre plusieurs gouvernements européens – cette année, c’est au tour de la République tchèque et du Royaume-Uni d’en être les cibles, même si le différend avec la Suède persiste également. 

C’est dans ce contexte que le ministre des Affaires étrangères Wang Yi vient d’achever sa tournée diplomatique qui l’a fait visiter les quatre principales destinations des exportations chinoises – l’Italie, la France, les Pays-Bas et l’Allemagne. La Norvège, pays non membre de l’Union européenne, a été rajoutée au programme. Curieusement, c’est lors du dernier jour de cette tournée européenne qu’une autre visite a été annoncée – celle de Yang Jiechi, prédécesseur de Wang Yi et désormais membre du Bureau Politique du PCC en charge de la politique étrangère, voyage qui concernerait cette fois la Grèce et l’Espagne.

L’opinion publique européenne à l’égard de la Chine s’est considérablement détériorée pour les raisons que chacun connaît : le Xinjiang, Hong Kong, sa posture militaire et les violences qu’elle exerce contre plusieurs de ses voisins asiatiques, son déni dans la responsabilité de la pandémie, et sa "diplomatie des masques" menée sans finesse.

Il y a les pays dans lesquels les Chinois se rendent, et il y a ceux dans lesquels ils ne vont pas : pas un seul pays d’Europe centrale et orientale n’est inclus dans ce parcours, confirmant la moindre importance du format 16 + 1 aux yeux de Pékin. Seule la Grèce, récent 17ème membre de ce format, décroche une visite. Wang Yi et Yang Jiechi évitent ainsi les capitales où s’est récemment rendu le secrétaire d’État américain Mike Pompeo (Autriche, République tchèque, Pologne et Slovénie). Ils contournent le Royaume-Uni, partenaire autrefois privilégié de la Chine durant une sorte d'âge d’or de leurs relations : les critiques formulées par le gouvernement britannique sur des dossiers comme celui de Hong Kong et ses décisions en matière de 5G irritent Pékin, qui n’a de toutes façons pas été, depuis le Brexit, très expansif à l’égard de Londres. Surtout, les émissaires chinois ne passent pas par Bruxelles et ne rencontrent aucun dirigeant de l’UE, pas même Josep Borrell, le Haut Représentant de l'Union européenne pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité, qui est pourtant leur homologue le plus naturel.

Il est tout aussi significatif que Pékin envoie le plus haut dirigeant politique en Grèce et en Espagne, pays rarement considérés comme les États membres les plus influents de l’UE, tandis qu’une personnalité de moindre rang se rend dans les États membres traditionnellement considérés comme le noyau de l’UE. Il est difficile de saisir pourquoi les choses se sont faites ainsi, mais ceux qui ont déroulé le tapis rouge devant Wang Yi peuvent se sentir lésés...

En effet, aucun résultat tangible ne ressort des étapes européennes de Wang Yi. Il convient ici de distinguer le fond de ce qui relève d’une pantomime publique chinoise. En France, aux Pays-Bas, en Norvège ou en Allemagne, chefs d’État ou ministres ont cédé au curieux "coup de coude" (elbow bump), manière de se saluer certes rendue nécessaire par la crise sanitaire, mais qui offre à la propagande chinoise de précieuses images, celles de frères siamois en apparence unis. La France est allée le plus loin, non seulement parce que le président de la République a fait preuve de son enthousiasme habituel face aux photographes, mais aussi parce que Laurent Fabius, ancien ministre des Affaires étrangères et actuel président du Conseil constitutionnel, s’est mis en quatre pour se ranger du côté de la Chine en tant que garante du multilatéralisme et "balancier" des États-Unis : selon la presse chinoise, ses mots "ont fait écho" à ceux de Wang Yi. Triste affichage de la part d’un défenseur du droit constitutionnel, quelques mois après la violation par la Chine du traité international conclu sur Hong Kong… Il n’y a pas eu de réaction publique des partis politiques : cela souligne un certain esprit de clocher de la vie politique française actuelle. Curieusement, c’est l’Italie, premier pays du G7 à signer un protocole d’accord avec la Chine il y a dix-sept mois, qui a fait preuve de la plus grande retenue. Le président du Conseil italien Giuseppe Conte s’est contenté de recevoir un appel téléphonique de Wang Yi, et le ministre des Affaires étrangères Luigi Di Maio s’est dérobé au "coup de coude" lors d’une séance photo. 

Aux Pays-Bas, le Premier ministre Mark Rutte avait salué Wang Yi à la façon confucianiste (tête légèrement inclinée vers l’avant, mains jointes) mais n’était pas allé plus loin. La ministre des Affaires étrangères norvégienne Ine Eriksen Søreide s’est bel et bien prêtée au elbow bump – la Norvège subit depuis longtemps les sanctions chinoises depuis le Prix Nobel de la paix accordé à Liu Xiaobo, et Wang Yi ne s’est d’ailleurs pas privé de mettre en garde le pays contre la possibilité d’un autre Prix Nobel qui pourrait déplaire à la Chine ! Enfin, le ministre des Affaires étrangères allemand, Heiko Maas, s’est contenté d’un elbow bump sans expression avec Wang Yi (tous deux portaient des masques…), mais les photos d’Angela Merkel qui ont été diffusées ne la montrent que dans une posture purement professionnelle.

En France, aux Pays-Bas, en Norvège ou en Allemagne, chefs d’État ou ministres ont cédé au curieux "coup de coude", qui offre à la propagande chinoise de précieuses images, celles de frères siamois en apparence unis. 

Si ces détails méritent d’être mentionnés, c’est parce qu’une partie du jeu que mène Pékin tourne toujours autour des apparences – à destination de sa propagande intérieure à la Chine, et comme imposition de rituels aux dignitaires étrangers. La machine de propagande se nourrit de ses images de novlangue de légitimation : elle a fait le plein avec ces visites. Sa cybermachine s’assure également que sur Google, les communications du ministère chinois des Affaires étrangères et de la presse officielle apparaissent généralement en premier dans les résultats de recherche, noyant ainsi la communication publique des autres gouvernements. Le Parti communiste chinois est, à tous les niveaux, un grand adepte du conditionnement humain.

La percée chinoise n’est toutefois pas allée plus loin. Si l’on retrace les étapes de la tournée chinoise, Wang Yi a dû faire face à une opposition plus ou moins affichée sur de nombreux sujets. En France, l’ouverture d’un second bureau de représentation de Taiwan a été rendue publique quelques jours avant la visite. Emmanuel Macron a fait part de sa préférence pour une solution 5G européenne à la veille de l’arrivée de Wang Yi. Le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a officiellement critiqué Pékin sur la mer de Chine méridionale, le Xinjiang, Hong Kong et les droits de l’Homme et a repris l’expression "rival systémique" utilisée par l’UE pour désigner la Chine et contre laquelle cette dernière s’est tant battue. Quand Wang Yi professait vaguement le multilatéralisme, qu’il évoquait la possibilité de signer un accord de libre-échange avec l’UE et profitait de cette visite en France pour attaquer violemment les États-Unis et les "forces extrémistes", Jean-Yves Le Drian l’interrogeait froidement sur l’accès au marché chinois, notamment au sujet de l’industrie agroalimentaire, l’aérospatiale et l’énergie nucléaire civile. En Italie, les déclarations officielles ont mis l’accent sur Hong Kong. Aux Pays-Bas, une majorité parlementaire a invité Wang Yi à prendre la parole sur les droits de l’Homme – invitation déclinée. Le ministre des Affaires étrangères néerlandais Stef Blok a lui aussi évoqué les droits de l’Homme, Hong Kong et la nécessité d’y organiser des élections, le Xinjiang, le Tibet ainsi que la loi sur la sécurité nationale. 

L’Allemagne préside ce semestre européen et se garde de jouer cartes sur table, anticipant le prochain sommet virtuel avec la Chine.

En Allemagne, Heiko Maas s’est dérobé sur la 5G – l’Allemagne tarde à annoncer sa réglementation sur le sujet – et a mis en garde contre l’hypothèse d’un découplage économique avec la Chine. Mais il s’est montré résolument critique à propos de Hong Kong et du Xinjiang, dénonçant au passage les menaces personnelles proférées par Wang Yi contre le président du Sénat tchèque après une visite du parlementaire à Taiwan : "les menaces n’ont pas leur place ici".

Certaines prises de position allemandes sont allées plus loin encore, à l’image de celle du président de la commission des Affaires étrangères du Bundestag, Norbert Röttgen, qui a invité l’Europe à prendre position sur Taiwan afin de défendre le droit des dirigeants politiques européens à s’y rendre.

L’Allemagne préside ce semestre européen et se garde de jouer cartes sur table, anticipant le prochain sommet virtuel avec la Chine.

La réalité est aussi que Wang Yi ne semble avoir formulé aucune nouvelle offre ou concession sur aucune des questions soulevées, y compris sur le cœur économique de la relation UE-Chine – terrain sur lequel la Chine pourrait plus efficacement équilibrer les critiques croissantes à l’égard de son attitude politique et stratégique. En réalité, Europe et Chine semblent mener un dialogue de sourds. Et la Chine, en parvenant à menacer à la fois la Norvège et la République tchèque au cours d’une seule visite, tout en jetant le doute sur les origines du Covid-19, nous montre que la "diplomatie du loup combattant", même si elle a été atténuée ces derniers temps, n’est pas seulement le fait de quelques ambassadeurs impétueux.

À ce stade, il est probable que les dirigeants européens, de Bruxelles à Berlin et dans d’autres capitales, espèrent encore négocier des avancées sur les questions économiques fondamentales : c’est l’une des raisons d’être de l’Union européenne. À leur crédit, pas une seule concession européenne n’a fait surface durant la tournée de Wang Yi. Ces mêmes dirigeants doivent rester attentifs non seulement au fait que l’État de droit est l’autre pilier de l’identité européenne, mais aussi à la possibilité que la Chine populaire pourrait bien décevoir sur les deux tableaux. 

 

Copyright : Heiko Junge / NTB Scanpix / AFP

 

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